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A MADEMOISELLE

Aux Délices, près de Genève, fO juin (1736).

Je ne suis, mademoiselle, qu'un vieux malade, et il faut que mon état soit bien douloureux puisque je n'ai pu répondre plus tôt à la lettre dont vous m'honorez, et que je ne vous envoie que de la prose pour vos jolis vers. Vous me demandez des conseils, il ne vous en faut point d'autre que voire goût. L'étude que vous avez faite de la langue italienne doit encore fortilier ce goût avec lequel vous êtes née, et que personne ne peut donner. Le Tasse et l'Arioste* vous rendront plus de services que moi, et la lecture de nos meilleurs poètes vaut mieux que toutes les leçons ; mais puisque vous daignez de si loin me consulter, je vous invite à ne lire que les ouvrages qui sont depuis longtemps en possession des suffrages du public, et dont la réputation n'est point équivoque. Il y en a peu, mais on profite bien davantage en les lisant, qu'avec tous les mauvais petits livres dont nous sommes inondés. Les bons auteurs n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le rcclierclient jamais, pensent avec bon sens et s'expriment avec clarté. 11 semble qu'on n'écrive plus qu'en énigmes. Rien n'est simple, tout est alfecté; on s'éloigne en tout de la nature, on a le malheur de vouloir mieux faire que nos maîtres.

Tenez vous-en, mademoiselle, à tout ce qui plaît en eux. La moindre affectation est un vice. Les Italiens n'ont dégénéré, après le Tasse etl'Arioste, que parce qu'ils ont voulu avoir trop d'esprit; et les Français sont dans le même

1. Sur le Tasse, voy. p. 207, note 2. — L'Arioste, né en U7i, mort en 1533, l'un des écrivains les plus purs de l'Italie, est l'au-

teur du poème héroï-comique de Roland furieux, paru en 13 IC, qu'il ne cessa de perfectionner insau'en l.^"»2.

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cas*. Voyez avec quel naturel Mme de Sévigné et d'autres dames écrivent; comparez ce style avec les phrases entortillées de nos petits romans 2; je vous cite les héroïnes de votre sexe, parce que vous me paraissez faite pour leur ressembler. 11 y a des pièces de Mme Deshoulières qu'aucun auteur de nos jours ne pourrait égaler^. Si vous voulez que je vous cite des hommes, voyez avec quelle clarté, quelle simplicité notre Racine s'exprime toujours. Chacun croit, en le .lisant, qu'il dirait en prose tout ce que Racine a dit en vers. Croyez que tout ce qui ne sera pas aussi clair, aussi simple, aussi élégant, ne vaudra rien du tout.

Vos réflexions, mademoiselle, vous en apprendront cent fois plus que je ne pourrais vous en dire. Vous verrez que nos bons écrivains, Fénelon, Bossuet, Racine, Despréaux, em]iloyaient toujours le mot propre. On s'accoutume à bien parler, en hsant souvent ceux qui ont bien écrit; on se fait une habitude d'exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. Ce n'est point une étude ; il n'en coûte aucune peine de lire ce qui est bon, et de ne lire que cela ; on n'a de maître que son plaisir et son goût.

Pardonnez, mademoiselle, à ces longues réflexions; ne les attribuez qu'à mon obéissance à vos ordres.

J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.

1. Le goût des concetti passa d'Italie en France pendant la première moitié du dix-septième siècle : Voiture est te parfait modèle du genre. Boileau, plus rigoureux pour le Tasse que Voltaire, lui reprochait déjà du clinquant.

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