L'abbé Jean Picard, astre
jamais Newton n'eût fait ses découvertes sur l'attraction. Regardez, je vous prie, un Cassini et un Huygens*, qui renoncent tous deux à leur patrie qu'ils honorent, pour venir en France jouir de l'estime et des bienfaits de Louis XIY. Et pensez-vous que les Anglais mêmes ne lui aient pas d'obligation? Dites-moi, je vous prie, dans quelle cour Charles II puisa tant de politesse et tant de goût. Les bons tuteurs de Louis XIV n'ont-ils pas été vos modèles? N'est-ce pas d'eux que votre sage Addison, l'homme de votre nation qui avait le goût le plus sûr, a tiré souvent ses excellentes critiques? L'évêque Burnet avoue que ce goût, acquis en France par les courtisans de Charles II, réforma chez vous jusqu'à la chaire, malgré la différence de nos religions; tant la saine raison a partout d'empire! Dites-moi si les bons hvres de ce temps n'ont pas servi à l'éducation de tous les princes de l'empire. Dans quelles cours de l'Allemagne n'at-on pas vu des théâtres français? Quel prince ne tâchait pas d'imiter Louis XIY? Quelle nation ne suivait pas alors lr> modes de la France?
Vous m'apportez, milord, l'exemple du czar Pierre le Grand, qui a fait naître les arts dans son pays, et qui est le créateur d'une nation nouvelle; vous me dites cependant que son siècle ne sera pas appelé dans l'Europe le Siècle du czar Pierre; vous en concluez que je ne dois pas appeler le siècle passé le Siècle de Louis XIV. 11 me semble que la différence est bien palpable. Le czar Pierre s'est introduit chez les autres peuples; il a porté leurs arts chez lui; mais Louis XIV a instruit les nations ; tout, jusqu'à ses fautes, leur a été utile. Des protestans, qui ont quitté ses États, ont porté chez vous-mêmes une industrie qui faisait la
nome (1620-1683). Ce fut lui qui ciétcrmina la fondation de l'Observatoire (1664-72), et qui lit appeler en France, en 1669, Dominique Cassini (1625-1712).
1. Christian Huyghens (1629- 1695), fils de M. de Zuylichem (cf.
Lettres du xvu» s., p. 41, n. 8), dé-
couvrit un satellite et l'anneau de Saturne. Appelé en France en 1665, il retourna en Hollande à la Révocation de i'Édit de Nantes.
2. Gilbert Burnet (1643-1715), évcque de Salisbury, auteur d'une Histoire de la Réfonnatiov en Angleterre.
richesse de la France. Comptez-vous pour rien tant de manufactures de soie et de cristaux ? Ces dernières surtout furent perfectionnées chez vous par nos réfugiés, et nous avons perdu ce que vous avez acquis.
Enfin la langue française, milord, est devenue presque la langue universelle. A qui en est-on redevable? Était-elle aussi étendue du temps de Itenri IV? Non, sans doute; on ne connaissait que l'italien et l'espagnol. Ce sont nos excellens écrivains qui ont fait ce changement. Mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellens écrivains? C'était M. Colbert, me direz-vous; je l'avoue, et je prétends bien que le ministre doit partager la gloire du maître. Mais qu'eût fait un Colbert sous un autre prince, sous votre roi Guillaume, qui n'aimait rien, sous le roi d'Espagne Charles II, sous tant d'autres souveraine;
Croiriez-vous bien, milord, que Louis XIV a réformé le goût de sa cour en plus d'un genre? Il choisit Lulli pour son musicien, et ôta le privilège à Cambert*, parce que Cambert était un homme médiocre, et Lulli un homme supérieur. Il >avait distinguer l'esprit du génie ; il donnait à Quinault les sujets de ses opéras ; il dirigeait les peintures de Lebrun ; il soutenait Boileau, Racine et Molière, contre leurs ennemis; il encourageait les arts utiles comme les beaux-arts, et toujours en connaissance de cause : il prêtait de l'argent à Van Robais pour étabUr ses manufactures - ; il avançait des millions à la compagnie des Indes, qu'il avait formée ; il donnait des pensions aux savans et aux braves officiers. Non-seulement il s'est fait de grandes choses sous son règne, mais c'est lui qui les faisait. Soufl'rez donc, milord, que je tâche d'élever à sa gloire un monument que je consacre encore plus à l'utilité du genre humain.
Je ne considère pas seulement Louis XIV parce qu'il a fait
1, Cambert (1628-1677) eut avec l'abbé Perrin le privilège de l'Académie de musique (1669), et fit représenter en 1671 le premier opéra français , Pomnne. Jean-
r.apliste Lulli (1633-1687), qui le déposséda de son privilège, était aussi grand intrigant que grand musicien.