A M. DE LA ROQUE a
Quoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine, monsieur, de faire les extraits ^ des pièces nouvelles, cependant vous me privez de cet avantage et vous voulez que ce soit moi qui parle de Zaïre. 11 me semble que je vois M. Le Normand ou M. Cochin* réduire un de leurs clients à plaider sa cause. L'entreprise est dangereuse; mais je vais mériter au moins la confiance que vous avez en moi, par la sincérité avec laquelle je m'expliquerai.
Zaïre est la première pièce de théâtre dans laquelle j'aie osé m'abandonner à toute la sensibilité de mon cœur; c'est la seule tragédie tendre que j'aie faite. Je croyais, dans l'âge même des passions les plus vives, que l'amour n'était
1. Le sujet d'Eriphtjle est une mère (Eriphyle) tuée par son fils (Alcméon), vengeur de son père (Amphiaraûs); on voyait l'ombre d'Amphiaraûs sortir de son tombeau. Voltaire n'eut pas le loisir ou la persévérance d'opérer les modifications indiquées ici, mais il ne fit pas imprimer sa pièce, et le texte que nous avons fut publié en 1779, après la mort du poète, sur une copie que possé-
dait l'acteur Lekain. On voit dans cette pièce le germe de Sémiramis (1748).
2. Directeur, depuis 1721, du journal le Mercure, où cette lettre fut insérée, dans le numéro d'août 1752.
3. On appelait alors Vextrait d'un ouvrage, dans un journal, ce qui serait pour nous une analyse ou un compte rendu.
•i. Deux fameux avocats.
VOLTAIRE
point fait pour le théâtre tragique. Je ne regardais cette i'aiblesse que comme un défaut charmant qui avihssait l'art des Sophocle i. Les connaisseurs qui se plaisent plus à la douceur élégante de Racine qu'à la force de Corneille me paraissaient ressembler aux curieux ^ qui préfèrent les nudités du Corrège, au chaste et noble pinceau 'le Raphaële
Le public qui fréquente les spectacles est aujourd'hui plus que jamais dans le goût du Corrège. Il faut de la tendresse et du sentiment; c'est même ce que les acteurs jouent le mieux. Vous trouverez vingt comédiens qui plairont dans les rôles d'Andronic et d'IIippolyte*, et à peine un seul qui réussisse dans ceux de Cinna et d'Horace. Il a donc fallu me plier aux mœurs du temps, et commencer tard à parler d'amour 5.
J'ai cherché du moins à couvrir cette passion de toute la bienséance possible; et, pour l'ennoblir, j'ai voulu la mettre à côté de ce que les hommes ont de plus respectable. L'idée me vint de faire contraster dans un même tableau, d'un côté, l'honneur, la naissance, la patrie, la religion ; et de l'autre, l'amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des mahométans et celles des chrétiens; la cour d'un Soudan 6, et celle d'un roi de France; et de faire paraître, pour la première fois, des Français sur la scène tragique. Je n'ai pris dans l'histoire que l'époque de la guerre