Là Ilenriade, dont le prince
royal de Prusse se préparait à donner une magnifique édition, ornée de gravures, et précédée d'un avant-propos de sa façon :
Voltaire, faisant assaut de politesse, voulait insérer quelques vers llatteurs pour le prince dans cette édition, qui ne vit jamais le jour.
VOLTAIRE
reux, du plus aimable de tous les princes, répande sur cet ouvrage un éclat qui embellisse jusqu'aux défauts mêmes; souffrez ce témoignage de mon tendre respect, il ne pourra point être soupçonné de flatterie. Voilà la seule espèce d'hommages que le public approuve. Je ne suis ici que l'interprète de tous ceux qui connaissent votre génie. Tous savent que j'en dirais autant de vous, si vous n'étiez pas l'héritier d'une monarchie.
J'ai dédié Zaïre à un simple négociant*; je ne cherchais en lui que l'homme; il était mon ami, et j'honorais sa vertu. J'ose dédier la Henriade à un esprit supérieur. Quoiqu'il soit prince, j'aime plus encore son génie que je ne révère son rang.
Enfin, monseigneur, nous partons incessamment-, et j'aurai l'honneur de demander les ordres de Votre Altesse Royale, dès que la chicane qui nous conduit nous aura laissé une habitation fixe. Mme du Chàtelet va plaider pour de petites terres, tandis que probablement vous plaiderez pour de plus grandes, les armes à la main 5. Ces terres sont bien voisines du théâtre de la guerre que je crains :
Mantua vx miserx nimtum vicina Cremonxl
(Virg., egl. IX, v. 28.)
Je me flatte qu'une branche de vos lauriers, mise sur la porte du château de Beringhem*, le sauvera de la destruction. Vos grands grenadiers ne me feront point de mal, quand je leur montrerai de vos lettres. Je leur dirai : Non
1. M. Falkener, « marchand anglais », depuis ambassadeur à Conslantinoplc, qui avait élé l'un des meilleurs hôtes de Voltaire pendant son exil à Londres.
2. Pour Bruxelles, où Mme du Chàtelet devait plaider, au sujet de terres qui venaient de lui être
cédées, entre Trêves et Juliers, par son parent M. de Trichateau.
3. A propos de la succession d'Autriche, dont on prévoyait l'ouverture prochaine.
4. C'est le nom de la principauté que Mme du Chàtelet venait re« vendiquer en justice.
hue in prœliaveni*. Ils entendent Virgile s^ns doute, et s'ils voulaient piller, je leur crierais : Barbants has segetes^l Ils s'enfuiraient alors pour la première fois. Je voudrais bien voir qu'un régiment prussien m'arrêtât 1 « Messieurs, dirais-je, savez-vous bien que votre prince fait graver la Henriade, et que j'appartiens à Emilie ^î » Le colonel me prierait à souper; mais, par malheur, je ne soupe point.
Un jour, je fus pris pour un espion par les soldats du régiment de Conti; le prince, leur colonel, vint à passer, et me pria à souper au lieu de me faire pendre. Mais actuellement, monseigneur, j'ai toujours peur que les puissances ne me fassent pendre, au lieu de boire avec moi. Autrefois le cardinal de Fleury m'aimait, quand je le voyais chez Mme la maréchale de Villars''; altri tempi, altre cure^. Actuellement c'est la mode de me persécuter, et je ne conçois pas comment j'ai pu glisser quelques plaisanteries dans cette lettre, au milieu des vexations qui accablent mon âme^, et des perpétuelles souffrances qui détruisent mon corps. Mais votre portrait, que je regarde, me dit toujours : Made animo :
Durum, sed levius fit patientia Quidquid corrigere est nefas.
(Hor., lib. I, od. XXIV, v. 19.)
J'ose exhorter toujours votre grand génie à honorer Virgile dans Nisiis et dans Eunjahis'', et à confondre Ma-
.. Virgile, Enéide, X, 901.