LA GRANDE CHARTREUSE
A Monsieur Deleyre.
Chambéry, 11 juin 1785.
Avant que de quitter la Savoie, j'ai voulu aller visiter le désert de la Grande-Chartreuse. C'est là un pèlerinage que j'aurais voulu faire avec Thomas*; mais fait-on jamais ce qu'on désire? Comme il m'a manqué! il aurait monté auprès de moi, le long d'une rivière ou plutôt d'un torrent, un chemLi serré entre deux murailles de roche, tantôt sèches et nues, tantôt couvertes de grands arbres, quelquefois ornées, par bandes, de petites forêts vertes qui serpentent sur leurs côtes. Il eût entendu pendant deux lieues le bruit du torrent qui s'indigne au milieu des débris de roches contre lesquelles il se brise sans cesse. C'est une écume jaillissante qui s'engloutit dans des profondeurs de deux cents pieds, où l'œil la suit avec une terreur curieuse, pour se reporter ensuite vers des roches sauvages, hautes, perpendiculaires et couronnées à leurs pointes par de petits ifs qui semblent être dans le ciel. Ce chemin étroit, ces hauteurs, ces ténèbres religieuses, ces cascades admirables qui tombent en bondissant, pour grossir les eaux et la fureur du torrent, tout cela conduit naturellement à la solitude terrible où saint Bruno vint s'établir avec ses compagnons, il y a plus de sept cents ans*.
J'ai vu son désert, sa fontaine, sa chapelle, la pierre où il s'agenouillait, devant ces montagnes eflrayantes, sous les regards de Dieu. J'ai visité toute la maison : j'ai vu les solitaires à la grand'messe; j'ai causé avec im des plus jeunes