A M. LE CARDINAL DE BERNIS
A Ferney, 9 février (1767).
Ayant été mort, monseigneur, et enterré environ cinq semaines dans les horribles glaces des Alpes et du mont Jura, il a fallu attendre que je fusse un peu ressuscité, pour remercier Votre Éminence de ce qu'elle aime toujours ce que vous savez, c'est-à-dire les belles-lettres, et même les vers, et qu'elle daigne aussi aimer ce bon vieillard qui achève sa carrière
QEbalix si(b montihus allis *.
(Virg., Georg., lib. IV, v. 123.)
Je vous réponds qu'il a profité de vos bons avis, autant que ses forces ont voulu le lui permettre. Je crois que je dois dire à présent :
Claudite jam rivos^ pueri ; sat prata biberunt.
(Virg., ecl. m, v. 111.)
N'êtes-vous pas bien content du discours de notre nouveau confrère M. Thomas^? Son prédécesseur, Hardion*, n'en aurait point autant fait.
1. Zoroastre est le fondateur légendaire de la religion des anciens Perses. Dans cette religion Orosmade (Ormuzd) est le principe du bien : voy. p. 251, note 3.
2. Il y a sub turribus allis dans le texte d3 Virgile. — Cf. p. 359, note 3.
3. Sti7' les devoirs de l'homme de lettres, lors de sa réception à l'Académie.
4. Ilardion, mort l'année précédente, n'avait guère dû son admission à l'Académie qu'à sa qualité de professeur d'histoire des princesses filles de Louis XV.
VOLTAIRE
J'ai chez moi M. de La Harpe, qui est haut comme Ragolin*, mais qui a bien du talent en prose et en vers.
Je corromps la jeunesse tant que je puis : il a fait un Discours sur la guerre et stir la paix-, qui a remporté le prix d'une voix unanime. Si Votre Érainence ne l'a pas lu, elle devrait bien le faire venir de Paris; elle verrait qu'on glane encore dans ce siècle après la moisson du siècle de Louis XIV. Nous cultivons ici les lettres au son du tambour'; nous faisons une guerre plus heureuse que la dernière*; le quartier général est souvent chez moi. Nous avons déjà conquis plus de cinq pintes de lait que nos paysannes allaient vendre à Genève, Nos dragons leur ont pris leur lait avec un courage invincible; et comme il ne faut pas épargner son propre pays quand il s'agit de faire trembler le pays ennemi, nous avons été à la veille de mourir de faim...
Tout ce que dit Votre Éininence sur les prétentions est d'un homme qui connaît bien son siècle et le ridicule des prétendants. Cela mériterait une bonne épître en vers; et si vous ne la faites pas, il faudra bien que quelque inconnu la fasse, et la dédie à un homme titré et illustre, sans le nommer. Mais faudra-t-il dans celte épître passer sous silence ceux de vos confrères s qui font des mandements