‹ Choix de lettresChapitre 181 sur 494 · Voy. la lettre précédente · texte numérisé non relu

Voy. la lettre précédente

176 VOLTAIRE

tuose*? Il y a là un petit grain de folie ou une grande dose de philosophie. Il ferait bien de venir ici augmenter notre colonie.

Maupertuis n'a pas les ressorts bien liants : il prend mes dimensions durement avec ,son quart de cercle'''. On dit qu'il entre un peu d'envie dans ses problèmes'. Il y a ici, en récompense, un homme trop gai; c'est La Mettrie*. Ses idées sont un feu d'artifice toujours en fusées volantes. Ce fracas amuse un demi-quart d'heure, et fatigue mortellement à la longue. 11 vient de faire, sans le savoir, un mauvais hvre, imprimé à Potsdam, dans lequel il proscrit la vertu et les remords, fait l'éloge des vices, invite son lec-

1. Le marquis d'Argens (né en 1704, mort en 1771) était le fils d'un procureur général au parlement de Provence. Les désordres de sa jeunesse aventureuse et romanesque amenèrent une rupture entre lui et sa fa-

~ mille. D'abord officier, il quitta le service en 1754, après une blessure reçue au slf'ge de l'iiilipsbourg. Il se livra dès lors, dans sa vie errante, à son goût pour les lettres et les arts. Il plut au roi de Prusse par son libertinage desprit, et fut appelé à Berlin comme directeur de l'Académie, avec 6000 livres de pension. H venait d'épouser, contre le gré du roi, une spirituelle fille de comédienne, Jllle Cocliois. Voltaire l'appelle Isaac, et Mme d'Argens Bcbecca, par allusion aux Lettres Juives, le plus célèbre ouvrage du marquis (1758). Il a laissé des Mémoires, publics en 1807.

2. Instrument de mathématiques qui sert à mesurer les angles.

3. C'est-à-dire que, tout mathématicien qu'il est, il n'en a pas moins le défaut d'envie. Maupertuis avait en effet le caractère abrupt, et Voltaire pouvait avec quelque vraisemblance attribuer ses procédés, en ce qui le concernait, à un sentiment de jalousie :

c'est le premier nuage qui paraisse entre eux, avant la prochaine tempête.

4. La Mettrie, né en 1709, mort en 1751, était un médecin français, successivement chassé de son pays, où il exerçait une charge à l'armée, puis de Hollande, à cause du cynisme avec lequel il professait le matérialisme dans ses ouvrages. Frédéric, en l'accueillant à Berlin, en lui donnant une place dans son académie, en le faisant son intime, voulait se poser en vengeur de la philosophie . En réalité La Mettrie n'était qu'un fou plein d'insolence et de gaieté. Il mourut d'une indigestion (voy. p. 181 note 1).

CnOlX DE LETTRES. 117

Irur à tous les désordres, le tout sans mauvaise intention». Il y a dans son ouvrage mille traits do feu, et pas une demi-page de raison; ce sont des éclairs dans une nuit.^ Des gens sensés se sont avisés de lui remontrer l'énormité de sa morale. 11 a été tout étonné; il ne savait pas ce qu'il avait écrit; il écrira demain le contraire, si on veut. Dieu me garde de le prendre pour mon médecin ! il me donnerait du sublimé corrosif- au lieu de rhubarbe, très innocemment, et puis se mettrait à rire. Cet étrange médecin est lecteur du roi; et ce qu'il y a de bon, c'est qu'il lui lit à présent VUisloire de l'Église. Il en passe des centaines de pages, et il y a des endroits où le monarque et le lecteur sont prêts à étouffer de rire.

Adieu, ma chère enfant; on veut donc jouer à Paris Rome sauvée? mais.... mais.... Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur.

Page 1