PRÉVISIONS ET IDÉES POLITIQUES
A Monsieur Levradlt'.
16 août 1788.
Il n'est plus possible de douter que les États généraux auront lieu : qui paierait le 1" mai i 789, je vous le demande ?
1. Il la tenait du marquis, qui se reconnaissait plus d'imagination que de jugement.
2. Par une étrange faute de goût, Mirabeau terminait celte lettre i)a- /hétique par un sonnet italien. Le maniuis se contenta pour toute ré-
ponse d'un sec accusé de réception adressé h M. Lcnoir qui lui avait transmis la lettre.
3. La réunion des États avait été promise par une déclaration du roi, du 18 décembre 1787. Mirabeau, qui songeait à se faire élire député.
11 est arrivé au gouvernement ce que je lui ai tant prédit ^ : Si vous ne les voulez pas à pied, ils viendront à cheval; en essayant de les reculer, ils en ont hâté l'époque, jusqu'à la précipitation, et certes, on s'en apercevra. Que feront-ils? Certainement beaucoup de sottises; mais qu'importe? les nations ont, comme les enfans, leurs tranchées, leurs maux de dents, leurs vagissemens ; elles se forment de même.
Les premiers États généraux seront tumultuaires, ils iront trop loin peut-être; les seconds assureront leur marche; les troisièmes achèveront la constitution. Ne ne us défendons pas du besoin d'en créer une tout entière ; que tout soit juste aujourd'hui, tout sera légal demain. Surtout gardons-nous de l'érudition, dédaignons ce qui s'est fait, cherchons ce qu'il faut faire', et n'entreprenons pas trop. Le consentement national à l'impôt et aux emprunts, la liberté civile, les assemblées périodiques : voilà les trois points capitaux qui doivent reposer sur une déclaratior précise des droits nationaux; le reste viendra assez.
Quant à mes vues particuHères, je vous le dirai nettement : guerre aux privilégiés et aux privilèges, voilà ma devise. Les privilèges sont utiles contre les rois ; mais ils sont détestables contre les nations, et jamais la nôtre n'aura d'esprit public, tant qu'elle n'en sera pas délivrée; voilà pourquoi nous devons rester, et pourquoi je serai personnellement, moi, très monarchique. Eh ! de bonne foi, que serait une république composée de toutes les aristocraties qui nous rongent? le foyer de la plus active tyrannie.
Vous l'apprendrez assez par la guerre intestine qui dévorera les États généraux, surtout si le gouvernement s'obstine à ne pas les vouloir nombreux. Huit cents per-
avait reçu d'Alsace quelques propositions. M. Levrault était libraire à Strasbourg.
1. Mirabeau avait pris une part active aux discussions politiques qui précédèrent la réunion des
Élats généraux. 11 avait vivement combattu Necker.
2. Funeste tbéorie, qui renonce h tenir compte du passé d'un peuple et des leçons de l'bistoirc. On en a vu depuis les conséquences.
sonnes (et au-dessous de ce nombre, il n'y vT point de représentation suffisante de la nation française) se mènent plus aisément que trois cents; cinq ou six personnes détermineront toujours le troupeau, quelque gros qu'il soit. S'il est petit, des rixes particulières auront plus d'influence; si nombreux, ce sera le talent*; et sans corrompre (ceux que l'on peut corrompre ne valent jamais d'être corrompus), le gouvernement peut et doit s'assurer ces cinq ou six hommes.
C'est une vue très profonde et très saine, que la dilférence caractéristique de la révolution qui se prépare et de celles qui l'ont précédée. Je suis entièrement de votre opinion.... Ce serait reculer barbarement notre âge que de recourir à des révolutions violentes; l'instruction, grâce à l'imprimerie, suffit pour opérer toutes celles que se doit l'espèce humaine*; et, de cette manière seule, les nations ne perdront rien de leurs acquisitions.