DE FORMANT
A Paris, 23 juin
Grand merci, mon cher ami, des bons conseils que vous me donnez sur le plan d'une tragédie; mais ils sont venus trop tard. La tragédie était faite. Elle ne m'a coûté que vjiig.L:deux jours. Jamais je n'ai travaillé avec tant de vitesse. Le sujet m'entraînait, et la pièce se faisait toute' seule. J'ai enfin osé traiter Tamour^, mais ce n'est pas
1. La satire A mon espr-it, reconnue comme le chef-d'œuvre de Boileau.
2. C'est une diatribe de llousseau contre ses ennemis, non une épitre littéraire.
5. A laquelle apparemment Drossette donnait ses soins; elle n'est pas mentionnée dans la Bibliographie voUairieiine de M. Bengesco.
i. Forment était un ami de Cideville, conseiller, comme lui, au parlement de Rouen. Voltaire le connut en 1723, lors du voyage qu'il Ht dans cette ville pour y surveillerl'impression delà Ligne.
Les qualités morales de Forment et l'amour des lettres le rappro-
chèrent étroitement de Voltaire, avec qui nous le voyons dès 1731 en correspondance suivie et intime. Un nouveau lien entre eux, ce fut, peu de temps après, l'amitié de Mme du Deffant. Forment mourut en 17S8.
5. C'est la tragédie de Zaïi-e, Voy. la lettre suivante. Plusieurs circonstances animaient aussi Voltaire, outre la beauté même du sujet : Êriphijle venait d'avoir, le 7 mars précédent, un assez médiocre succès, dont l'auteur voulait prendre sa revanche; on lui reprochait généralement, surtout les femmes, de ne pas donner à l'amour une place assez grande dans ses pièces ; enfin le salou
l'amour galant et français*. Mon amoureux n'est pas un jeune abbé-, à la toilette d'une bégueule^ ; c'est le plus passionné, le plus fier, le plus tendre, le plus généreux, le plus justement jaloux, le plus cruel, et le plus malheureux de tous les hommes. J'ai enfin tâché de peindre ce que j'avais depuis si longtemps dans la tète, les mœurs turques opposées aux mœurs chrétiennes, et de joindre, dans un même tableau, ce que notre religion peut avoir de plus imposant et même de plus tendre, avec ce que l'amour a de plus touchant et de plus furieux*. Je fais transcrire à présent la pièce ; dès que j'en aurai un exemplaire au net, il partira pour Rouen, et ira à MM. de Forment et Cideville.
A peine eus-je achevé les derniers vers de ma pièce turcochrétienne, que je suis revenu à Ériphyle, comme Perrin Dandin se délassait à voir des procès^. Je crois avoir trouvé le secret de répandre un véritable intérêt sur un sujet qui semblait n'être fait que pour étonner. J'en retranche absolument le grand prêtre. Je donne plus au tragique et moins à l'épique, et je substitue, autant que je peux, le vrai au merveilleux. Je conserve pourtant toujours mon ombre ^, qui n'en fera que de plus d'effet lorsqu'elle parlera à des gens pour lesquels on s'intéressera davantage. Voila en gè-
le plus brillant du temps, celui de Mme de Tencin, où les Fontenelle et les La Motte donnaient le ton, avait élé jusqu'à lui dénier le génie dramatique et lui conseiller de renoncer au théâlre.
1. Comme chez Racine dont les amoLueux, dira Voltaire lui-même dans le Temple du goût (1735), ont tous l'air d'èlre des « courtisans français ».
2. Un abbé genre Régence, n'ayant d'ecclésiastique que les n venus de son bénélice.
3. Les dames du grand monde, au dix-septième siècle et au dixhuitième, recevaient assises à leur toilette, tandis qu'on les coifïait.
Une bégueule est une femme qui fait la prude par coquetterie. "
■i. Zaïre est une imitation d'Othello, mais où la peinture de l'amour, n'en déplaise à Voltaire, est singulièrement affadie et f7-ancisée.