‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 98 sur 558 · SATISFACTION INQUIETE · texte numérisé non relu

SATISFACTION INQUIETE

A Madame Denis*.

A Potsdam, le 15 octobre 4750.

Nous voilà dans la retraite de Potsdam ; le tuniulte des fêtes est passé, mon àme en est plus à son aise. Je ne suis pas fâché de me trouver auprès d'un roi qui n'a ni cour ni conseil. Il est vrai que Potsdam est habité par des moustaches et des bonnets de grenadier ; mais, Dieu merci, je ne les vois point. Je me suis retranché les dîners du roi; il y a trop de généraux et de princes. Je ne pouvais m'accoutumer à être toujours vis-à-vis d'un roi en cérémonie, et à parler en public. Je soupe avec lui en plus petite compagnie. Le souper est plus court, plus gai et plus sain. Je mourrais au bout de trois mois de chagrin et d'indigestion, s'il fallait dîner tous les jours avec un roi en public.

On m'a cédé, ma chère enfant, en bonne forme, au roi de Prusse*. Mon mariage est donc fait; sera-t-il heureux?

1. Sa nièce; cf. p. 454, n. 2. 1 dont il avait demandé l'agrément,

2. 11 était chambellan du roi de avait donné un consentement sec, Prusse, et pourvu d'une pension de | et l'avait remplacé dans sa charge 20000 livres. Le roi de France, 1 d'historiographe.

Je n'en s^is rien. Je n'ai pas pu m empêcher de dire oui. Il fallait bien finir par ce mariage, après des coquetteries •de tant d'années*. Le cœur m'a palpité à l'autel. Je compte venir, cet hiver prochain, vous rendre compte de tout, et peut-être vous enlever. Il n'est plus question de mon voyage d'Italie* ; je vous ai sacrifié sans remords le saintpère et la ville souterraine; j'aurais dû peut-être vous sacrifier Potsdam. Qui m'aurait dit, il y a sept ou huit mois, quand j'arrangeais ma maison avec vous, à Paris, que je m'établirais à trois cents lieues, dans la maison d'un autre? et cet autre est un maître ! 11 m'a bien juré que je ne m'en repentirais pas; il vous a comprise, ma chère enfant, dans une espèce de contrat qu'il a signé avec moi, et que je vous enverrai; mais viendrez-vous gagner votre douaire de quatre mille livres ' ?

J'ai bien peur que vous ne fassiez comme Mme de Rottembourg*, qui a toujours préféré les opéras de Paris à ceux de Berlin. 0 destinée ! comme vous arrangez les événemens, et comme vous gouvernez les pauvres humains !

11 est plaisant que les mêmes gens de lettres de Paris qui auraient voulu m' exterminer, il y a un an, crient actuellement contre mon éloignement, et l'appellent désertion. Il semble qu'on soit fâché d'avoir perdu sa victime. J'ai très-mal fait de vous quitter, mon cœur me le dit tous les jours plus que vous ne le pensez; mais j'ai très bien fait de m'éloigner de ces messieurs-là.

Je vous embrasse avec tendresse et avec douleur.

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