‹ Choix de lettresChapitre 352 sur 494 · A M. D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

A M. D'ALEMBERT

8 juillet (1705).

Mon cher philosophe, votre lettre m'a pénétré le cœur-. Je vous aime assez pour vous apprendre des secrets que je ne devrais dire à personne, et je compte assez sur votre probité, sur votre amitié, pour être sûr que vous garderez le silence que je romps avec vous. Je ne vous parle point ''ft l'intérêt que vous avez à vous taire; tout intérêt est chez vous subordonné à la vertu.

La plupart des lettres sont ouvertes à la poste; les vôtres l'ont été depuis longtemps. Il y a quelques mois que vous

1. Cette vénération prétendue 1. est qu'un moyen d'avocat; voy.

Notice, p. XXXI.

2. Une lettre dans laquelle d Alcinbert racontait que, l'Aca-

démie des sciences ayant demandé pour lui la pension devenue vacante par la mort de Clairaut, le ministre Saint-Florentin n'avait pas donné de réponse.

m'écrivîtes : « Que dites-vous des ministres, vos protecteurs, ou plutôt vos protégés? » et l'article n'était pas à leur louange. Un ministre m'écrivit quinze jours après : « Je ne suis pas hontcnx d'être votre protégé, mais, etc. » ; ce minisire paraissait très irrité. On prétend encore qu'on a vu une lettre de vous à l'impératrice de Russie, dans laquelle vous disiez : « La France ressemble à une vipère : tout en est bon, hors la tête )).^0n ajoute que vous avez écrit dans ce goût au roi de Prusse. Vous sentez, mon cher pliilosophe, combien il a été inutile que je vous aie rendu justice, et que j'aie écrit à ceux qui se plaignaient ainsi de vous, « que vous êtes l'homme qui a t'ait le plus d'honneur à la France ». La voix d'un pauvre Jean criant dans le désert, et surtout d'un Jean persécuté, ne fait pas un grand effet. Voilà donc où vous en êtes. C'est à vous à tout peser; voyez si vous voulez vous transplanter à votre âge, et s'il faut que Platon aille chez Denys% ou que Platon reste en Grèce. Votre cœur et votre raison sont pour la Grèce. Vous examinerez si, en restant dans Athènes, vous devez rechercher la bienveillance des Périclès^. Je suis persuadé que le ministre, qui n'a rien répondu sur votre pension, ne garde ce silence que parce qu'un autre ministre lui a parlé. On est fâché contre vous depuis la Vision^. Je sentis cruellement le coup que cette Vision porterait aux philosopiies; je vous le mandai, vous ne me crûtes pas; mais j'étais très instruit. Mme la princesse de Uobecq n'apprit

à Mme de Robecq, née Montmorency, amie de M. de Clioiseul. et protectrice de la comédie de* l'hilosophes : la Vision parlail d'une « grande dame mourante », par allusion à la princesse, qui en effet ne survécut que de quelques jours. Morellct avait été, pour ce fait, mis à la Bastille.

l.Lefaitcstcxact.— Lett.de d'A- IombertàCattierinelI,15juinl76i.

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