Mon cœur qui s'ignore
Peut-il admettre un Dieu que mon
[amant abhorre?
La coutume, la loi plia mes pre-
[miers ans
A la religion des heureux musul-
[mans.
Je le vois trop : les soins qu'on
[prend de notre enfance
Forment nos sentiments, nos
[mœurs, notre croyance.
J'eusse été près du Gange esclave
[des faux dieux,
Chrétienne dans Paris, mwsul-
[mane en ces lieux.
(Acte I, se. i.)
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tout ce qui me reste ; je viens me remettre dans tes fers. » Le Soudan, satisfait du grand courage de ce chrétien, et né pour être plus généreux encore, lui rendit toutes les rançons qu'il apportait, lui donna cent chevaliers au lieu de dix et le combla de présents; mais il lui fit entendre que Zaïre n'était pas faite pour être rachetée et qu'elle était d'un prix au-dessus de toutes rançons. 11 refusa aussi de lui rendre, parmi les chevahers qu'il déhvrait, un prince de Lusignan, fait esclave depuis longtemps dans Césarée'.
Ce Lusignan, le dernier de la branche des rois de Jérusalem, était un vieillard respecté dans l'Orient, l'amour de tous les chrétiens et dont le nom seul pouvait être dangereux aux Sarrasins. C'était lui principalement que Nérestan avait voulu racheter; il parut, devant Orosmane, accablé du refus qu'on lui faisait de Lusignan et de Zaïre ; le soudan remarqua ce trouble; il sentit dès ce moment un commencement de jalousie que la générosité de son caractère lui fit étouffer; cependant il ordonna que les cent chevaliers fussent prêts à partir le lendemain avec Nérestan.
Zaïre, sur le point d'être sultane, voulut donner au moins à Nérestan une preuve de sa reconnaissance ; elle se jette aux pieds d'Orosmane pour obtenir la hberté du vieux Lusignan. Orosmane ne pouvait rien refuser à Z^ïre ; on alla tirer Lusignan des fers. Les chrétiens délivrés étaient avec Nérestan dans les appartements extérieurs du sérail; ils pleuraient la destinée de Lusignan : surtout le chevalier de Chatillon, ami tendre de ce malheureux prince, ne pouvait se résoudre à accepter une liberté qu'on refusait à son ami et à son maître, lorsque Zaïre arrive et leur amène celui qu'ils n'espéraient plus -.
Lusignan, ébloui de la lumière qu'il revoyait après vingt
î. Ai.le l se. i, I i. Acte II, se. i.
années de prison, pouvant se soutenir à peine, ne sachant où il est et où on le conduit, voyant enfin qu'il était avec des Français, et reconnaissant Chatillon, s'abandonne à cette joie mêlée d'amertume que les malheureux éprouvent dans leur consolation. Il demande à qui il doit sa délivrance. Zaïre prend la parole en lui présentant INérestan : « C'est à ce jeune Français, dit-elle, que vous et tous les chrétiens devez votre liberté ». Alors le vieillard apprend que Nérestan a été élevé dans le sérail avec Zaïre, et se tournant vers eux : « Hélas ! dit-il, puisque vous avez pitié de mes malheurs, achevez votre ouvrage ; instruisez-moi du sort de mes enfants. Deux me furent enlevés au berceau, lorsque je fus pris dans Césarée ; deux autres furent massacrés devant moi avec leur mère. 0 mes fils ! ô martyrs ! veillez du haut du ciel sur mes autres enfants, s'ils sont vivants encore, llélas ! j'ai su que mon dernier fils et ma fille furent conduits dans ce sérail. Vous qui m'écoutez, Nérestan, Zaïre, Chatillon, n'avez-vous nulle connaissance de ces tristes restes du sang de Godefroi et de Lusignan? »
Au milieu de ces questions, qui déjà remuaient le cœur de INérestan et de Zaïre, Lusignan aperçut au bras de Zaïre un ornement qui renfermait une croix: il se ressouvint que l'on avait mis cette parure à sa fille lorsqu'on la portait au baptême ; Chatillon l'en avait ornée lui-même, et Zaïre avait été arrachée de ses bras avant d'être baptisée. La ressemblance des traits, l'âge, toutes les circonstances, une cicatrice de la blessure que son jeune fils avait reçue, tout confirme à Lusignan qu'il est père encore; et la nature parlant à la fois au cœur de tous les trois, et s'expliquant par des larmes : « Embrassez-moi, mes chers enfants, s'écria Lusignan, et revoyez votre père ! » Zaïre el Nérestan ne pouvaient s'arracher de ses bras. « Mais, hélas! dit ce vieillard infortuné, goùterai-je une joie pure? Grand Dieu,
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qui me rends ma fille, me la rends-tu chrétienne? » Zaïre rougit et frémit à ces paroles. Lusignnn vit sa honte et son malheur, et Zaïre avoua qu'elle était musulmane. La douleur, la religion et la nature donnèrent en ce moment dos forces à Lusignan ; il embrassa sa fille et lui montrant d'une main le tombeau de Jésus-Christ et le ciel de l'autre, animé de son désespoir, de son zèle, aidé de tant de chrétiens, de son fils, et du Dieu qui l'inspire, il touche sa fille, il rébranle; elle se jette à ses pieds et lui promet d'être chrétienne*.
Au moment arrive un officier du sérail, qui sépare Zaïre de son père et de son frère, et qui arrête tous les chevaliers français. Cette rigueur inopinée était le fruit d'un conseil qu'on venait de tenir en présence d'Orosmane. La flotte de saint Louis - était partie de Chypre et on craignait pour les côtes de Syrie, mais un second courier ayant apporté la nouvelle du départ de saint Louis pour l'Egypte, Orosmane fut rassuré; il était lui-même ennemi du Soudan d'Egypte Ainsi n'ayant rien à craindre, ni du roi, ni des Français qui étaient à Jérusalem, il commanda qu'on les renvoyât à leur roi et ne songea plus qu'à réparer, par la pompe et la magnificence de son mariage, la rigueur dont il avait usé envers Zaïre.
Pendant que le mariage se préparait, Zaïre désolée demanda au Soudan la permission de revoir Nérestan encore une fois. Orosmane, trop heureux de trouver une occasion de plaire à Zaïre, eut l'indulgence de permettre cette entrevue. Nérestan revit donc Zaïre; mais ce fut pour lui apprendre que son père était près d'expirer, qu'il mourait entrr^
1. C'est la scène 3 de l'acte II, ;a plus belle de la pièce, où Lusignan prononce le fameux :
tlon Dicj, j'ai combattu soixante ans [pour ta gloire ...
2. C'est la seplième crolsadd (12i8). On voit que Voltaire en a pris à son aise avec l'histoire (Cf. p. il, note 5) : Zaïre devrait avoir dt^passé la soixanlaine.
]a joie d'avoir retrouvé ses enfants et l'amertume d'ignorer si Zaïre serait chrétienne, et qu'il lui ordonnait en mourant d'être baptisée ce jour-là même de la main du pontife de Jérusalem. Zaïre, attendrie et vaincue, promit tout et jura à son frère qu'elle ne trahirait point le sang dont elle était née, qu'elle serait chrétienne, qu'elle n'épouserait point Orosmane, qu'elle ne prendrait aucun parti avant que d'avoir été baptisée '.
A peine avait-elle prononcé ces serments, qu'Orosmane, plus amoureux et plus aimé que jamais, vient la prendre pour la conduire à la mosquée. Jamais on n'eut le cœur plus déchiré que Zaïre; elle était partagée entre son Dieu, sa famille et son nom, qui la retenaient, et le plus aimable de tous les hommes qui l'adorait. Elle ne se connut plus ; elle céda à la douleur, et s'échappa des mains de son amant, le quittant avec désespoir, et le laissant dans l'accablement de la surprise, de la douleur et de la colère 2.
Les impressions de jalousie se réveillèrent dans le cœur d'Orosmane. L'orgueil les empêcha de paraître, et l'amour les adoucit. Il prit là fuite de Zaïre pour un caprice, pour un artifice innocent, pour la crainte naturelle à une jeune fille, pour toute autre chose enfin que pour une trahison. Il vit encore Zaïre, lui pardonna, et l'aima plus que jamais. L'amour de Zaïre augmentait par la tendresse indulgente de son amant. Elle se jette en larmes à ses genoux, le supplie de différer le mariage jusqu'au lendemain. Elle comptait que son frère serait alors parti, qu'elle aurait reçu le baptême, que Dieu lui donnerait la force de résister; elle se flattait même quelquefois que la religion chrétienne lui permettrait d'aimer un homme si tendre, si généreux, si vertueux, à qui il ne manquait que d'être chrétien. Frappée de toutes ces idées, elle parlait à Orosmane avec i. Acte III, se. i. I 2 . Acle III, se. 6.
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une tendresse si naïve et une douleur si vraie, qu'Orosmane céda encore, et lui accorda le sacrifice de vivre sans elle ce jour-là. Il était sûr d'être aimé ; il était heureux dans cette idée, et fermait les yeux sur le reste*.
Cependant, dans les premiers mouvements de jalousie, il avait ordonné que le sérail fût fermé à tous les chrétiens. Nérestan, trouvant le sérail fermé, et n'en soupçonnant pas la cause, écrivit une lettre pressante à Zaïre : il lui mandait d'ouvrir une porte secrète qui conduisait vers la mosquée, et lui recommandait d'être fidèle.
La lettre tomba entre les mains d'un garde qui la porta à Orosmane Le Soudan en crut à peine ses yeux ; il se vit trahi ; il ne douta pas de son malheur et du crime de Zaïre. Après avoir comblé un étranger, un captif, de bienfaits ; avoir donné son cœur, sa couronne à une tille esclave, lui avoir tout sacrifié ; ne vivre que pour elle et en être trahi pour ce captif même ; être trompé par les apparences du plus tendre amour; éprouver en un moment ce que l'amour a de plus violent, ce que l'ingratitude a de plus noir, ce que la perfidie a de plus traître : c'était sans doute un état horrible ; mais Orosmane aimait, et il souhaitait de trouver Zaïre innocente. Il lui fait rendre ce billet par un esclave inconnu. Il se flatte que Zaïre pouvait ne point écouter Nérestan ; Nérestan seul lui paraissait coupable. Il ordonne qu'on l'arrête et qu'on l'enchaîne, et il va à l'heure et à la place du rendez-vous, attendre l'effet de la lettre-.
La lettre est rendue à Zaïre, elle la lit en tremblant ; et après avoir longtemps hésité, elle dit enfin à l'esclave qu'elle attendra Nérestan, et donne ordre qu'on l'introduise. L'esclave rend compte de tout à Orosmane.
Le malheureux soudan tombe dans l'excès d'une douleur mêlée de fureur et de larmes. Il tire son poignard, et il
t. A«;te III, se. 7. ( 2. Acte IV, se. 6 et 7-
pleure. Zaïre vient au rendez-vous dans l'obscurité de la nuit. Orosmane entend sa voix, et son poignard lui échappe Elle approche, elle appelle Nérestan, et à ce nom Orosmane la poignarde*.
Dans l'instant on lui amène Nérestan enchaîné, avec Fatime, complice de Zaïre. Orosmane, hors de lui, s'adresse à Nérestan, en le nommant son rival. « C'est toi qui m'arraches Zaïre, dit-il ; regarde-la avant que de mourir ; que ton supplice commence avec le sien ; regarde-la, te dis-je. » Nérestan approche de ce corps expirant: « Ah! que vois-je, ah! ma sœur! Barbare, qu'as-tu fait?... » A ce mot de sœur, Orosmane est comme un homme qui revient d'un songe funeste; il connaît son erreur; il voit ce qu'il a perdu ; il est trop abîmé dans l'horreur de son état pour se plaindre. Nérestan et Fatime lui parlent; mais, de tout ce qu'ils disent, il n'entend autre chose, sinon qu'il était aimé. Il prononce le nom de Zaïre, il court à elle ; on l'arrête, il retombe dans l'engourdissement de son désespoir. « Qu'ordonnes-tu de moi? » lui dit Nérestan. Le soudan, après un long silence, fait ôter les fers à Nérestan, le comble de largesses, lui et tous les chrétiens, et se tue auprès de Zaïre*.
Voilà, monsieur, le plan exact de la conduite de cette tragédie que j'expose avec toutes ses fautes. Je suis bien loin de m'enorgueillir du succès passager de quelques représentations. Qui ne connaît l'illusion du théâtre? qui ne sait qu'une situation intéressante, mais triviale', une nouveauté brillante et hasardée, la seule voix d'une actrice*, suffisent pour tromper quelque temps le public ? Quelle distance immense entre un ouvrage souffert au théâtre et