l'oiir l'esitrit, Caton en avait
i. Arthur de Riclieinonl (1397- 1158), 2* fils de lean V, duc de Dietagnc, devint duc de Bretagne lui-même en 1457. Il avait contribué à rendre à Charles VII son royaume.
Montmorency* me paraissent, comme Caton, nés pour déplaire et pour choquer, mais surtout celui de Bretagne, qui, pouvant conduire un bon roi par la douceur, aimait mieux le tyranniser, sans dessein et sans intérêt; s'il m'avait jamais fait le tiers des insolences qu'il faisait au roi Charles Vil, je l'aurais fait hacher en pièces.
Il me semble que la. dureté et la sévérité ne sauraient convenir aux hommes, en quelque état qu'ils se trouvent : c'est un orgueil misérable que de se croire sans vices, c'est un défaut odieux que d'être vicieux et sévère, en même temps, nul esprit n'est si corrompu que je ne le préfère, avec beaucoup de joie, au mérite dur et rigide. Un homme amolli me touche, s'il a l'espHt délicat; la jeunesse et la beauté réjouissent mes sens, malgré l'étourderie et la vanité qui les suivent; je supporte la sottise, en faveur du naturel et de la simplicité; l'artifice me découvre les ressources d'un esprit fécond; la violence et la fierté me paraissent excusables; l'homme infâme attache mes yeux sur la sorte de courage qui soutient son infamie; le crime et l'audace me montrent des âmes au-dessus de la crainte, au-dessus des préjugés, libres dans leurs pensées, fermes dans leurs desseins; je laisse vivre en repos l'homme fade et sans caractère : mais l'homme dur et rigide, l'homme tout d'une pièce, plein de maximes sévères, enivré de sa vertu, esclave des vieilles idées, qu'il n'a point approfondies, ennemi de la liberté, je le fuis, et je le déteste; c'est, selon moi, l'espèce la plus vaine, la plus injuste, la plus insociable, la plus ridicule, la plus sujette à se laisser tromper par les âmes basses et fausses, enfin, l'espèce la plus partiale, la plus aveugle et la plus odieuse que l'on trouve sous le soleil.
Ce que mon inclination me rend cher, c'est un homme constant dans ses passions, car je suis de votre avis : « Ce qu'un grand cœur commence, il le doit achever. »
1. Anne de Montmorency (U92- | sous Henri II. 11 avait en efTol l'es- 1507) fut surtout en grand crédit | prit étroit, l'âme dure et intraitable.
LE MARQUIS DE VAUVENARGUES. 6i
Dn homme haut et ardent, inflexible dan« le malheur, facile dans le commerce, extrême dans ses passions, humain par-dessus toutes choses, avec une liberté sans bornes dans l'esprit et dans le cœur, me plait par-dessus tout; j'y joins, par réflexion, un esprit souple et flexible, et la force de se vaincre, quand cela est nécessaire; car il ne dépend pas de nous d'être paisible et modéré, de n'être pas violent, de n'être pas extrême; mais il faut tâcher d'être bon, d'adoucir son caractère, de calmer ses passions, de posséder son âme, d'écarter les haines injustes, d'attendrir son humeur autant que cela est en nous, et, quand on ne le peut pas, de sauver, du moins, son esprit du désordre de son cœur, d'aifranchir ses jugemens de la tyrannie des passions, d'être libre dans ses idées, lors même qu'on est esclave dans sa conduite. Caton le Censeur, s'il vivait, serait magister de village, ou recteur de quelque collège; du moins serait-ce là sa place; Caton d'Utique, au contraire, serait un homme singulier, courageux, philosophe, simple, aimable parmi ses amis, et jouissant avec eux de la force de son âme et des vues de son esprit; mais César serait un ministre, un ambassadeur, un monarque, un capitaine illustre, un homme de plaisir, un orateur, un courtisan possédant mille vertus, et une âme vraiment noble, dans une extrême ambition. Les deux premiers n'ont que l'esprit de leur siècle, et les mœurs de leur patrie; mais le génie de César est si flexible à toutes les mœurs, à tous les hommes, à tous les temps, qu'il l'emporte.
L'esprit de singularité plaît, quand il est naturel ; car quand il est afl'ecté, il n'y a qu'à vomir dessus; mais il est un autre esprit bien plus grand, plus utile, et plus estimable; cet esprit est loin de moi, plus que le ciel n'est de la terre; mais, enfin, une fortune obscure est-elle un si grand défaut qu'elle couvre de ridicule jusqu'aux meilleurs sentimens; que l'on ne puisse, du moins, dire ce qu'on estimerait le plus, et que, même entre amis, entre philosophes, on doive cacher ses pensées, pour respecter la mode et le goût de son siècle, comme s'il n'y avait rien
de raisonnable et de bien hors de la plaisanterie et des maximes des gens du bel-airl Vous voyez, mon cher Mirabeau, que je ne le pense pas, et que je me donne carrière. Les senlimens dont je vous parle, ce sont ceux que j'ai tâché d'inspirer à votre frère, ce sont ceux que je vois en vous, etje les vois si clairement, que, si vous étiez grand seigneur, je craindrais que vous ne crussiez que je vous veux faire ma cour. Si j'ai pourtant quelques principes qui ne vous soient pas communs avec moi, je ne veux pas les cacher, ni surprendre votre amitié ; mais j'espère que ma franchise me tiendra lieu de quelque chose, et que vous, qui m'aimez un peu, et qui adorez la vérité, vous m'aimerez doublement, quand vous la trouverez en moi. Ce que je dis de la sévérité combat l'exemple d'un père*, qui soutenait ce défaut par de grandes vertus, par un esprit solide, et par une éloquence mâle; je serais bien fâché d'attaquer sa mémoire; mais, comme elle me condamne, qu'elle vit dans votre cœur, et y confond peut-être les vertus et les défauts, je crains qu'un respect si juste ne soit un préjugé contre mes sentimens. Ne me cachez point ce qui en est : il n'y a point de vérité, quelque dure qu'elle soit, qui puisse altérer l'amitié que j'aurai toujours pour vous.
Adressez-moi votre première lettre à Metz, où je serai jeudi soir; il n'est aujourd'hui que lundi; mais j'écris de provision, parce que mes yeux le permettent, et que je veux en profiter.
Il y a beaucoup à répondre à ce que je vous dis sur la rigidité : quand je lui préfère le vice, ce n'est pas par réllexion, je crois que vous m'entendrez, c'est par goût et par sentiment; je n'ignore pas, d'ailleurs, ce qu'on doit à la vertu, quelque lâcheuse qu'elle soit.
1. Le terril)le marquis Jean-Antoine. Mais l'Ami des hommes devait lui-môme surtout contredire
Vauvenarguos, par sa conduite envers ses enfants, dont il l'ut le lyrun plus que le père.
LE MARQUIS DE VAUVEWARGUES