A M. ET MADAME DE FLORIAN
Ferney, 4 avril (1768).
Il est juste et nécessaire, mes chers Picards 5, que je vous parle avec confiance ^. Vous voyez les tristes effets de rhumeur. Vous savez combien Mme Denis en a montré quelquefois avec vous. Rappelez-vous la scène quVssuy,-» M. de Fhrian. Elle m'en a fait éprouver encore une non moins cruelle. 11 est triste que ni sa raison ni sa douceur ordinaire ne puissent écarter de son âme ces orages violents qui bouleversent quelquefois et qui désolent la société. Je suis persuadé que la cause secrète de ces violences qui lui échappaient de temps en temps était son aversion naturelle pour la vie de la campagne, aversion qui ne pouvait être surmontée que par une grande affluence de monde, des fêtes, et de la magnificence. Cette vie tumultueuse ne convient ni à mon âge de soixante-quatorze ans,
1. Sur Mme de Florian (ci-devant Mme de Fontaine), voy. p. 107, note 1.
2. Ils habitaient le château d'Uornoy, près d'Amiens, que Mme de Fontaine tenait de son premier mari.
3. Mme Denis avait quitté Feraey le 3 mars : c'est ce départ dont on glosait beaucoup, que Voltaire explique dans cette lettre.
— Le second chant de la Guerre
de Genève, poème burlesque de Voltaire, avait été dérobé et publié subrepticement. Voltaire accusait La Harpe, son hôte, de celte indélicalesse : Mme Denis, qui avait sans doute sa part dans ce larcin, avait pris violejiiment l'ait et cause pour La Harpe. M. et Mme Dupuits s'étaient laissé entraîner par Mme Denis; et Voltaire avait poliment chassé de chez lui tout ce monde.
CllCîX DE LETTRES. 579
ni à la faiblesse de ma santé. Je me voyais d'ailleurs très à l'étroit par la cessation du payement de mes rentes, tant de la part de M. le duc de Wurtemberg » que de celle de M. le maréchal de Richelieu, et de quelques autres grands seigneurs. Elle est allée à Paris recueillir quelques débris, tandis que je m'occuperai des affaires d'Allemagne. Malgré ce dérangement actuel, je lui fais tenir à Paris vingt mille livres de pension ; elle possède d'ailleurs douze mille livres de rente ; elle en aura beaucoup davantage ; je mourrais avec trop d'amertume si aucun de mes proches pouvait, à à ma mort, m'accuser de l'avoir négligée. Je n'en ai pas assez fait pendant ma vie; mais si je peux végéter encore deux années, j'espère que je ne serai pas inutile à ma famille. Je voulais vendre le château que j'ai fait bâtir pour voire sœur ^ afin de lui procurer tout d'un coup une somme considérable d'argent comptant, et je me privais volontiers des agréments de ce séjour, qui sont très grands sept à huit mois de l'année. Elle n'a pas saisi assez tôt une occasion favorable et unique qui se présentait. Elle a malheureusement manqué un marché qui ne se retrouvera jamais. Pour moi, il ne me faut qu'une chambre pour mes livres, et une pour me chauffer pendant l'hiver. Un vieillard n'a pas de goûts chers.
Je sais tous les discours qu'on a tenus à Paris, tout ce qu'on a inséré dans les gazettes. Je suis accoutumé à ces sottises, qui s'anéantissent en deux jours. La Harpe a malheureusement donné lieu à tout cola par son infidélité, et par cet orgueil mêlé d'impolitesse et de dureté qu'on lui reproche avec tant de raison 5; cependant, loin de lui nuire, je lui ai pardonné, et je l'ai même défendu.
J'ai cru devoir à l'amitié et à la parenté le compte que je