‹ Choix de lettresChapitre 183 sur 494 · Produit mercuriel, poison · texte numérisé non relu

Produit mercuriel, poison

qui agit avec violence sur l'estomac.

3. Voltaire avait entamé cette négociation depuis un an. Sur La Mcltrie, voy. la lettre prc'cijdcnie.

ri

VOLTAIRE

ta Mettne, dans ses préfaces, vante son extrême félicité d'être auprès d'un grand roi qui lui lit quelquefois ses vers, et en secret il pleure avec moi. Il voudrait s'en retourner à pied; mais moi!... pourquoi suis-je ici! Je vais bien vous étonner.

Ce La Mettrie est un homme sans conséquence, qui cause familièrement avec le roi, après la lecture. Il me parle avec confiance; il m'a juré que, en parlant au roi, ces jours passés, de ma prétendue faveur et de la petite jalousie qu'elle excite, le roi lui avait répondu : « J'aurai besoin de lui encore un an, tout au plus; on presse l'orange, et on en jette l'écorce ».

Je me suis fait répéter ces douces paroles; j'ai redoublé mes interrogations; il a redoublé ses serments. Le croirezvous? dois-je le croire? Cela est-il possible? Quoi! après seize ans de bontés, d'offres, de promesses; après la lettre qu'il a voulu que vous gardassiez comme un gage inviolable de sa parole'! et dans quel temps encore, s'il vous plaît? Dans le temps que je lui sacrifie tout pour le servir, que non seulement je corrige ses ouvrages, mais que je lui fais à la marge une rhétorique, une poétique suivie, composée de toutes les réflexions que je fais sur les propriétés de notre langue, à l'occasion des petites fautes que je peux remarquer; ne cherchant qu'à aider son génie, qu'à l'éclai-

1. La lettre de Frédéric à Voltaire, du 25 août 1750; elle finissait ainsi : « Quoil parce que vous vous retirez dans ma maison, il sera dit que cette maison devient une prison pour vous ? Quoi ! parce que je suis votre ami, je serais votre tyran? Je vous avoue que je n'entends pas cette logique-là ; que je suis fermement persuadé

que vous serez fort heureux ici tant que je vivrai, que vous serez regardé comme le père des lettres et des gens de goût, et vous trouverez en moi toutes les consolations qu'un homme de votre mérite peut attendre de quelqu'un qui l'estime. » Cette lettre était une réponse aux appréhensions exprimées par Mme Denis.

rer, et qu'à le mettre en état de se passer en effet de mes soins.

Je me faisais assurément un plaisir et une gloire de cultiver son génie; tout servait à mon illusion. Un roi qui a gagné des batailles et des provinces, un roi du Nord qui fait des vers eu notre huigue, un roi enfin que je n'avais pas cherché, et qui me disait qu'il m'aimait, pourquoi m'aurait-il fait tant d'avances? Je m'y perds! je n'y conçois nen. J'ai fait ce que j'ai pu pour ne point croire La Mettrie.

Je ne sais pourtant. En relisant ses vers, je suis tombé sur une épitre à un peintre nommé Pesne, qui est à lui*; en voici les premiers vers :

Quel spectacle étonnant vient de frapper mes yeux! Cher Pesne, ton pinceau te place au rang des dieux.

Ce Pesne est un homme qu'il ne regarde pas. Cependant c'est le cher Pesne, c'est un dieu. 11 pourrait bien en être autant de moi, c'est-à-dire pas grand'chose. Peut-être que, dans tout ce qu'il écrit, son esprit seul le conduit, et le cœur est bien loin. Peut-être que toutes ces lettres, où il me prodiguait des bontés si vives et si touchantes, ne voulaient rien dire du tout.

Voilà de terribles armes que je vous donne contre moi Je serai bien condamné d'avoir succombé à tant de caresses. Vous me prendrez pour M. Jourdain, qui disait : « Puis-je rien rel'user à un seigneur de la cour qui m'appelle son cher ami 2? » Mais je vous répondrai : « C'est un roi aimable ».

Vous imagmez bien quelles réflexions, quel retour, quel embarras, et, pour tout dire, quel chagrin l'aveu de La Met-

1. Né à Paris en 1683, mort à 1 rie l'avait nommé peintre du roi Berlin en 1757; membre de TAcadé- 2. Molière, Bourgeois gentil.

mie française de peinture ; Frédé- | homme, acte 111, se. 3.

180 VOLTAIRE

trie fait naître. Vous ni'allez dire : « Paitez » ; mais moi je ne peux pas dire : « Parlons ». Quand on a commencé quelque chose, il faut le finir; et j'ai deux éditions sur les bras', et des engagements pris pour quelques mois. Je suis en presse de tous les côlés. Que faire? ignorer que La Mettrie m'ait parlé, ne me confier qu'à vous, tout oublier, et attendre. Vous serez sûrement ma consolation. Je ne dirai point de vous : « Elle m'a trompé en me jurant qu'elle m'aimait ». Cuand vous seriez reine, vous seriez sincère. Mandez-moi, je vous en prie, fort au long, tout ce que vous pensez par le premier courrier qu'on dépêchera à milord Tyrconncll-.

Page 1