A M. DE VAUVEN ARGUES
Décembre (174i).
L'état où vous m'apprenez que sont vos yeux* a tiré, monsieur, des larmes aux miens; et l'éloge funèbre- que vous m'avez envoyé a augmenté mon amitié pour vous, en augmentant mon admiration pour cette belle éloquence avec laquelle vous êtes né. Tout ce que vous dites n'est que trop vrai, en général"'. Vous en exceptez sans doute l'amitié. C'est elle qui vous a inspiré, et qui a rempli votre âme de ces sentiment squi condamnent legcnre humain. Plusles hommes sont méchants, plus la vertu est précieuse; et l'amitié m'a
1. Il allait perdre la vue. 1 qu'ils l'excitent, et leur mort ne
2. Éloge de PaL\i\-l{i\)po\ylc-Em- | touche personne, elle est attendue, désirée, ou du moins oubliée de ceux qui Icursont les plus proches.
Tout ce qui les environne ou les nait, ou les méprise, ou les envie, ou les craint ; tous semblent avoir à leur perte quelque intérêt détourné ; les indifférents mêmes osent y ressentir la barbare joie du spectacle. Après avoir cherché l'approbation du monde pendant tout le cours de leur vie, telle est leur fin déplorable. »
manuel de Seitres de Caumont murt à Prague, en aviil 1742, ami et compagnon d'armes de Vauven argues.
5. Voici le passage : « Il n'est pas besoin d'avoir fait beaucoup d'expériçnces des hommes pour connaître leur dureté. En vain iherchent-ils à la mort, par de pathétiques discours, à surprendre la compassion; comme ils l'ont rarement connue, il est rare aussi
toujours paru la première de toutes les vertus*, parce qu'elle est la première de nos consolations. Voilà la première oraison funèbre que le cœur ait dictée, toutes les autres sont 'ouvrage de la vanilé". Vous craignez qu'il n'y ait un peu de déclamation. Il est bien difficile que ce genre d'écrire se garantisse de ce défaut; qui parle longtemps, parle trop sans doute. Je ne connais aucun discours oratoire où il n'y ail des longueurs. Tout art a son endroit faible ; quelle tragédie est sans remplissage, quelle ode sans stropbes inutiles? Mais, quand le bon domine, il faut être satisfait; d'ailleurs, ce n'est pas pour le public que vous avez écrit, c'est pour vous, c'est pour le soulagement de votre cœur; le mien est pénétré de l'état où vous êtes. Puissent les belles-lettres vous consoler ! elles sont en effet le charme de la vie quand on les cultive pour elles-mêmes, commes elles le méritent ; mais, quand on s'en sert comme d'un organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur a pas offert un culte assez pur, elles nous suscitent des ennemis qui persécutent jusqu'au tombeau. Zoïle ^ eût été capable de faire tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoïles sont détestés, qu'ils sont méprisés de foute la terre, et c'est là précisément ce qui les rend dangereux. On se trouve compromis, malgré qu'on en ait*, avec un homme couvert d'opprobres.
Je voudrais, malgré ce que je vous dis là, que votre
1. Cela est vrai : Voltaire aime aussi cordialement qu'il hait. Il avait composé en 1733 le Temple de l'Amitié.
1. Appréciation contestable : (liez Bossuct, par exemple, l'oraison funèbre confond la vanité plutôt qu'elle ne s'en inspire.