‹ Choix de monumens primitifs de l'église chrétienneChapitre 42 sur 110 · LIVRE IP · texte numérisé non relu

LIVRE IP

I. Notre défense, 6 nations dignes de pitié! exige maintenant que nous examinions la divinité de vos idoles, et que nous en appelions à votre conscience, pour savoir si elles sont de vrais dieux , comme vous le prétendez , ou bien de faux dieux, comme vous ne voulez pas en convenir. Car telle est Topiniàtreté naturelle à Terreur que ceux qui y sont plongés ne veulent pas en sortir, et par là aggravent leur tort. Ils ont des yeux et ne voient point ; ils ont des oreilles et n'entendent point; leur cœur, bien que plein de vie , languit dans la stupeur de la mort , et leur esprit ne veut pas reconnaître ce qu'il voit. Que si l'on voulait d'un mot anéantir toutes les prétentions de vos dieux, ne suffirait-il pas de montrer qu'ils ont tous été inventés et établis par les hommes et que, par conséquent, ils ont eu un commencement , ce qui est tout à fait incompatible avec Tidée que Ton doit avoir d'une divinité! Mais il y a tant de préjugés qui endurcissent et encroûtent pour ainsi dire le bon sens et le font croupir dans une erreur volontaire !

* Ce second Urre est encore plut mutilé que le premier ; dam le premier, ce sont des phrases et des mots qui restent imparfaits ; dans celui-ci, des chapitres tout entiers sont tronqués et inintelliGibles. Le traducteur a sou- Tcnt été obligé d'analyser au lieu de traduire.

I^ vérité est attaquée de toutes parts , elle n'a pour résister que sa propre force. Et pourquoi ne se suffirait-elle pas à elle-même?' Elle sait quand il lui plait changer ses adversaires en autant de partisans , et forcer ses ennemis à s'agenouiller devant elle. Nous avons donc à lutter contre les préjugés , contre les institutions de nos ancêtres, contre la volonté de nos gouverneurs, contre les argumens des philosophes, contre Tantiquité, Thabitude et Tentralnement , enfin contre les prodiges et les faux miracles dont on a étayé toutes ces fausses divinités. Voulant donc m'appuyer sur vos propres commentaires, attendu que chez vous la littérature a plus de poids que la nature des choses, j*ai choisi pour point de départ les œuvres de Varron qui a compilé et commenté tout ce qui a été dit et écrit avant lui sur votre mythologie ; il sera pour moi un excellent guide. Si je lui demande qui a placé les dieux sur leurs piédestaux, il me répond que ce .sont les peuples , ou les philosophes , ou les poètes. Voilà donc trois espèces de dieux ; les dieux physiques ou naturels, qui doivent leur existence aux philosophes ; les dieux allégoriques sortis du cerveau des poètes; enfin les dieux nationaux ou municipaux que les difFérens peuples ont adoptés. Ainsi, tandis que les philosophes déifiaient les vagues conjectures que leur suggérait Tétude erronée de la nature, les poètes tiraient leurs mythes des fables et des allégories, et les peuples en inventaient suivant leurs caprices. Maintenant où faut-il chercher la vérité? Sera ce dans les conjectures des sa vans ? mais qui dit conjecture, dit incertitude. Dans les fables? ce ne sont que des contes honteux et dégoûtans. Dans Tadoption des peuples? mais une divinité adoptée n'est qu'une divinité pas* sive , sans compter qu elle est municipale, c està-dire partielle. Les philosophes ne sauraient nous guider, parce qu'ils ne sont pas d'accord entre eux; les poètes en sont indignes, parce qu'ils se traînent dans la fange; les peuples enfin ne peuvent nous montrer que des dieux passif^, des dieux de leur invention, des dieux qui se sont laissé faire. Or Tessence de la divinité, quand on Tétudie bien, est de n être établie ni sur des conjectures , ni sur des fables , ni sur Tarbitraire. On doit la concevoir telle qu'elle est : certaine , pure et universelle , ou commune à tous. Gomment puis-je croire à un dieu, parce

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qn'im hnmrnc a soiifM;()iiné son oxisleiico, parce qu'un auiro v\\ a lait le snjet d'un poemc, ou l)arce (|u'unc ciié a voulu Tavoir ? H est plus raisonnable de ne croire à rien que d'avoir un dieu conjectural, un dieu dont on ait à rou^jîr, ou un dieu adoptif.

II. Mais on re(;arde Taulorité des philosophes comme la source de toute science; et pourtant la première preuve de leur ignorance , c'est la variété de leurs opinions. Sont-cebien des sages que ces ignorans qui ne connaissent pas le Dieu qui est le ptre et la source de toute vérité? Voyez plutôt comment s'exprime Salomon : a La crainte de Dieu , dit-il , est le commencement de la science.» Or pour craindre Dieu, il faut le connaître ; car comment craindre ce que Ton ne connaît pas? Celui donc qui craint Dieu, acquerra la connaissance de toute vérité, il aura la science pleine et entière. Certes, il n'est pas clair que les philosophes soient aussi .avancés. Ils ont eu beau étudier tous les anciens l'vres sans excepter les nôtres oii ils ont plus d'une fois puisé : s'inquiétant peu de la pure vérité , ils n'ont pensé qu'à s'approprier ces richesses en les défigurant ; d'où il est arrivé que chacun les changeant à sa manière, il en est résulté un déluge d'argumentations et de dis[Kitcs oii la vérité a été submergée et perdue. 1 out ce que l'on peut distinguer dans ce chaos, c'est (lu'iïs n'ont point représenté la vérité telle qu'ils font trouvée, et que maintenant ils s'en disputent les lambeaux déchirés. Les platoniciens appellent Dieu le gouverneur, l'arbitre et le juge. Les épicuriens en font une espèce de nullité qui ne fait rien et ne s'occupe de rien. Los stoïciens le placent en dehors du monde; les platoniciens veulent qu'il soit en dedans. Mais ce Dieu en qui ils n'ont pas cru d'une foi vivifiante, ils n'ont pu le craindre, et par conséquent ils se sont dès loriginc écartés du commencement de la science, qui est la crainte de Dieu. Kous avons plus d'une preuve de leur ignorance et de leurs doutes. On demandait à Diogènc ce qui se passait dans le ciel : «Je n'y suis jamais monté,» répondit-il. On lui demandait encore s*ily avait des dieux : «Tout ce que je sais, dit-il, c'est qu'il serait fort bon qu'il y en eCit. » Crésus demanda à Thaïes de Milet ce qu'il pensait des dîrnx. Il prit du lemps pour reflccliir, et linit par ii«. ! itn icpor.drc ."r'ccraïc |i;:iaiuaif i^w^qtic

convaincu, quand il niait Icxistencc de tout l'olympe. D'un autre côté il ne paraissait pas moins convaincu , quand il faisait immoler un coq à Ësculape. H n'est donc pas étonnant qu^il ait tant divagué sur la divinité. Comment aurait-il pu définir nettement ce à quoi il croyait à peine? Denisdivise les dieux en trois classes : ceux qui sont en évidence, comme le soleil, la lune, etc. Ceux quW ne voit point, comme Neptune; et enfin ceux qui ont été hommes avant d'être divinisés , tels que Hercule ou Amphiarée. Arcésilas fait aussi trois espèces de dieux; les Olympiens, qui habitent le ciel invisible; les Astres, habitant le ciel visible; et les Titaniens, ou dieux de la terre. Il dit que le ciel et la terre les ont tous engendrés, et que Saturne et sa femme Ops ont mis au monde Neptune, Jupiter et Orcus (Plulon), d'où ensuite toute leur généalogie. Xénocrates n*en reconnaît que de deux sortes , les Olympiens et les Titaniens, qui descendent tous du ciel et de la terre. La plupart des Ëgyptiens reconnaissent quatre dieux : le Soleil , la Lune, le Ciel et la Terre. Démocrite pense que les dieux naquirent en même temps que le feu primitif et supérieur. Zenon croit qu'ils sont de même nature. Là-dessus Varron appelle le feu mPâme du monde,» disant que c'est le feu qui préside à tous les phénomènes cosmiques, oomme chez nous l'Ame préside aux phénomènes de la vie. Il est impossible de rien dire de plus absurde. «Quand l'âme est en nous, dit-il , nous vivons; quand elle n'y est plus , nous mourons. Donc quand la foudre aura épuisé le feu cosmique, le monde mourra, o

III. Nous voyons donc que le système physique ou philosophique est réduit à regarder les élémens comme des dieux, puisqu'il en fait naître des dieux qui ne peuvent assurément avoir qac des dieux pour pères. C'est ce que nous examinerons plus à ibnd en parlant des mythes des poètes. En attendant il faut démontrer ce qui tient au sujet actuel , à savoir que les êtres qui sont nés des élémens ne sont pas des dieux, afin que l'on soit plus disposé à admettre que les élémens eux-mêmes n'en sont pas, vu qne leur postérité n'est pas divine. De même eo démontrant que les élémens primitife ne sont pu d( .s dieux , il sera facile d'anéantir la pitUcflÀK divinité de toute leur généalogie.

AUX NATIONS

On admet que d'un dieu il doit naître un dieu, et que de ce qui n'est pas dieu il ne peut naître rien de divin. Or, pour traiter sommairement la chose, le monde tout entier se compose d'élémens ; ce tout doit être de même nature que ses parties , et réciproquement; en outre il f^ut qu'il ait été construitpar quelqu'un, conune le veut le t)on sens de Platon, ou bien par personne, comme le prétend la stupidité d*Épicure. S'il a été construit, il a eu un commencement, et par conséquent il aura une fin. Avant le commencement il n'était pas encore; après la fin, il ne sera plus; et je ne conçois pas un dieu qui manque de l'attribut essentiel de la divinité, c'est-à-dire de lëtemité qui n'a ni commencement ni fin. Si d'un autre côté il n'a pas été construit, et qu'il foille le regarder comme un dieu , parce que n'ayant pas eu de commencement il n'aura point de fin, pourquoi alors donner une génération à ses élémens, que l'on veut diviniser, puisque les stoïciens soutiennent qu'un dieu ne peut engendrer? Pourquoi encore appeler dieui ccui qui sont nés des élémens, puisque ces mêmes philosophes démontrent qu'un dieu ne peut pas naître? Or ce qui est vrai du monde entier doit être vrai de ses parties et de ses élémens, c est-à-dire du ciel, de la terre, du soleil, de la lune, des étoiles, du feu, etc., et c'est en vain que Varron nous propose de regarder tout cela comme des dieux , ou comme les parens des dieux qui ne peuvent avoir ni ancêtres ni postérité, puisqu'ils ne peuvent ni naître ni engendrer. Ce même Varron avait dit ailleurs que le ciel et les astres étaient des animaux. S'il en est ainsi , il faut qu'ils soient mortels, car la mort est la condition de la vie animale. Car bien que l'âme soit immortelle, l'immortalité n'appartient nullement au corpsauquel elle est jointe. Personne ne niera que le corps soit mortel. Nous voyons , nous touchons les corps, et notre expérience nous apprend que chaque jour il en manque qui existaient la veille. SI donc les animaux doivent nécessairement être séparés de leur àme et mourir, et que les élémens soient des animaux , les élémens mourront et par conséquent ils ne sont pas des dieux. Mais voyons un peu ce qui l^it dire à Varron que les élémens sont des animaux. C'est parce qu'ils se meuvent. 11 est vrai quebiend'autrcs choses se meuvent aussi, comme

les roues, les voitures, les machines. Mais il prévient cette objection en disant : qu'il les regarde comme des animaux, parce qu'ils ont en eux-mêmes le principe de leur mouvement; et qu'on ne leur connaît aucun moteur extérieur, comme on en voit toujours aux machines. Si donc ce ne sont pas des animaux, ils ne peuvent se mouvoir par eux-mêmes. En indiquant si clairement ce moteur extérieur qui ne se voit pas, n'aurait-il pas dû voir que c'était précisément là ce qu'il fallait chercher? N'aurait-il pas fallu s'efforcer de découvrir quel est le créateur et le régulateur du mouvement? Parce que vous ne le voyez-pas, s'ensuit-il donc néccssaireuïcnt qu'il n'existe pas? Plus une chase est cachée et plus nous devons nous attacher à l'étudier à fond; ce que nous voyons est bientôt connu. Si vous ne voulez admettre que ce qui se voit , pourquoi donc alors admettez-vous cette foule de dieux que vous ne voyez pas? Si tant de choses paraissent être , sans avoir d'existence réelle, n'y aurait-il pas aussi des êtres réels qui ne se montreraient pas? Je ne veux parler que du grand moteur céleste. Que vos élémens soient donc, si vous voulez , des animaux , parce qu'ils se meuvent par eux-mêmes; j'admets encore qu'ils se meuvent par eux-mêmes! Parce que nous nous ne voyons pas celui qui les met en mouvement, s'en suivra-l-il que ce sont des dieux ? faudra-t-il regarder tous les animaux

comme des dieux? Gela est bon

pour des Égyptiens.

IV. Il y en a qui vont jusqu'à dire que le nom même de dieu ou de 6£o; vient de Oiîv ou de Peuoôcî qui signifient courir ou se remuer. Une telle étymologie n'a rien de bien majestueux; la course ne me semble pas le principal attribut de la divinité. Mais comme le Dieu unique que nous adorons s'appelle aussi 6cc; et que , loin de courir , il est immobile et immuable comme il est invisible, il est clair que cette dénomination lui est propre et essentielle, et que tous vos dieux n'ont été nommés Oscû; que par imitation et par empiétement sur les droits du vrai Dieu et non à cause de leur agilité. Vous donnez ce même nom à ceux que vous forgez tout les jours; vos Termes immobil«\s ne sont-ils pas aussi des Oecû; ? D'ailleurs vous appelez 0:oi même vos dieux universels dont vous ne regardez pas le mouvement comme une attribution

TERTULLIEN

essentielle. En donnant ce nom h vos dieux immobiles, vous détruisez complètement cette prétendue étymolof]^ie qui veut que la divinité tienne au mouvement et à la course. Si d'autre part ce nom est le nom propre de la divinité, s'il est primitif et non dérivé, et s'il appartient à noire Dieu, sachez que, pour qu'il convienne aux vôtres, il faut qu'ils puissent justifier d'une communauté d'essence et d'attributs. Or notre Dieu étant essentiellement invisible ne peut avoir rien de commun avec tout ce qui tombe sous nos sens. Le bon sens naturel suffit pour distin- [çuer ce qui est occulte d'avec ce qui est manifeste , et les élémens sont invisibles et sensibles. Si Dieu n'a jamais été vu de personne, comment pouvez-vous lui assimiler ce que toute le monde voit et sent ? Puisque vous ne pouvez joindre Dieu et les élémens ni par la sensation ni par la raison, pourquoi leur donner un nom commun, comme s'ils étaient de même nature, comme s'ils étaient doués de la même puissance? Vous voyez que Zenon du moins a cru devoir séparer Dieu de la matière cosmique , dont il l'extrait à peu près comme on extrait le miel des ruches. Dieu et la matière sont donc deux mots qui représentent deux idées différentes. La différence des noms indique une différence dans les choses. Le mot môme de matière démontre qu'il existe autre chose que des dieux. Et si la matière n'existait pas, comment existeraient les élémens qui en sont formés? Kt si la matière est autre que Dieu , comment les élémens matériels sontils devenus des dieux, eux qui ne sont qu'une partie de la matière? Mais qu'ai-je à faire avec tous ces argumens de philosophes et de physiciens? 11 aurait fallu prendre le monde tel qu'il est et remonter jusqu'à son auteur par une patiente analyse, et non partir de l'inconnu pour tomber dans l'incertain [)ar une trompeuse synthèse. Un certain rêveur ne voit dans le monde qu'une forme carrée qu'un compas a change en cercle, et ce cercle est sans tète comme sans issue. Épicure, après avoir dit que ce qui est au-dessus de nous doit être pour nous comme s'il n'existait pas, s'avise de lever les yeux au ciel, et n'y voit que le soleil à qui il donne un pied de diamètre. On était encore dans ce temps-là très-frugal en parlant descieux. Plus tard ,on devint plus ambitieux, et le soleil en profita. Les péripatéticiens voulurent bien reconnaître que les astres étaient

beaucoup plus gros qu'on ne Tavait pensé. De bonne foi, dites-moi ce que signifient toutes ces folles conjectures ? Que prouve cette affectation de gravité et d'austérité , avec tous ces beaux discours aussi pompeux que vides ? Aussi Thaïes, de iMilet méritait- il bien de tomber dans un puits en examinant le ciel et de prêter à rire à cet Égyptien qui lui dit: «Tu ne vois pas ce qui est à tes pieds et tu veux savoir ce qui se passe làhaut?» Thaïes au fond de son puits est le type de ces hommes qu'une vaine curiosité pousse à étudier la nature sans penser à son auteur; ils sont dans le vide , et resteront dans le vide.

V. Venons maintenant à une opinion plus raisonnable et qui semble découler du senscoromun et de la simple bonne foi. Varron lui-même ne l'a pas oubliée, tout en disant que Ton a regardé les élémens comme des dieux , parce que rien ne peut s'engendrer ni s'accroître sans eux, puisque c'est de leur combinaison que résultent les corps et même la vie , et que ce sont eux qui rendent la terre habitable, du moins dans la zone tempérée. Voilà pourquoi on s'est niis à les adorer : le soleil , parce qu'il nous éclaire , qu'il mûrit nos moissons et mesure les années; la lune , parce que sa douce lumière nous oonsole de l'absence du soleil et qu'elle mesure les mois; les autres étoiles aussi , qui concourent avee le soleil à marquer les temps et les saisons. Enfin on adora le ciel , parce qu'il est au-dessus de tou t ; la terre, parce qu'elle semble soutenir tout ; et l'on finit par diviniser tout ce qui poutait être de quelque utilité à l'homme. Ge ne fut pas seulement par des bienfaits, ce fut aussi par des actes de colère apparente , que les élémens firent croire à leur divinité. Les hommes crurent les avoir offensés , quand ils furent épouvantés par la foudre ou par la grêle; les sécheresses, les inondations, les vents pestilentiels, les imiptioni volcaniques et les tremblemens de terre, furent regardés comme les résultats de leur oolère et de leur vengeance. 11 n'est pas très -étonnant que l'on ait adoré comme des dieux des êtres que Ton doit honorer dans la prospérité et craindre dans l'adversité, et qui peuvent nous faire tant de bien et tant de mal. Bien qu'il y ait de la vérité dans tout cela , il n'est ixiurtant pas d*nsage de montrer de la reconnaissance ou de la rancune aux choses mêmes qui nous font du bien on da mal ; c'est à l'agent moral que nous adresioos

AUX NATIONS

ordinairement nos remerclmens ou nos malédictions. Dans vos Festins, vous n^adjugcz pas le prix et la couronne à la flûte ou à la cithare; mais bien à Tartiste qui les a fait vivre sous ses doigts. I^ convalescent ne rend grâce ni aux onguens ni aux pilules; mais bien à son miklecin , dont la science a prescrit ces remèdes et les a administrés. De môme celui qui est blessé par le fer ne s'en prend pas à Tépée ni à la lance ; mais bien à Tenncmi ou au brigand qui Ta attaque. Ceux qu*une chétive cabane ne (leut abriter contre Tinclémence des saisons n'en maudissent pas les fentes et les crevasses ; ils se plaignent de la vétusté de leur pauvre domicile. Le marin n'attribue pas son naufrage au rocher contre lequel son navire s'est brisé, mais h Touragan qui l'y a poussé; et il a raison, car tout ce qui se fait doit être attribué à l'agent et non à l'instrument. Tout phénomène nous offre ces trois choses h étudier : le fait en lui-même , la cause , l'instrument. 11 est bien plus important de connaître l'être qui veut qu'une chose se fasse , que de connaître l'instrument qui peut l'accomplir. Aussi, dans toutes les circonstances dont j'ai parlé , vous avez raison de remonter à Fauteur; mais eu philosophie, votre méltiode est contre nature, vous oubliez votre sagesse ordinaire, vous ne pensez pas à l'auteur, vous ne regardez que Tinstrument ; oubliant la cause , vous cherchez le moyen , et voilà comment il vous est arrivé de croire à la puissance des éiémens : vous les avez pris pour des maîtres pendant qu'ils ne

sont que des esclaves Or les dieux

ne doivent point servir ; donc ceux qui servent ne sont point des dieux. On enseigne d'ailleurs que l'absence d'une volonté supérieure engendre la liberté ; que la liberté engendre le pouvoir, et que c'est du pouvoir que dérive l'idée de divinité. Si donc les astres roulent sur nos tètes d*après des lois certaines, si dans les mêmes temps ils sont obligés de parcourir les mêmes orbites, ils sont soumis à une règle constante

qui les domine ( IVeuf lignes in-

comprëliensibles, )

YI. Allons, du courage et de la franchise, convenez avec moi que la Divinité ne court pas comme un esclave hémérodrome , mais qu'au contraire , elle est stable et immuable , et qu'il est impossible de la diminuer, de la hâter ou de ïa retarder; elle ne serait pas souverainement

heureuse si elle pouvait souffrir quelque chose. Or les astres s'entre-éclipsent cl Tasire éclipsé confesse son infériorité. Li lune , par sa croissance même, avoue combien elle a perdu pendant le mois précédent ; souvent vous avez regardé dans un baquet dVau pour la voir dis|)araltrc pendant une éclipse. Le soleil lui-même n'est pas exempt d'un tel accident, comme le savent les mages et les astrologues, l aitcs vos systèmes comme il vous plaira, un dieu ne peut-être ni effacé ni anéanti. (Jue la .science humaine entasse sophisme sur sophisme; elle ne manque ni d'art ni d'éloquence; mais aux yeux de la nature et du bon sens, c'est celui qui dit la pure vérité qui doit passer pour le meilleur orateur.

Vil. Quiconque voudra étudier avec sincérité la nature des choses s'apercevra bientùt que tous ces éiémens et ces astres sont gouvernés par (luelqu'un , qu'ils ne se meuvent pas d'euxmêmes, et que par conséquent ils ne peuvent être des dieux. S'il faut que nous tombions dans l'erreur, j'aime encore mieux me tromper comme le peuple en toute simplicité de cœur, que de tant étudier pour n'arriver qu'au mensonge. Mais errons plutôt encore avec les philosophes qu'avec les poètes ; ceux-là at tribucnl la divinité â ce qu'ils regardent connue supérieur à Tliomme, soit par la position , soit par la force ou la grandeur : en cela, ils s'approchent en effet de la Divinité. Mais les dieux des poètes, je ne sais en vérité s'ils ne sont pas même au-dessous de l'humanité, comme ce Mosphus d'Africiue et cet Amphiarée «le Béotie. Disons un mot en passant de cette espèce de dieux , dont nous parlerons une autre fois plus amplement. 1! est évident d'al)ord que ces dieux ont été des lioninies et que c'est pour cela que vous les appelez quelquefois des héros et non pas des dieux. Qn'ajoulerai-je à cela? rien, si ce n'est que si la divinité devait êlrc donnée à des mortels, on aurait pu mieux choisir. De nos jours encore , vous souillez le ciel quand vous en faites le cimetière de vos rois et de vos empereurs. Kncore si vous n'accordiez les honneurs de Tapothéose qu'aux plus vertueux , aux plus justes et aux plus pieux , vous pourriez consentir â prêter un peu au ridicule, en jurant par de tels hommes ; mais loin de là , ce sont les médians et les impies qui accaparent toute la gloire de ce monde; ce sont eux dont les statues sont portées en procession

TERTULLIEN

et dont les images sont empreintes sur les monnaies Vous avez en horreur les pauvres, les exilés, les malheureux, ceux qui sont d'humble naissance, et qui ne brillent pas par leur position sociale; n^.ais vous élevez aux nues les Incesinmx, les adultères, les ravisseurs et les parricides. Je ne sais en vérité s'il faut rire ou se f;\ch(T, en voyant des dieux qui ne méritent pas nièine le nom d'homme. C!ombien cette mylholo{;ie poétique ne vous embarrasse- l-elle pas (juand il est question de défendre la pudeur ! Que de misères et de turpitudes vos poètes n'ontils pas mises sur le compte de vos dieux ? Vous vous tirez d'afîPaire comme vous pouvez, en disant que ce ne sont là que des licences poétiques; mais on ne fait pas habituellement celte subtile distinction. Non-seulement ces licences ne vous effraient point, mais vous les honorez, en les reref][ardant comme une partie néce.ssairc de Tart. C'est avec cette poésie mythologi(iue que vous ftïrmcz Tesprit de votre jeunesse. Platon voulait qu on chassât de la république les poètes qui calomniaient les dieux; c'est fort bien, mais il aurait fallu commencer par Homère et le mettre h la porte avec sa couronne. Si vous admettez cliez vous les poètes et si vous les y tenez en honneur, pour(|uoi ne croyez-vous pas aux contes qu ils vous font sur vos dieux? Si vous y croyez, pourquoi adorez-vous de tellesdivinités? Si vous ne les adorezque parce que vousne croyez pas aux fables que débitent les poètes, pourquoi honorez-vous ainsi les poètes menteurs.^ Ne crai- (];nez-vous pas, en ai;issant ainsi , d'irriter vos dieux calomniés ? « Certes , dites-vous , on ne peut exif^er d'un poète une scrupuleuse attention à la vérité. » Mais vous admettez vous-mêmes que tous ces dieux ne le sont devenus qu'après leur mort : donc vous avouez qu'ils étaient hommes auparavant. Or, s'ite ont été hommes , qui est-ce qui me répondra qu'ils n'ont pas été souillés par les faiblesses et par les vices de l'humanité? Vous prétendez ne pas croire vas poètes, et cependant vos cérémonies relif^^ieuses ellesmëmesdémontrentque vous lescroyez. Pourquoi Faites-vous enlever la prêtresse de Cérès, si ce n'est parce que vous admettez que Cérès elle-même a été enlevée? Pourquoi immole-t-on ù Saturne les enfants des autres? C'est parce qu'on croit qu il n'a pasépaq^né les siens. Pourquoi mutilet-on ini mâle en Tlionneur de Cybèlc? N'est-ce

pas parce que Ton admet qu*un capricieux jeune homme s'est fait cette opération de dépit d'avoir été frustré dans l'accomplissement de ses désirs? Vos rites m'oflViraient mille autres preuves de votre croyance. ( Quatre lignes incomplètes,)

VllI. Il nous reste à parler de ces dieux nationaux que les peuples se sont Faits par caprice, ou qu'ils ont admis sans aucun examen, sans aucun égard pour la vérité. Je pense que Dieu doit être connu partout , présent partout, toul^pu/ssant partout, enfin adoré par toute la terre, puisqu'il fait du bien à tous les hommes. Lors donc que ceux-là mêmesqui sont le plus fj^néralemeot adorés ne peuvent pas faire preuve de divinité, que dirons-nous de ceux qui ne sont pas même reconnus de leurs propres concitoyens? Sur quelle autorité appuyer cette théologie , qui n'a pas seulement pour elle l'appui de la renommée? Combien dliommes n'ont jamais entendu parler de l'Âtargatis des Syriens , de la Gœicstç des Africains, de la Varsutine des Maures , de IX)boda et du Dusaris des Arabes , du Bélénusdes Noriens , et de cette multitude infinie dont parle Varron, comme le Delventinum desGasinieni,le Visidiavum des Narniens , le Numentinum d'Athènes, l'Ancharia des Esculasien8,etdetant d'autres, dont les noms neutres indiquent une espèce au-dessous de la nature bumaîne? Je ne puis m'empêcher de rire en voyant tous ces dieux décurions qui sont si fameux dans leur manidpahtéet dont la gloire ne dépasse pas les limites de leur village. Pour savoir jusqu'où a été poussée cette licence de se donner des dieu à sa guise, il faut étudier les superstitions des Égyptiens, qui se sont fait des dieux de leon animaux domestiques , n'ayant pas asseï sans doute du crocodile et du serpent. C'était trop peu aussi d'avoir divinisé un homnae ; je tciix parler de celui que non-seulement l'Egypte et la Grèce, mais encore l'univers entier et parCicnlièrement l'Afrique a reconnu pour un dieu; c'est Sérapis. Or ce Sérapis fut un certain Jose^ de la race des saints; il était le plus jeune , maisk plus juste de ses frères , qui , par jaloosie , le vendirent à un marchand , qui remmena ci Egypte , où il devint l'esclave du pharaon da Éii^'ptiens : là, il devint l'objet des désirs inpidiques de la reine, et ne voulant pas y oédcr,3 fut calomnié et jeté en prison, où l'Esprit-SaM

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lui fit expliquer plasieim Mnges Ibrt difficHes. Vers cette époque, le roi lui-même eut deux songes terribles; il fit rassembler tous les sages pour les lui expliquer, mais n'étant point satisfait, il fit sortir Joseph de sa prison et les lui raconta. Celui-ci apprit au roi que les sept vaches grasses qu'il avait vues en songe représentaient sept années d'une grande abondance, et que les sept vaches maigres qui étaient venues ensuite , annonçaient un même nombre d'années de discttc. H recommanda donc au roi de ramasser du blé dans des greniers pendant l'abondance , afin de ne pas soufTrIr ensuite de la Famine. Le roi eut conHance en lui ; le résultat confirma toujours les prédictions de l'homme sage et saint. Le pharaon chargea Jose^^h lui-même de l'approvisionnement de TËgypte. Le peuple le surnomma Sérapis, h cause du diadème en cheveux qui formait sa coiffure. Ce diadème avait et a encore la Forme d*un boisseau , c'était l'emblème de ses Fonctions. 11 exprimait que le soin des approvisionnemens reposait sur sa (été; les épis qui l'entourent rendent cette explication on ne peut plus satisfaisante. Les Égyptiens l'ont représenté avec un chien sous sa main droite , pour montrer avec quelle bonne volonté ils lui ont obéi: ils lui donnent pour femme Pharia, que son nom semble indiquer comme une fille de pharaon , qui, pour mettre le comble à ses faveurs, lui donna sa fille en mariage. Plus tard, quand les Égyptiens se mirent à adorer les hommes et toutes sortes de bètes, ils s'avisèrent de réunir les tètes de Joseph et de Pharia sur un seul corps, qu'ils appelèrent Anubis; mais cette ridicule monstruosité ne représente réellement plus que le caractère bizarre et abruti de cette nation avilie par la gourmandise et la débauche, toujours en guerre avec elle-même ou avec les autres , sans cesse révoltée contre ses maîtres et méprisée par les étrangers.

IX. Mous avons traité séparément des principales divinités des trois espèces; nous avons suFfisamment démontré la nullité des dieux philosophiques, poétiques et municipaux; mais il est encore une source de superstition qui ne vient ni des philosophes, ni des poètes, ni des provinces, mais de la domination universelle de Rome , qui réclame du monde entier fadoration pour ses dieux. Nous allons donc attaquer celte ; cause particulière d'erreur, et portant la hache •

dans cette fiirèt de superstition , nous mettrons à nu la racine du mal , que cachent encore ses vastes rameaux. Varron reconnaît encore deux espèces de dieux romains , à savoir : les incertains et les élus. Jusqu'où va la folie des hommes ! Qu'avaient-ils besoin de dieux incertains s'ils en avaient de certains ? Mais il fallait qu'ils copiassent toutes les inepties des Athéniens , et à Athènes, il y a un autel élevé aux dieux inconnus. Il paraît que l'on peut adorer ce que l'on ne connaît pas. Et s'ils avaient des dieux dont ils Fussent sûrs, pourquoi en ont-ils élu ou choisi d'autres? Ils auraient dû se contenter de ceux qu'ils avaient. C'est un sacrilège de choisir des dieux comme on trille des oignons, ey rejetant ceux qui sont pourris. Nous aimons mieu?^ distinguer les divinités romaines en dieux communs , c'est à dire que les autrfvs peuples adorent, et en dieux propres, ou qui ne sont reconnus que des Romains. Ceux-ci sont ou étrangers ou publics; les autels en Font Foi. liCS étrangers se trouvent réunis dans le temple de la déesse Carna , qui préside aux entrailles , et les dieux publics sont dans le Capitole. Quant à leur» dieux communs, tant philosophes que poétiques, nous en avons déjà assez parlé; parlons donc de

leurs dieux particuliers Nous ne

savons que penser des Romains. Aucune nation n'a admis tant de sources de nouvelles superstitions ; ils reconnaissent jusqu'aux dieux des nations vaincues. Distinguons encore deux espèces: les hommes divinisés et les dieux qui sont nés ensuite de ces hommes dieux. Comme ils prétendent qu'ils n'ont décerné les honneurs de l'apothéose qu'à des hommes qui en étaient dignes , il Faut que nous répétions ce que nous avons déjà dit: que la plupart de ces héros ne valaient pas grand chose. Ils Font grand cas de leur père Énéc, soldat sans gloire, qui (ut blessé d'un coup de pierre comme un chien , blessure Fort peu honorable assurément. Moi je dis qu'Énéc Fut traître à sa patrie aussi bien qu'Anténor. On ne veut pas reconnaître cette vérité, mais qu'on pense donc que ce demi-dieu, qui sëchappa de sa patrie en proie aux flammes et al>audonna ses compagnons d'armes , est bien au-dessous de cette Femme de Carthnge qui, loin de chercher son salut avec son mari qui adressait à rcnnemi dessupplications dignes de la lâcheté d'Knée, prit ses enFans, noti pour

TERTULLIEN

fiiir, mais pour se jeter avec eux dans les flammes de rincendic de Garthage , comme pour embrasser encore sa patrie mourante. Le pieux Énée, lui, abandonne le vieux Priam et toute la famille royale ; il ne pense qu*à son unique enfant , et à ce vieil invalide d*Anchise, àqui il sacrifie tous ses devoirs de citoyen, ce qui devrait surtout le faire mépriser des Romains, qui se sont toujours vantés de mettre le salut de leur patrie au-dessus de toutes les considérations de l'amille. Le fils de Vénus devient un dieu, sans (juc Viilcain y mette opposition, ni que Junon s'en étonne. Vous avez mis dans le ciel jusqu'aux chevaux de vos ancêtres; que n'y avez-vous mis plutôt ces deux jeunes Âr{;iens, qui, pour conduire I(Mir mère au temple , s'attelèrent euxmêmes h son char , parce qu'elle manquait de bœufs? Pourquoi n'y avoir pas mis cette fille si pieuse, qui vint nourrir de son lait son vieux père en prison? Qu'a donc fait Énée de si glorieux?. C'est sans doute de ne s*ètre montré nulle part au combat de Laurentum,d où il prit la fuite comme un lâche déserteur. Romulus le fratricide est devenu un dieu après sa mort ; ce fut sans doute pour avoir enlevé les filles étrangères et pour avoir percé de sa lance la poitrine de leurs pères qu'on en a fait le dieu Quirînus, le dieu de la lance ! Et Sterculus , qu'a-l-il fait pour monter au ciel ? 11 a mis du fumier sur la terre ! Augias en avait fait bien d autres ! Si Faune , fils de Picus , était fou, il s'agissait de le guérir et non de le diviniser. Li fille de ce Faune était tellement chaste, dit-on, qu'elle ne voulait pas même parler h des hommes; cela tenait peutêtiT à son caractère sauvage ou h la conscience de sa difformité, ou bien encore à la honte qu'elle ressentait de l'infirmité de son père. Mais s'il vous fallait une bonne déesse, que ne preniez-vous plutôt Pénélope, qui conserva sa chasteté au milieu même de ses nombreux amans , qui avaient tant de titres à son amour? Plotlus est au ciel , parce que c'était un roi qui accueillait bien les étrangers, c'est fort bien ; mais Ulysse aurait pu vous recommander aussi cet excellent AlcinoQs ; cela vous aurait fait un dieu de plus. Mais je me hAtc d'arriver à ce qu'il y a de pire. X. Vos ancêtres n'ont pas eu honte de diviniser I^urenlina. Cette vile courtisane vous a sans doute rendu un service puisqu'elle a nourri Romulus ; on l'appelait Lupa, la louve, à cause

de ses vices honteux; elle a encore le mérite d'avoir été l'amie d'Hercule, et dtlercule déjà mort , c'est-à-dire déjà dieu. On raconte en effet qu'un des gardes du temple d'Hercule , ne sachant comment tuer le temps, s'avisa déjouer à la fossette avec son dieu ; faute d'un meilleur compagnon, il jouait avec une main pour son compte et avec l'autre pour celui d'Hercule. Il avait ainsi arrangé les enjeux : s'il gagnait, il devait prélever sur les offrandes faites à Hercule de quoi faire une petite orgie avec une courtisane; si au contraire, il perdait , il s'engageait à payer à souper à Hercule et à hii fournir une femme pour la nuit. Ce fut Hercule qui gagna (ajoutez cela si vous voulez à ses douze travaux) ; le garde lui amène la courtisane Laurentina. Ce fut le feu de Fautel qui dévora le souper ; Laurentina passa la nuit seule dans le temple. Le lendemain elle se vanta d'avoir fait son métier avec le dieu ; peut-être son imagination échauffée le lui fit-elle sentir dans ses rêves agités. En sortant du temple le matin, elle fut désirée et obtenue par un jeune homme appelé

Hercule Aussitôt tout le monde de

s'écrier que cette femme était l'amie intime du dieu ; on lui donne des terres, on lui donne l'immortalité, à elle et à ses filles, et Ton prétend que de toutes les femmes d'Hercule, elle est la plus chérie , probablement parce quW/e est la plus riche. Après de tels exemples, chacun peut bien espérer une petite place dans VO lympe. C'était bien la peine vraiment de disputer la divinité à ce pauvre Antinous, sous prétexte que Ganymêde était plus beau que lui, et plus cher à son céleste amant ! Le ciel est ouvert aux morts; vous avez fisiit un grand chemin des enfers aux astres, tout le monde peut y monter , et quand vous y envoyez vos rois vous ne leur faites vraiment pas grande fiaveur.

XI. Mais vous ne vous contentez pas de prendre pour dieux des hommes qui , autrefois du moins , ont eu une existence réelle, des hommes que l'on a vus, que l'on a touchés, qui ont parlé et agi ; il vous plaît encore d'extraire des choses et des actions humaines je ne sais queb fantômes incorporels et intangibles qui n'ont qu'une existence étymologique. Vous en faites une foule de dieux, auxquels vous donnez la tutelle de tous les instans de votre vie, à commencer par la conception , à laqudie préside Cionsé-

AUX NATIONS

\iijs, le dieu des semençailles matrimoniales; vient ensuite la déesse Fluviona qui est chargée de conduire le germe au lieu qui lui est propre ; Vituronus et Sentinus lui donnent la vie et le sentiment jusqu'à ce que Jupiter ou Diespiter, le dieu du jour, le mette à la lumière. Mais seul, il ne suffirait pas à une si grande affaire; aussi, on lui a donné pour aide la déesse Gandeliféra , parce qu*on avait coutume d'accoucher à la chandelle. Si Tenfant se présente mal, on invoque la déesse Prorsa qui doit le pousser en ivant. Effatus le livre à Farmus, qui le passe !k sa nourrice et à la déesse Albana qui préside au lait, pendant que Rucinîa Tcmpèche d'avoir le hocquct. Certes, ces chers petits ne doikxnt jamais manquer do rien. Un peu plus tard, Potina lui donne â boire; Éducale barbouille le bouillie. Quand Tenfant peut se tenir sur ses ambes, il est sous la protection de Stalina, jus- |u'à ce qu*Abéona le mène, se promener et que )omiduca se charge de le ramener à la maison. biais déjà la déesse Édéa se charge de lui garnir a mâchoire pour qu'il puifise casser des noisettes; 'oilà pour le physique. Au moral, Volumnus est e dieu de sa volonté; Paveniina le rend peu- •eux; Vénilia lui donne Tespérance; Volupia iréside à ses plaisirs; Prxstitia lui fait remporer des prix à l'école. Ses actions sont dirigées lar Péragénor , et ses pensées par le dieu Gonus. Quand l'adolescent prend la toge , il se met ous la protection de Juventa qui , quand il sera [evenu homme, l'abandonnera aux soins de la 'ortune Barbue. Et quand il se marie, c'est bien utre chose , vraiment. AfFérenda s'occupe de la OTbeille et de la dot; Mutunus et Tutunus font pur affaire de certaines choses qui sont sensées e passer en secret des deux côtés. Le soir du 3ur des noces , on invoque Pertunda : « Le dieu lubigus et la déesse Ptema ont aussi leur of- [ce marqué dans tous les actes de cette céré- (loiiie. » Il n'est pas un geste , pas un mot , pas me pensée des nouveaux époux, qui n'ait un icu pour l'inspirer ou Taider... Épargnez-moi le este. On laisse enfin les époux prendre en paix îurs ébats , en faisant pour eux des vœux dont Is devraient rougir.

XII. Il fallait dire jusqu'où vous êtes descendus tour chercher des dieux , afin de montrer foute étendue de votre turpitude. Faut-il mainteant rire de votre folie, ou s'irriter de votre

aveuglement? Je ne puis tout dire, et quel choix pourrais-jc faire? Parlcrais-je de vos grands dieux ou de vos petits ? des anciens ou des nouveaux ? des dieux mâles ou des dieux femelles? des célibataires, des dieux mariés, ou de ceux qui font pis que de Tétre ? des dieux actifs ou de ceux qui ne font rien? commepcerais-je par les dieux de ville ou par ceux des champs? par les nationaux ou par les étrangers ? Il y a parmi eux tant de races , tant de familles qu*un recensement exact est â peu près impossible. Nous donc qui voulons démontrer que tous ces dieux n'étaient que des hommes, nous examinerons seulement ceux qui passent pour leurs ancêtres communs. D'après le premier fondateur, nous jugerons toute sa postérité. Je cruis cpie vous regardez Saturne comme le père de tous vos dieux ; je sais bien que Varron regarde Jupiter, Junon et Minerve comme les plus anciens des dieux ; mais nous ne pouvons cependant pas oublier que les enfans doivent être plus jeunes que leurs pères, et que par conséquent Saturne doit avoir devancé Jupiter comme le Ciel a devancé Saturne , car le Ciel et la Terre sont les parens de Saturne ; je ne cherche pas à remonter plus haut. Il parait qu'ils ont été longtemps célibataires avant de se marier et d'avoir des enfans. Au fîsiit, il fallait une longue adolescence pour préparer un âge nubile d'une fécondité aussi prodigieuse; enfin après que la voix du Ciel eut mué et fut devenue plus mâle, et que la gorge de la Terre se fut un peu arrondie . ils se marièrent. Le Ciel sera sans doute descendu vers son humble fiancée , ou bien la Terre aura sauté jusque dans le lit de son noble époux; enfin, de quelque manière qu'ils s'y soient pris, la Terre devint enceinte et accoucha du mont Athos, œuf merveilleux d'où sortit Saturne qui devait beaucoup ressembler à son père où â sa mère. Saturne fut donc leur fils aîné; ils ne lui donnèrent qu'une petite sœur qui fut nommée Ops; puis ils cessèrent d'avoir des enfans. Il faut vous dire que Saturne, pendant que son père le Ciel dormait, vint le dépouiller des organes delà virilité; voilà pourquoi depuis ce temps le masculin Gœlus est devenu le neutre Gœlum. Vous comprenez bien que s'il n'eût d'abord été masculin, il n'aurait pu être père. Je ne sais trop où Saturne a trouvé un couteau pour mutiler son père, car Vulcain n'avait pas encore

TERTULLlEiN.

établi sa forge. lia Terre se trouva donc pour ainsi dire veuve; mais quoique jeune encore, elle ne voulut pas se remarier ; cependant elle se laisse embrasser par POcéan, quoique cet amant sente un peu la saumure, mais on s'accoutume à tout. Saturne Fut donc le fils unique du Ciel et de la Terre; quand il commença à avoir un peu de poil follet au menton, il épousa sa sœurOps. Dans ce temps là les lois ne sévissaient pas plus contre Tinfanticide que contre Tinceste; il put donc tout à son aise manger ses petits garçons. Peut-être valait-il mieux qu'il les dévorât luimême que de les exposer à être mangés par les loups, car il avait lieu de craindre que ces animaux n'eussent pris des leçons de la faux paternelle. Jupiter naquit et fut soustrait à Tavidité de son père qui avala une pierre à sa place. Moyennant cet ingénieux stralagême, Jupiter put grandir en cachette jusqu'à ce qu'il devînt assez fort.pour détrôner son père. Voilà le patriarche de vos dieux tel qu'il est issu du ciel et de la terre à l'aide de ces excellentes sages-femmes que l'on appelle vos poètes. Il y a des hommes qui trouvent charmant de ne voir dans tout cela que des allégories; ils disent que Saturne signifie le temps qui est réellement fils du ciel et de la terre puisque, sans les mouvemens de l'un autour de l'autre, nous n'aurions aucune idée du temps. Si Saturne a mutilé son père, c'est que le temps délruit tout; «c'est encore pour cela, disent-ils, qu'on le représente comme dévorant ses propres enfans , parce que le temps détruit tout ce que lui-même a élevé. » Ils en appellent encore à l'étymologie , car Saturne s'appelle en grec Ghronos; son nom latin exprime un être qui se rassasie, qui se sature, qui dévore tout. Enfîn, on le regarde comme créateur, parce que c'est le Temps qui fait descendre du ciel sur la terre les principes de sa fécondité. On lui donne pour épouse Ops, ou Faculté, allégorie purement philosophique qui signifie que sans faculté, rien ne peut se faire. Entendons-nous donc , s'il vous plait : il est question de Saturne, ou bien il s*agit du Temps; choisissez, mais ne parlez pas de tous deux ensemble. Qui vous empêchait d*adorer le Temps sous son propre nom? ce n'est pas cela assurément qui vous eût empêché d'adorer aussi l'iiomme ou son image sous le nom de Saturne, sans le confondre avec le Temps. Que veulent ces captieux interprètes, si

ce n'est couvrir leurs mensonges de vaiiu; so> phismes.^ Geluiqui invoque Saturne ne pense pas au Temps, et vous qui voulez en faire le Temp$. vous niez qu'il ait été homme ; or rien dans les anciennes traditions n'est plus authentique que l'existence de Saturne. Libre à vous de voos faire de vams fantômes de ce qui n'a jamais existé ; mais là où il y a un f^it, vous n'êtes pan libres de l'altérer à plaisir. S'il est certain qu'il a existé un homme nommé Saturne , vous aurez beau faire, celui que vous êtes obligés de reœnr naître pour un homme ne sera janoais un dieu, et surtout ne sera pas le Temps. Vos livres parlent à tout moment des recensemens faits par le roi Saturne. Gassius Sévérus, Cornélius Népos, et Tacite chez les Romains, Diodore cliez les Grecs, tous ceux enfin qui se sont occupés d'antiquités reconnaissent qu'il a régné sur 11- (alie. Ce pays est encore tout empreint des vestiges de son règne. Après avoir voyagé dans l'Attique et dans bien d'autres pays, Satorne s'étabUt<dans Fltalie , qui s'appelait alors iEuotrie , où il fut accueilli par Janus que d'autres nomment Jane. La colline sur laquelle il fixa a demeure s'appelle encore le mont Saturnin; la ville qu'il fonda se nomme Satumina. En Italie on retrouve Saturne partout; cette terre, qui est maintenant la reine de l'univers , porte témoignage en faveur de son existence. Oa ne coq nait *pas sa naissance; cela n'empêche pas qu'à ses actions on ne l'ait reconnu pour un luxnme. S'il était homme, c'est qu'il était né d'une femme, et non du ciel et de la terre. Mais quand on ne reconnaît pas soi-même ses parens, il est facile de se dire enfant des dieux. Chacun peut même à juste titre en dire antaot Une reconnaissance instinctive nous porte à appeler la terre notre mère , parce qu'elle nous noorriL Souvent aussi on dit d'un inconnu qu'il est tombé du ciel ; quand nous ignorons l'origiot d'un peuple, nous disons qu'il est indigène |0U enfant du sol. Je ne parle pas de la bartawie de ces vieux temps, où les hommes encore grossiers et ignorans étaient faciles à impressionner cc ont dû presque naturellement regarder oomae dieu un étranger qui s'est fait leur roi, praksblcment le premier qu'ils aient eu. Si je m'a^ rête si longtemps sur Satunie, c'est parce qaH passe pour le père de tous les autres dieux, qii ne seront plus que des hommes dis que

DE LA COURONNE DU SOLDAT

aurons prouvé que lui inènie ne fut rien de plus. Avant d'en finir, je veux invoquer le lÀnoi- Ijnaf^e de la littérature divine qui l'emporte en antiquité sur toutes les autres, car la sibylle est aniérjeure à tous vos poètes. Je parle de cette véridique prophétesse dont vous avez recueilli les paroles pour les mettre dans la bouche de vos sibylles d'enfer. 11 y a dans ses livres un sixam qui parle ainsi de Saturne et de sa généalogie : «Lors de la dixième génération des hommes, à partir dn déluge, régnaient Saturne, Titan et Jamfet , les plus braves enfans du ciel et de la terre. » Vous trouverez peut-être ma citation bien vieille, mais elle n'en est que plus rapprochée de l'époque de Saturne et pirconséquent elle n'en est que plus croyable.

XUI Mais en voilà assez sur Saturne et sa lignée. II est bien démontré que ce fut un homme, ce qui prouve en même temps la mëaie chose

de toute sa postérité en masse , sans (|u'il soit nécessaire de discuter les titres de chacun de .sesdescendans; tels ancêtres, tels pciits-dls. Les mortels n'engendrent que des mortels, ce qui est de la terre n'enfante pas ce qui est du ciel

"( Dans les six pages qui suivent, il f a tant de lacunes, qu'il est à peine possible de comprendre quelques phrases çâ et là ; fauteur montre qut les histoires scandaleuses de Jupiter et d'IIercule n'auraient jamais dû être attribuées à des dieux. 11 revient sur plusieurs argumens déjà développés , et finit par dire que les dieux adorés dans les différens empires des Assyriens , des Mèdes , des Perses et des Égyptiens, n'ont pu proléger ces monarchies plus que Junon n*a pu conserver sa chëre Car thage. C'est le tour de l'empire Romain; que deviendra-t-il? Celui-là seul le sait, qui gou« Yeme le monde 9 etc., etc.)

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DE LA COURONNE DU SOLDÂT

I. Ces jours passés les très-excellens empereurs < ont fait largesse. Les soldats, dans le camp, couronnés de lauriers, étaient pointes sur le registre lorsqu'ils la recevaient. Parmi ceux-là il s'en trouva un plus soldat de Dieu que les antres, lequel d'une âme ferme et assurée, audessus de tous ses compagnons , ayant* en la croyance de ne pouvoir servir deux maîtres, avait seul la tête nue , tenant la couronne inutile dans sa main. Cette discipline et façon des chrétiens commençait dès lors à se manifester et reluire. Chacun le remarque de loin , s'en moque de près, gronde contre lui. Aussitôt voilà

* Nrnis n'ayons rien chan(;é au style de cette ancienne traduction dont TaHure sied assez bien à la nalnrc du f<€iL

un murmure. On le défère au colonel. Comme il se présente en son rang : « Pourquoi , dit le colonel, es-tu si différent des autre ? ^ — « 11 ne me convient pas, dit-il , d'être équipé comme eux. » Ëtant interrogé de la sorte , il répond : «Je suis chrétien. » Oh ! le brave soldat qui ne se glorifie quen Dieu! Ou délibère sur ce. Le procès lui est fait , et le criminel comparait devant le chef de l'armée. Sur-le-champ il commence à se dépouiller, lai^ son pesant manteau, quitte sa chaussure gênante, marche pieds nus sur la terre sainte, rend son épéc non nécessaire à la défense du Seigneur, ayant sa couronne dans sa main, laquelle fut vue de tous. Maintenant tout rouge de son sang, plein d'espéfancc, ceint de la parure de rEvangilc et dç

la tranchante parole du Seifjneur, tout armé de pird en cap des armes de Tapôtre , et étant couronné de la couronne blanche du martvre , mieux, certes, quesll eût eu celle de laurier sur la lètc , il attend dans la prison la largesse de Jésus-Christ. Voilà soudain des jugemens qu'aucuns font sur lui ; je ne sais si je les dois nommer chrétiens, vu que les païens n'en disaient pas pis , comme d'un étourdi , téméraire et désespéré, lequel interrogé sur son habit a mis le nom de chrétien en danger, comme si il n'y avait que lui seul qui eût du courage, et comme si , entre tant de frères ou soldats , chrétiens comme lui , il était le seul qui fût chrétien. Certes, il ne reste à ces gens-lâ , si non de songer comment ils pourront rejeter le martyre , de même qu'ils ont rejeté les prophéties faites par le Saint-Esprit. Finalement ils murmurent entre les dents de ce qu'ils courent grande fortune de perdre cette bonne et douce paix dans laquelle ils ont vécu si longtemps. Je ne doute pas qu'aucuns d'entre eux n'aient commencé de transporter leurs livres et papiers , qu'ils ne tiennent leur paquet tout prêt, et qu'ils ne s'apprêtent pour fuir de ville en ville : car ils se souviennent d'autres passages de rÉvangile que de celui-là. Je connais leurs pasteurs, lions en paix , et cerfs en guerre ; mais nous traiterons ailleurs les questions touchant le martyre. Nous nous contenterons à présent de parler de ce qu'ils nous opposent. Où est-il défendu de porter couronne? Je commencerai plus volontiers par ce point qui est le fait de la présente matière, afin que par l'exemple, principalement de celui-ci , les chrétiens qui ont été couronnés de lauriers, qui font cette question par ignorance , soient instruits, et ceux qui se formalisent de la défense de leur faute, soient convaincus, lesquels pensent se soulager en la révoquant en doute, comme si la faute était nulle ou incertaine , qui peut-être mise en dispute. Or je montrerai que, sans doute, c^est une faute vraie et certaine.

II. Je dis donc que nul des fidèles ne sait ce que c'est que de porter la couronne sur sa tète , excepté le temps de cette épreuve et de tentation. Tous Tobscrvent ainsi depuis les catéchumènes jusc|u*aux confesseurs et martyrs, même ceux qui lors de la persécution ont abjuré la foi ; Bî non du cœur, au moins de la bouche. Qu'ils

recherchent , slls veulent , d'où cet usage et observance prend son autorité. Si quand on demande pourquoi on observe une chose, il faut alors qu'il soit certain qu'on l'observe ; on ne peut donc point dire que ce ne soit f>oint délit. ou bien qu'il n'est point apparent que c est an sujet de controverse et de dispute , quand ou vient à transgresser la coutume , qui doit être maintenue de son propre nom, et est assez autorisée et approuvée par la protection du consentement de ceux qui l'observent. Non pas qu'il ne faille en demander la raison , mais bien qu'il faut que ce soit sans déroger à Tusage ni sans la détruire ainsi pour l'établir, etafinquetu l'observes d'autant plus tôt, lorsque tu seras assuré de la raison. Mais je vous prie , quelle façon de faire est celle-là : de mettre en doute une coutume, après que vous l'avez rompue, et d'en demander la raison lorsque vous l'avez quittée? Car si quelqu'un la met en doute, pour montrer qu'il n'a point failli en laissant la coutume, pour le moins il est certain qu'il à failli lorsque de fait il l'a pratiquée et prise pour coutume. Si celui qui a porté aujourd'hui la couronne .sur sa tète n'a point fait mal , il a donc mal fait quand d'autres fois il l'a refusée? Au moyen de quoi mon discours ne sera pas pour ceux-là auxquels cette question n'est pas faite, pour avoir fiiîli/, mais pour ceux qui, poussés du désir d'apprendre , re- Hiuent ceci plus pourconsultation que pour question et plus pour slnformer que pour débattre; car les questions que nous faisons doivent toujours tendre là. De ma part j'approuve beaucoup la foi qui croit avant d'être enseignée; que telle chose doit être obseryée lors même qu*dle n'en sait pas encore la raison. Il est bien aisé de demander de suite où il est écrit qu*on ne doit pas porter couronne sur le chef? Mais aussi où est-il écrit que nous en devions porter? Ptareenx qui demandent l'autorité de l'Écriture poorfiDpinion qu'ils rejettent, ils ont un préjugé qn*elie est également nécessaire pour Topinion eoiH traire qu'ils soutiennent. Car si on dit qu^il ot permis de porter couronne parce que l*ficritnmie le défend pas , on peut dire de même que porter couronne est mal Âiit, parce que I*Écritiire ne k commande pas. Que fera alors la discipline va l'usage ecclésiastiques.^ Recevra-t-elle Tun et Taulre comme non défendue? ou les rqcttcnt-elle comme non commandés? Mais vous

DE LA COUUO.NNK DU SOLDAT.

tCcqui n^cst pas prohibé est autant qu'expressément [»ermis. sTout au contraire, ce qui n'est pas expressément permis est autant comme prohibé, lli. Et jusques à quand mènerons et ramènerons-nous la scie par cet ali{;nement, puisque nous avons l*usa(j^ ancien, lequel y a déjà donné coup? Si TÉcriturc n'en a rien déterminé, il est au moins certain qu'elle a été itirtifiée parla coutume , laquelle sans doute est découléc et provenue de la tradition ; car comment auraiton mis en usaf^e quelque chose, si premièrement la tradition ne nous Favait appris ? Mais tu me diras qu'aussi, pour rétablissement et la validité de la tradition , l'autorité de TÉcriture est pareillement requise. Il nous Faut donc mettre en doute si la tradition non écrite doit être reçue ou non. J'accorderai volontiers qu il ne la faut pas recevoir, s*il ne se trouvait dcsexemples, d'autres usa|];es , qui y donnent préju{;é ; et lesquels toutefois nous ne maintenons que par le seul titre et autorité de la tradition, sans aucun témoifi^nage de TÊcriture, et puis après autant qu'elles sont soutenues par la coutume. Or aHn que je commence par le baptême: quand nous y allons, nous protestons, sur le lieu , ou un peu devant l'ép^lise , sous la main de notre prélat, que nous renonçons à Satan, à ses pompes et à ses an{;es ; puis par trois fois nous sommes plongés, répondant quelque chose de plus que le Seigneur par son Évangile n'a institué. Liissés de là, nous allons goûter la doucereuse concorde du lait et du miel mêlés ensemble. De là en avant , on ne se lave point le corps de toute la semaine. Nous recevons le sacrement de l'eucharistie : assemblées qui se font à Jeun et devant le jour; et nous ne le prenons que de la seule main des supérieurs ou des prêtres, et non d'autres , combien que le Seigneur l'ait commandé et lors du repas et à tous. Nous faisons annuellement des oblations pour les trépassés et pour les nativités des martyrs. Nous estimons malséant de jeûner et prier Dieu à genoux le dimanche. Nous jouissons aussi de cette même immunité depuis la fête de Pâques jusqu'à la Pentecôte. Nous portons avec beaucoup de déplaisir tant soit peu de notre pain ou de notre calice à terre. En cheminant, entrant, sortant, nous habillant, nous chaussant, entrant aux bains, nous mettant à table, quand on allume les cbandellcb , ({uand nous

nous mettons au lit, bref en toutes actions et dé|)ortemens , nous imprimons au front le signe de la croix. Si tu demandes opiniâtrement une loi prise de l'Écriture pour toutes telles et antres disciplines ou usages, tu n'en trouveras aucune. Mais on te mettra en avant la tradition qui en est l'auteur , la coutume ({ui la confirme, et la foi qui l'observe. Puis tu t'apprendras de toimême, ou apprendras de celui qui y aura pris garde, la raison sur laquelle la tradition, la coutume et la foi sont appuyées. Mais cependant tu croiras qu'il y a quelque loi non écrite à laquelle tu dois obéir. J'ajouterai encore un exemple, d'autant qu'il n'est pas malséant de tirer enseignement des Pères de l'ancienne loi. Entre les juifs, c'est chose si ordinaire à leurs femmes d'avoir la têle voilée, qu'elles en sont connues par là. J'en demande la loi; car j'omets pour cette heure ce que l'apôtre en a écrit. Si Rebecca, découvrant de loin son fiancé, baissa soudain son voile, sa pudeur et sa honte virginale ne peut toutefois en avoir établi aucune loi , ou bien ce ne peut être qu'en sa propre cause seulement que les vierges seules se couronnent , et encore en allant épouser , et non plus tôt qu'elles aient reconnu leurs fiancés. Si Susanne, ayant été dévoilée en jugement, sert de preuve et d'argument qu'elle était voilée, je puis dire qu'elle prit le voile de son propre mouvement , sans qu'autrement elle y fût obligé, parce qu'elle était déférée en jugement et qu'elleaurait eu occasion de montrer sa beauté, parce qu'elle craignait de plaire. Au reste, je ne crois pas aisément qu'aux portiques et aux galeries de son mari, elle se promenât voilée, puisqu'elle agréa. Je veux qu'elle ait toujours été cachée de soii voile. Si je demande la loi de tel habit, soit en elleou en autre quelconque, etq ne je n'en trouve en aucune part de l'Écriture, il s'ensuit donc que c'est la tradition qui a douné à la coût urne cet usage et façon, qui doit prendre quelquefois l'autorité de l'apôtre, par l'interprétai ion qu'il a fait de sa raison. Donc parées exemples il sera manifeste : qu'une tradition non écrite et confirmée parla coutume se peut défendre et qu'on en peut soutenir l'usage même , comme celle qui , parla persévérance et continuation de soi-même, est fidèle et idoine témoin que c'est une tradilinn approuvée La coutume, fautede lois, mêinedans les choses civiles, est reçue pour loi. Et u'iui-

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porte si la loi consiste ou en FlFlcrlturc ou seulement en la raison , puisque la loi même n*a point d*autre {j^arant ou aveu que la raison. Que si la loi f;ît et consiste en la raison , tout ce qui .sera appuyé sur la raison sera loi, de quiconque soi(-il allcfjfué. Ne penses-tu pas qu'il est loisible A chaque fidèle de concevoir en un esprit quelfine chose, et faire une ordonnance pourvu (pfellc soit de Dieu, et à Tavancement de la discipline et au salut de TAme, puisque le Sei- {;ncur a dit : « Pourquoi est-ce que vous ne ju{j;ez de vous-mêmes ce qui est juste?» ce qu'il entend non-seulement des choses qui viennent en ju- {];enient , mais aussi de tout ju|][ement qu'on fait sur tout ce qui est à examiner. Aussi Tapôtre dit : «Si vous ifçnorez quelque chose , Dieu vous la révélera. » Lui-même a coutume de donner en conseil ce en quoi il n'y avait aucune ordonnance du Seigneur , voire d'ordonner certaines choses de soi et de son autorité privée ; aussi avnit-il Tesprit de Dieu , lequel est le guide à toutes vérités. Ainsi donc son conseil et son ordonnance sont reçus comme un commandement de Dieu, parce qu'ils sont soutenus de la raison, laquelle est divine. Presse tant que tu voudras demandant cette raison ; mais que ce .soit sauf le respect qui est àd à la tradition. Par qui que ce soit que tu la reçoives, considère non Tauleur, mais l'autorité, et principalement celle de la coutume, laquelle doit être d*autant plus en honneur et estime qu'elle doit servir d'interprète et de truchement à la raison; de manière que s'il plaît à Dieu de te l'enseigner, tu saches alors pourquoi tu dois obsen^er la coutume. Mais pourquoi demande-t-on avec tant d'opiniâtreté plus grande raison des usages chrétiens, vu qu'ils sont maintenus et défi-ndus par la nature qui est la première maîtresse et discipline de toutes choses? et pourtant elle sera la première qui nous montrera que la couronne n'est pas convenable sur la tête. Or le Dieu de la nature, celui qui , je crois, est le nôtre, qui a moulé l'homme et disposé en lui des sens certains pour désirer, discerner et obtenir le plaisir et jouissance des choses, comme par des inslrumens propres; qui a creusé l'ouie dans les oreilles , allumé la vue aux yeux , enclos le goût dans la bouche, éventé le flairement dans les narines, et mis la règle et connaissance de l'attouchement dans les mains; par ces instrumcns

et outils qui sont en dehors de l'homme, et qui lui servent en dedans, a voulu que le fruit et la jouissance de ses bénéfices fussent conduits et portés des sens jusqu'à l'âme. Quel fruit retire-t-on des fleurs? car la propre, pour le moins la principale matière des couronnes, est des fleurs des champs. Tu diras que c'est lacouleur, ou l'odeur, ou tous les deux ensemble. Quel» seront lei sens de la couleur ou de l'odeur? Ce sera, à mon avis, la vue et l'odorat. Quelles parties de notre corpsontété loties et partagées de ces deux sons? Ce sont les yeux et les narines, si je ne raetrompc. Ck)ntcntez-vous donc de voir les fleurs, ou de les sentir puisque cela leur appartient; jouissez-en avec les yeux et les narines , propres membres et sujets de ces sens. La nature est donnée de Diru, et de l'usage du monde, lequel ne peut contredire à celui de la nature. Estimez donc les fleurs liées et entrelacées en bouquet de soie ou de jonc , de même que si elles étaient délîcc;3 et en leur naturel , belles à voir et touffues â fleurir. Si tu veux user d'un chapeau de fleur , pour en porter grand nombre bien ordonnées, et en avoir le plaisir de toutes ensemble, cache-les dans ton sein si elles sont si nettes, répand-les sur ta couche , verse-les dans ta coupe , U elles ne peuvent nuire en aucune façon, i^is les servir en autant de sortes que tu as de sentimens. Mais quelle saveur as-tu des fleurs à btétc?dequoite profite plus la vue d'un chapelet,quele lien d'un bandeau? tu n'en vois ni la couleur, ni tu n'en tires l'odeur, et n'en aperçois point la délicatesse. Gela est autant éloigné de la nature , de rechercher les fleurs pour la tête, comme des viandes pour les oreilles et des sons pour lencL Or ce qui est contre nature, mérite d'être appelé de tous monstre, et de nous noté pour lémoignagc de sacrilège contre Dieu, auteur et maître de la nature. Demandes-tu donc la loi de Dieu , quand tu as cette commune loi en la place publique de l'univers et gravée dans tous les tableaux de la nature , amquels l'apôtre a accoutumé de renvoyer; comme quand , parlant des voiles des femmes, il dit : a Nature ne noos l'enseigne-t-elle pas?» ou quand il écrit au Romains, « que les gentils font par nature œ que h loi commande. » H leur propose ainsi et la loi naturelle, et la nature légale. Et aussi quand il dit en la prcmièrrparliedclamêmeépltre:«Qaeles hon^mcs et lc$ femmes ont changé le naturel de

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leur usai^e et condition et sexe en celui qui est contre nature. Et ce, pour la peine de leur erreur, certes , il soutient l'usage de la nature. Nous avons premièrement connu Dieu par la nature, rappelant le Dieu des dieux, Testimant très-bon, et I invoquant comme juge. Tu demandes si la nature nous doit guider pour jouir de la condition de Dieu, parce qu'il est à craindre que nous n'y soyons ravis et aliénés par cette même nature, par laquelle le jaloux et ennuyeux contre Dieu a corrompu avec l'homme même Tunivcrselle condition des créatures , assiyetiie et asservie à l'homme pour certains usages ; d où vient que Tapôtre a dit qu'elle a succombé à contre-cœur à la vanité, étant bien souvent subvcrtie par vsyns usages, sales, injustes, impies. Ainsi donc est avilie et déshonorée la condition des créatures parmi les voluptés des spectacles, par ceux de qui la nature connaissait bien que toutes les choses desquelles les spectacles sont composées sont de Dieu, mais qui manquaient en science. Sachez aussi que toutes choses sont renversées par le diable. Mais en faveur de nos chrétiens qui prennent tant de plaisir à voir ces comédies et bouffonneries , et autre telle manière de jeux, nous avons à plaîa écrit en grec de cette matière.

VII. Partant que ces couronnés reconnaissent cependant Tautorité de la nature , comme celle qui est la commune mère , par laquelle ils peuvent contempler et connaître et les hommes et les gages de leur propre religion, et ceux qui servent de plus près le Dieu de la nature ; et ainsi pareillement comme de surcroît toutes les autres raisons , lesquelles défendent que nous ne portions pas en tète de couronnes, en mille façons : car je suis pressé de me tourner de la généralité de l'usage et discipline de la nature, à la défense et tuition de la spécialité de la discipline chrétienne par les autres sortes et espèces de couronnes qu'on voit être destinées à autres usages, comme cellesqui sont composées d'autre matière, de peur qu'on ne croie qu'elles ne peuvent èlre prohibées d'une secte, pour autant qu'elles ont échappé les bornes de la nature, è cause qu'elles ne sont ainsi que cette couronne militaire de laurier, faites des fleurs que la nature nous a marqué et désigné pour Tusage. Il me faut donc traiter ceci plus curieusement, et au long, et le ramener depuis son origine jusqu'à son progrès

et sa fin. Les lettres humaines nous sont nécessaires pour cela , car il faut prouver les choses humaines par leurs actes et instrumens. Je crois que le peu que j'ai louché sufâra. S'il y a eu quelque Pandore , laquelle ( comme témoigne Hésiode) fut la première femme, elle a été couronnée par les Grâces, lorsque chacun lui offrit des dons, d'où elle a pris son nom. Mais ce pasteur prophétique, et non poétique, Moïse, nous représente Eve, la première femme, ayant plutôt sa vergogne couverte de feuilles que son front entouré de flçurs. Cette Pandore donc n'a pomt été. Mais l'origine de la couronne est toujours honteuse, soit qu'on l'attribue à ce mensonge, soit qu'on la prenne de ses vrais auteurs : car c'est chose assurée que d'autres Font inventée ou enrichie. Au conte de Phérécide, Saturne a été le premier couronné. Diodore dit , que Jupiter , après la victoire contre les géans , en récompense reçut ce présent des autresdienx. Lui-même donne des bandeaux à Priape , et à Ariadne un chapelet d'or et de perles orientales, ouvrage de Vulcain,et présent de Bacchus, depuis fait si[rne céleste. Gallimaque environne Junon de pampre; on voit à Argos sa statue entourée de feuilles de vigne, foulant aux pieds une peau de lion, qui montre l'insolence de cette marâtre, ayant en sa puissance les dépouilles de ses deux beaux-fils. Hercule orne son chef tantôt de peuplier, tantôt d'olivier, tantôt d'ache. Vous avez la tragédie de Gerbérus , vous avezPindare et Gallimaque, qui racontent qu'Apollon, sacrifiant aux dieux après avoir tué le serpent de Delphes, prit la couronne de laurier; car les anciens, soit qu'ils suppliassent les dieux ou les hommes, portaient couronnes. Harpocration donne la raison pour laquelle Bacchus, que les Égyptiens appellent Osiris, est couronné de hcrre; c'est parce que sa propriété est de préserver le cerveau de pesanteur. Le vulgaire môme, quand il appelle les jours qui lui sont dédiés la Grande couronne, reconnaît que Bacchus est le premier qui pratique l'usage de la couronne de laurier, avec laquelle il triompha des Indes. Si vous feuilletez les écrits de Léon TÉgyplicn , vous verrez qu'lsis la première environna sa tète d'épis de blé , lesquels eussent été plus propres au ventre. Qui en voudra savoir davantage, Claude Saturnin, fort excellent en cette matière, le lui enseignera; car dans son livre des

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Couronnes, la source, la cause, la diversité, la solennité de celles-ci sont si bien discourues, qu'il n'y a si belle fleur ni rameau si a{jréable, brap.chage ni herbage, qui ne soit consacré à quelque chef.

Vlil. Apprenons par là combien nous devons rejeter au loin la manière de porter couronne, puisqu'elle a clé mise en crédit et en honneur par ceux et pour ceux que le monde a tenus pour dieux : car si le diable , qui est menteur, dès le commencement exerce aussi bien en celte espèce et fiiçon, qu'au reste son mensonge et sa supposition, en s'attribuant la déité , sans doute c est lui-même qui en avait avisé ceux en la personne desquels celte supposée déité était représentée. Quelle estimedonc doivent faire les serviteurs du vrai Dieu de ce qui a élé introduit par les premiers professeurs et novices du culte du diable, et qui dès son commencement a élé dédié à eux-mômes , voire qui dès lors était consacré et destiné i\ Tidolàtrie parles idoles, lorsqu'ils étaient encore en vie? non que Tidole soit quelque chose , mais parce que tout ce qui se fait envers les idoles se rapporte aux diables. Or s*il en est ainsi , que ce quon fait aux idoles soit attribué aux diables, combien plus ce que les idoles ont fait, lorsqu'ils étaient encore en vie ! Ce sont donc, certes, les diables mêmes qui se le sont procuré par eux, en la personne desquels ils les avaient désirés, comme avec une grande faim, avant même de les avoir procurés. Ayez celte créance cependant que je vais rompre et dissoudre une objection, qui se fait sur ce propos ; car je vois déjà que Ton dit : «Qu'il y a plusieurs autres choses approuvées par ceux que le monde a tenus pour dieux , lesquelles toutefois se retrouvent en nos usages, et des sainls Pères , et autres choses divines, voire même en Jésus-Christ, comme celui qui n'avait fait la fonction d'homme que par ces communs instrumens par lesquels l'humanité se représente, d Qu'il soit ainsi! aussi ne disputerai-je plus contre son origine. Bien que Mercure ait le premier enseigné les lettres, 81 les confesserai-je nécessaires pour les choses qui appartiennent au commerce et pour l'étude de la piété , et nos devoirs envers Dieu. Et encore qu'il ait le premier tendu les cordes pour en tirer des sons et de rharmonie, je ne nierai pas , quand je vois David , c|ue les saints ue se

soient servis de cet instrument , et qu'ils ne l'aient employé au service et ministère de Dieu. Accordons-leur, s'ils le veulent ainsi, qu'Esculape ait le premier fait essai de la médecine. Il me souvient qu'Ésaïe envoya quelques médicamens à Ëzéchias étant malade. Saint Paul a su qu'un peu de vin conforte restomac. Soit ainsi que Minerve ait bâti le premier navire, si verrai-je quant et quant Jonas et les apôtres naviguer sur Feau. 11 y a plus; Jésus-Christ a eu une rol)e et saint Paul un manteau. Si de chaque meuble et vase vous en faites auteur un des dieux du monde, ilfaut que jereconnaisseque Jésus-Christ lorsqu'il couchait en son petit lit, et lorsqu'il présentait lebassin aux piedsde ses disciples, et lorsqu'il versait Tcau de la cruche , et lorsqu'il était entouré de son linceul, propre habit d'Osiris. Je satisfierai à cette question en tous ses points : car j'accorde bien que Tusage de ces meubles a élé commun aux bons et aux méchans. Mais je dis qu'il y a différence si c'est pour choses licites ou illicites , parce que l'usage auquel on les fait servir tmmpe souvent la mauvaise intention pourlaquelle on en peut user , qui est celle qui rend sujet à vanité. Car nous disons que ces choses ont communément servi à nos usages, et de nos pères, et des choses appartenantes à Dieu, et à Jésus-Christ même, en tant qu'elles apportent des sunpies eommodiCés, et certaines aides et honnêtes soabgemens au nécessaires nécessités de la vie humaine. De façon que s'il est question d'un homme de Dieo , elles sont censées être inspirées délai, comme celui qui lui en donne de plus près l'aTis, rinstruction et le plaisir. Mats nous disons aussi, que les choses qui oulre-passent Tordre susdit ne conviennent point à nos usages et fiiçonSy mêmement à celles qu'à raison de ce dessus 00 ne pcot remarquer ni au monde, ni aux choses de Dieo, ni en la vie et conservation de Jésns-GlirisL

IX. Quel patriarche, quel prophète, qod lévite ou prêtre, quel souverain sacrifiâteur, quelapùtre, quel évangéliste, quel évèqne se trouve avoir été couronné? Je pense qoe ni même le temple de Dieu, que ni Tarche du Testament ou d'alliance, ni le tabernacle du témoignage, ni Tautel, ni le chandelier, n'ont pas été couronnés; auxquels néanmois, si cVbt été dme digne de Dieu que d*élre couronné, il eût été bien séant et bien convenable de Têtre, et en h

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première solennité de la dédicace, et en la seconde congratulalion et réjouissance, pour la remise et rétablissement du temple. Or si ces choses ont été en figure de nous (car nous sommes le temple de Dieu , les autels , les luminaires et les vases), ellessignifiaîent aussi en figure , que les hommes de Dieu ne doivent pas être couronnés. La vérité se doit rapportera Fimage. Possible que tu médiras, que Jésus- Christ même a été couronné. Je te répondrai aussi en un mot : fois toi couronner de celte façon , et il te sera licite. Toutefois cette couronne injurieuse et impie ne lui ftit pas donnée par les Juifs, ce fut une intention des soldats romains, tirée de l'usage des choses du monde , lequel le peuple de Dieu n*a reçu jamais ni en aucune allégresse publique, ni en ses particulières lascivetés et débauches. Il aima mieux revenir de la captivité de Babylone, après les festins, passés le temps, et se jouer avec tambours, fiAtes et psallérions , qu'avec des couronnes; car en la description de leurs r^ouissances, et en la répréhension de leurs débauches, on n'eût pas omis de faire mention des couronner, et de remarquer l'honneur on le déshonneur qu'elles y portaient. Aussi quand Ësale dit: «Ils boivent le vin, avec tambours, flûtes et psaltérions , » il n'eût pas oublié d'y ajouter ce mot « avec couronnes, x> si elles eussent été quelquefois en usage, même les choses concernant le service de Dieu. X. Ainsi quand de ce que tu allègues qu'il y a des choses qui ont été controuvées par les hm dieux , et lesquelles se trouvent pratiquées à l'endroit du vrai Dieu, tu veux conclure que l'usage de porter couronne en la tète est commune aux chrétiens comme aux païens tu te donnes cette loi à toi-même : qu'il ne Faut avoir rien en commun usage qui ne soit observé au service de Dieu. Car qu'y a-t-il qui soit plus digne de Dieu que ce qui est indigne de Tidole? et qu^ a-t-il qui soit plus propre de l'idole que ce qui convient à un mort? car c'est choses qui appartiennent aux morts d'être ainsi couronnés, parce qu'eux-mêmes deviennent quant et quant idoles , et en habit, et en honneur de consécration qui est en notre endroit une seconde idolâtrie. Ce sera donc à ceux qui auront faute de sens ou de jugement, d'user de la chose, de laqudle s'ils voulaient abuser, ils auraient faute de jugementi autant que si du tout ils n'ay^ent

point de sentiment ; car il n'y a point de différence entre abuser d*unc chose, ou lorsque véritablement on ne peut en user, par feute de la faculté du sentiment , ou lorsqu'on n'en peut abuser, par ^ute de la chose même. Mais à nous, il ne nous est pas permis, selon Tapôtre, d'en abuser, parce qu'il nous enseigne, qu'il est plus aisé de n'en user point du tout, si vous ne voulez dire qu'il n*y a point d'abus en ceux qui n'ont du tout point de sens ni de jugement, mais que le tout vaque. Toutefois ce même œuvre est un œuvre mort, pour le regard des idoles, mais vif pour le regard des diables auxquels s'adresse cette superstition. L'cr et l'argent sont les idoles des nations, dit David quand il écrit , « ils ont des yeux et ne voient point , ils ont des narines et ne flairent point, ils ont des mains et ne touchent et ne palpent rien;» car par ces organes on jouit des fleurs. Que s'il prédit que ceux qui forgent des idoles sont tels que les idoles mêmes, ceux donc qui usent des omemens des idoles sont déjà tels? car comme toutes choses sont mondes et nettes à ceux qui sont nets et mondes, aussi toutes choses sont immondesà ceux qui sont immondes ; mais il n'y a rien plus immonde que les idoles. Au surplus toutes les substances, comme étant créatures de Dieu, sont mondes et nettes, et par cette condition et qualité elles sont communes en usage; mais toute la différence gtt en la façon d'en user, car je tue et destine un coq pour moi et à moi, aussi bien que Socrate a pour Esculape, et si la senteur de quelque lieux m'offense , je le parfume de quelque odeur et encens d'Arabie, mais non pas avec telle cérémonie, ni avec tant de mystère, habit, ou apparat qu'on fait aux idoles. Car si d'une seule parole la qualité de la créature est polluée , comme l'apôtre l'enseigne écrivant : «Si quelqu'un te dit, cela est destiné et consacré aux idoles, ne le touche pas;» à plus forte raison elle est souillée par la cérémonie, par l'habit, et par l'apparat, avec lesquels ces choses leurs sont sacrifiées. » De même la couronne prend la qualité des choses consacrées aux idoles ; car en cette cérémonie, habit et apparat, elle sacrifie aux idoles qui en ont été les auteurs, et auxquelles l'usage de la couronne est principalement et d'autant plus propre , autant qu'il ne peut être commuo aux chrétiens i cause qu'il ne se trouve poîsC

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parmi ce qui louche les affaires et le service de Dieu. Parcerapôlre crie : « Fuyez l'idolâtrie, » savoir toute et chacune; prends parde à reconnaître celle forêt et combien d'épines y sont cachées. Ciomme il ne fout rien donner à Hdole, aussi n'en faut-il rien prendre ; si c'est chose éloignée de la foi de s'asseoir à la table et au banquet des idoles, que sera-ce de paraître en leurs habits? Quelle société y a-l-il entre Christ et Déliai ? C'est pourquoi il dit « fuyez, d car il commande de faire un long et éloigné divorce d'avec TidolAlrie, de ne s'en approcher en fa<jon quelconque. Le dragon terrestre ne laisse pas d'attirer par son haleine les oiseaux de bien loin pour les engloutir. Saint Jean dit : c« Mes enfans, gardez-vous des idoles. Il n'entend pas que ce soit seulement de Tidolà- Irie, c'est- A-dire de l'office et service qu'on fait aux idoles, mais des idoles , c'est-à-dire de leur cfligie môme , car c'est une chose indigne que l'image du Dieu vivant soit faite l'image de l'idole et du mort. Nous avons jusqu'ici prouvé que ce port et ornement de couronne est propre aux idoles , et par l'ordre de son origine, et par sou visage, parmi la superstition; et finaleineul que ne se trouvant point entre les choses concernant le service de notre Dieu , de tant plus celui-ci est censé appartenir et cire aux idoleSjA l'antiquité, solennitéet office desquelles il convient, cl de qui les porte, les hosties, ICxS autels , voire les ministres et les prêtres sont couronnés. Tu as chez Claudius les couronnes de tous les ordres et collèges , prêtres et sacrificateurs. Nous avons aussi entremêlé et prouvé cette distinction de la différence qu'il y a entre ces choses qui se font avec raison ou contre raison , et laquelle sert pour répondre à ceux qui rendent comnmn l'usage de toutes choses à l'occasion de quelques exemples. Il ne reste donc ])lus sur ce point qu'à examiner les causes et raisons qu'un peut dire pour cet usage de la couronne afin que cependant que nous montrerons comme elles sont étrangères, voire aussi contraires à la discipline chrétienne, ce soit autant de preuves, que nulle de celles n'est soutenue de l'aide et protection de la raison , pour faire que tel port et ornement de couronne puisse être commun aux chrétiens comme aux païens, ainsi qu'aucuns ont prétendu, l'exemple desquels ou nous objecte.

XI. Afin donc que je commence par la raison pour laquelle la couronne militaire est en usage, il faut premièrement savoir si la guerre est totalement et absolument licite aux chrétiens; car quelle apparence y aurait-il de traiter et discourir des accidens, si l'essence et le principal étaient blâmable? Croyons-nous qu'il soit possible d'accumuler le serment fait ù rhonimc sur celui qui a été fait à Dieu et après Jésus-Christ répondre et nous enrôler sousunautre seigneur, et renoncer à père et mère , à tout prochain , lesquels la loi nous commande honorer et aimer après Dieu et l'Évangile, qui les préfère ù toutes autres choses réservées ù Jésus-Christ ? Scra-t-il permis de foire profession de l'épée, vu que notre Dieu a prononcé que celui qui usera du glaive périra du glaive? Le fils de paix ira-t-il au combat, ù qui il n'est pas seulement permis de plaider? Fera-t-il souffrir ù autrui les liens, la prison, les supplices, lui qui ne peut venger ses propres injures ? Entrcra-t - il au corps de garde pour autre que pour Jésus- Christ , et le propre jour du dimanche , puisqu'il ne le fait pas pour Jésus-Christ même? Sera-t-il en veilles pour les temples auxquels il a renoncé? et soupera-t-il au lieu oA Fapôtrc le prohibe? Défcndra-t-il de nuit ceux qu'il aura chassés de jour par exorcismes, s^appuyant et se reposant sur une lance avec laquelle oa a outre-passé le côté du Sauveur ? Portera-t-il l'étendard qui est fait à l'envi de Jésus-Christ , et dcmandera-t-il la marque et la livrée du prince celui qui l'a déjà prise de Dieu? Gdni qui est mort et qui attend d'être éveillé par la trompette de l'ange, sera-t-il éveillé par la trompette d'un trompette? Le chrétien sera-t-il brûlé selon la discipline militaire, lui à qui il n'a été loisible de brûler et auquel Jésus-Christ a remis la peine du feu ? Combien d'autres actes se commettent-ils au camp et aux exploits militaires , qui ne peuvent être attribués qu'an péché? même s'enrôler aux bandes des ténèbres , venant de celles de la lumière, est transgresser. Autre chose est de ceux qui étaient soldats avant d'être chrétiens, comme ceux que saint Jean-Baptiste, et le très-fidèle centurion que Jésus- Christ approuve et Pierre catéchise, pourvu qu'après avoir reçu la foi et s'être souscrit k celle- ci , on s'en départe , comme plusieurs ont fait , ou bien qu'on prenne bien (jarde de ne

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commettre contre Dieu des choses qui ne sont pas même permises par les lois militaires, voire même de souffrir à Textremité pour Tamour de Dieu ce que la foi païenne commande , car Tétat militaire ne permet ni impunité de forfoits ni impunité de martyrs. Jamais le chrétien n*est autre que chrétien, en quelque part qu*il soit. Il n'y a qu*un Évangile, qu'un Jésus-Glirist. C'est lui qui désavoue ceux qui le désavouent, et qui confesse et avoue ceux qui confessent et avouent Dieu, et qui sauve Tàme qui se perd pour son nom, et au contraire perd celle qui s'est voulu sauver contre et au préjudice de son nom. Envers Dieu, autant est le soldat païen fidèle, que le soldat païen infidèle. L'état du fidèle ne reçoit point d'excuse fondée sur la nécessité. Il n'y a aucune nécessité a pécher à ceux auxquels cette seule nécessité est imposée de ne point pécher; car on est bien pressé par force de tourmens ou de peine à sacrifier et à nier Dieu tout à plat. Toutefois notre discipline n'excuse, ni ne convient point à cette nécessité ; car il y a plus grande nécessité de souffrir le martyre et de craindre de renoncer Dieu, que d'éviter le tourment et s'acquitter de sa charge. Au demeurant, cette ma« nière de raison renverse toute l'essence et le fondement du serment fait envers Dieu, voire tant qu'il autorise et lâche la bride aux péchés qui se font volontairement et de gaieté de cœur ; car, en ce cas, on pourrait débattre que toujours la volonté serait en nécessité ayant de quoi être contrainte. Je pourrais moi-même forger à plaisir de semblables excuses, et mettre en Dieu telles causes apparentes en faveur de ceux qui portent des couronnes servant ù divers effets, et m'en remettre à cette raison commune de la nécessité , qui est la directrice et gouvernante ; au lieu qu'à cette occasion il fout tout fuir telles, pour ne tomber en péché, ou souffrir le martyre pour se délivrer de celles-ci. Il n'est jamais besoin de discourir plus avant de la première partie de la question, savoir si la guerre est du tout illicite afin que nous venions à la seconde; car si je n'ai rejeté entièrement et de tout mon effort la guerre, en vain je parle contre la couronne militaire. Soit donc posé le cas, que la guerre est licite, afin que cela même puisse servir de cause et raison pour la couronne.

XII. Je parlerai seulement de la couronne. Celle de laurier a été consacrée à ÂpoUoa ou à Bac^ chus ; à celui-là comme au dieu des flèches , à celui-ci comme au dieu des triomphes. Ainsi l'enseigne Claudius : « Combien, dit-il,que les soldats ont accoutumé de se couronner de myrte, parce que le myrte et non le laurier est consacré à Vénus, la mère d'Ënée, dame et maîtresse des amours, lequel est Romain à cause dliia, et de Rémus et Romulus. » Mais je ne crois pas que Vénus pour cette considération soit Romaine avec Mars, pour le déplaisir qu'elle a reçu de la concubine de son ami. Il dit aussi que le soldat était couronné d'olivier par Minerve, déessenonseulement des arts , mais aussi des armes, et qu'elle avait une couronne de cet arbre lorsqu'elle fit la paix avec Neptune. Kn toutes ces choses la superstition de la couronne militaire composée de fleurs et de feuilles est partout polluée et souillée, et souille toutes les choses qui se peuvent polluer. Par ces causes, que vous semble-il de cette solennelle proFcssion et nuncupation de vœux, qui se fait premièrement en la cour du prince et de l'empereur , puis au Capitule? Après que nous savons les lieux, voyons les paroles : «Jupiter, nous voyons que ce bœuf à couronnes dorées sera tien. «Qu'emporte cette voix? Certes un reniement du christianisme. Encore que le chrétien se taise de bouche , la couronne qu'il porte en la tète parle pour lui. Il est enjoint et annoncé aux soldats de prendre la même couronne de laurier, lorsque l'empereur leur veut faire largesses. Et certes, ce n'est pas une idolâtrie gratuite, vendant Jésus-Christ pour des deniers d'or , comme Judas le vendit pour des deniers d'argent. Ce sera aussi ce qui est dit : «Vous ne pouvez servira Dieu et à Mammon ; c'est tendre la main h Maramon que la retirer à Dieu. Est-ce rendre à César ce qui est ù César, à Dieu ce qui est à Dieu, que prendre le denier de César, et ne pas le rendre à l'homme-Dieu. La couronne triomphale se bâtit de feuilles de laurier, s'altiffe de rubans et de bandelettes, se dore de feuilles d'or, se parfume de senteurs, souvent détrempées des larmes des femmes et mères , qui sont peut-être chrétiennes ; car il y a des chrétien» parmi les barbares de qui on triomphe. Donc celui qui à cette occasion porte cette couronne n'est-il pas aussi coupable que 8'ileûtcom*>attu?

TERTULLIEN

II y a une autre sorte de gem de guerre entre eux qui sont couchés sur Tétat des maisons royales; car on les appelle Compagnies de camp, qui servent ordinairement aux empereurs, assistent et contribuent parfois aux pompes et magnificences royales. Si tu es de ce nombre tu es soldat d'un autre que de Dieu. Et si tu cuides l'être de tous, tu ne Tes pas de César, quand tu reconnais Tëtre de Dieu : car aussi, dans les choses communes et indifférentes, je me commets et fie toujours au principal et plus excellent. XIII. Il y a aussi des causes publiques pour lesquelles on couronne de laurier les ordres publics et collèges, mais aux magistrats une couronne d'or comme à Athènes et à Rome. On en porte au devant deux des toscanes. C'est le nom de celles qui sont enrichies de pierreries et de feuilles de chênes revêtues de lames d*or, recommandées à cause de Jupiter, lesquelles il porte avec des robes de pourpre enrichies d'or en broderies, et peintes de feuillages de palmier, pour conduire les chariots et carrosses des dieux. Celles des provinces sont aussi d'or, plus propres aux choses et statues qu'aux hommes, étant trop grandes pour leurs têtes. Mais rÉglise de Jésus-Christ est le nom de ton ordre, et de ton magistrat, voire le nom de ta cour. Tu es TËglise, étant écrit aux livres de vie : u C'est là où est ta pourpre,» savoir le sang de Notre- Scigneur. Ton laticlave est en sa croix; la cognée est mise au pied de l'arbre ; c'est là où est la verge qui est sortie de la racine de Jcssé. Que le monde voie aux triomphes ces chevaux publics avec leurs couronnes. Ton Seigneur n'avait pas un âne qui fût à lui lorsque, suivant rÉcriture , il voulut entrer en Jérusalem. Que ceux-ci se pompent en chariots ou chars triomphans; que ceux-là se bravent en chevaux, mais nous invoquerons Dieu au nom de Jésus-Christ notre Dieu et notre Seigneur. Dans FApocalypse de saint Jean, nous devons non-seulement nous éloigner de la pompe et de la vanité de la Babylone, mais aussi de la demeure et habitation de celle-ci. Aussi le menu peuple se couronne queltiuefois pour r^ouissance de ce qui est propre •oz soleDiiités de chaque contrée; et la lasci- Teté et débauche est ce qui est la cause de toutes les publiques allégresses. Mais tu es étranger de ce monde, et citoyen de k Jérusalem céleste. « Nous avons , dît-il, notre bourgeoi-

sie au ciel.» Tu as là tes rôles où les chrétiens sont écrits, tu as ton calendrier des fêtes; lu n*as rien decommun avecces joies du monde. Tu dois faire tout le contraire; car le monde se r^ouira, et vous pleurerez, a Aussi , dit-il, se croient-ils heureux les pleureurs, et non les couronnés. » Les époux portent couronnes le jour de leurs noces. Voilà pourquoi nous ne contractons point mariage avec les païens , afin qu'ils ne nous mènent à Tidolàtrie, par laquelle les noces commencent entre eux. "Tu en as la loi des patriarches. Tu as Tapôtre qui te commande de te marier par le Seigneur. Quand on a affranchi le serf, on le couronne; mais tu es déjà affranchi et racheté par Jésus-Christ, et, certes, à grand prix. Comment est-ce que le monde donnera sa liberté au serf d'autrui? et combien qu'il semble que ce soit liberté, si semble-t-il aussi servitude. Toutes les choses du monde sont imaginaires, il n'y a rien de vrai. Car pour lors qu'il semblait à l'homme que tu fusses libre, tu étais le racheté de Jésus-Christ , et à présent tu es le serf de Jésus-Christ , combien que tu sois affranchi par Thomme. Si la liberté du monde semble la vraie liberté, et à cette occasion tu approuves le caractère de cette couronne, tu es remis sous la servitude de l'homme, que tu estimes liberté , et as à Topposite perdu ta liberté de Jésus-Christ , que tu tiens pour servitude. Ne dirons-nous rien des causes et raison des couronnes qui se donnent aux jeux et combats de prix, et lesquelles sont condamnées par leurs propres noms et titres, à savoir parce qu'elles sont sacrées et funèbres; car il ne reste rien que de couronner Jupiter Olympien , ou Hèrcnle le Neméen , ou le chétif Archemore, le misérable Antinous, en la personne du chrétien pour servir lui-même de spectacle en une dioseque luiroême ne devrait voir en une autre. J'ai récité comme je pense toutes les diverses caoseï et motifs qui ont donné vogue et introduit l'usage des couronnes , sans qu'il y en ait aucune qui nous soit convenable; elles sont tcmtes étrangères, profanes, illicites , et abjurées des l'entrée du serment et profèssiCfiJ de ftN;arr elles étaient pompes de Satan et de ses togeii charges et offices du monde , honneur qui requéraient des solennités, faux vœox, services humains, louanges, vaine gtoire désboonèley et en toutes ces choses une idoUtrie, qui paivtt

DE LA COURONNE DU SOLDAT

au seul déuombrement des couronnes, desquelles toutes ces vanités sont entourées. Claudius me dira que dans Homère le ciel est couronné d'étoiles, que c'est Dieu qui Ta couronné , et ce en faveur de nK>inme,et qu'il faut donc que rhomme soit couronné de Dieu. Mais le monde couronne les mauvais lieux, les latrines, les moulins, la prison, les écoles, les amphithéâtres, et les lieux où on se dépouille pour entrer au bain, et les cimetières et sépulcres des morts. Ne juf^e point la sainteté, ni la bienséance, ni la pureté de cet habit ou ornement par le ciel, que les poètes ont feint être couronné. Mais fiiis-en estime par l'usage pratique, et par le commerce de tout le monde. Si est-ce toutefois que le chrétien se gardera toujours de déshonorer et décrier riiuis de sa maison de chapeaux de laurier, s'il entend combien de faux dieux le diable a attachés et attribués aux portes : comme Janus, qui prend telle dénomination de Thuis qui regarde le dedans de la maison; Limentinus, du seuil haut et bas ; Forculus, de Thuis qui s'ouvre vers le dehors; Garda, des gonds ou pivots. Et parmi les Grecs Apollon le Thyrréen , et les démons Antéliens qui sont nommés ainsi de ce qu'ils étaient pourtraicts et comme assis sur le dessus et au dehors des portes.

XIV. A plus forte raison le chrétien se garderat-il de mettre les mains d'idolâtrie sur son chef, ou pour mieux dire de Jésus-Christ, parce que le chef de l'homme c'est Jésus-Christ, non moins libre et franc que Jésus-Christ même , qui n'est point sujet à aucun voile, tant s'en hat qu'il doive être bandé d'aucun lien; voire aussi le chef qui est sujet à voile, et à être couvert , savoir, celui de la femme s'il est occupé et couvert par le même Jésus-Christ , il n'a point faute de lien, parce qu'il Ta pour fardeau de son humilité. Si la femme ne doit pas paraître la tète nue â raison des anges, moins encore la tètecouronnée, peut-être que celle-ci, paraissant la couronne en tète, sera occasion de scandale et (tonnera siyet de mal parler de soi; car, qu'estce an chef de la femme une couronne, que l'enseigne de sa beauté, et une marque de grande lasciveté, une extrême impudence, et banqueroute â toute vergogne, une fonte et un brasier d'allèchemens? Partant, selon l'avis de l'apôtre, la femme ne se parera point par trop curieusement; et afin que même par Tarti-

ficc de ses cheveux, elle ne soit couronnée. Mais celui qui est le chef de l'homme, et la beaulé et face de la femme ,comme il est aussi de l'Église , savoir Jésus-Christ , quel bouquet , quelle couronne de fleurs et feuilles, je vous prie, a-t-il pris pour l'un et Tautre sexe? C'a été, & mon opinion, d'épines et de chardons , en figure des péchés que cette chair terrienne nous a produits , et que la vertu de la croix à enlevés émoussant et rabattant lesaiguilionsde la mort, en la tolérance et patience de notre Sauveur, qui est notre chef. Certes, outre ce qu'elle figure et signifie, ou y voit bien clairement la contumélie ,1a vilenie, Tignominie et la cruauté qui y sont mêlées ensemble, lesquelles ont ensanglanté, souillé , écorché et déchiré la face , les tempes du Seigneur. Use donc à présent de couronnes de laurier, de myrte , d'olivier et autres feuilles d'arbres qui sont excellens et célèbres , ou de ce qui est plus en usage, des roses à cent feuilles choisies aux jardins de Midas, et de toutes sortes de lis et de violettes, peut-être encore de perles et d'or, pour imiter la couronue qui fut donnée par après Jésus-Christ, pour ce qu'après avoir goûté le fiel , il suça le miel , et ne fut point salué par les anges roi de gloire , qu'il n'eût été mis en la croix ignominieusement comme roi des Juifs , et n'a été couronné de gloire et d'honneur qu'après avoir été premièrement rabaissé par son Père un peu au-dessous des anges. Que si pour ces choses tu lui dois ta tète, rends-la-lui situ peux, demême et enmème sorte en laquelle il a offert la sienne pour la tienne. Au moins ne te couronne pas de fleurs, si tu ne peux d'épines, car lu ne le peux pas de fleurs.

XV. Garde sans souillure ce qui appartient à Dieu, il le couronnera s'il veut; mais à mieux dire il le veut et nous y conduit quand il dit : a A celui qui vaincra je lui donnerai la couronne de vie. » Sois donc fidèle jusqu'au tombeau , combats comme lui un bon combat, tu obtiendras la couronne que l'apôtre espère à bon droit lui être réservée. L'ange monte sur un cheval blanc pour vaincre, prend la couronne de la victoire; l'autre se pare et damasquine des vives couleurs de l'arc céleste. Les prêtres sont les premiers assis avec couronnes, et même le Fils de l'homme reluit au-dessus de la nue , des filets rayonnans du même or. Si l'image est telle en vision, qjuelle sera la vérité en représentation? Regarde et

TERTULLIEN

flaire les fleurs tant que' (u voudras ; mais ne condamne point à ces petits chapelets et guirlandes ton chef, qui çst destiné pour le diadème, car Jésus-Christ nous a fait rois à Dieu son Père. Qu'as-tu à démêler avec une fleur périssable? tu as la fleur de la vierge de Jcssé, sur laquelle toute la grûce de Tesprit divin a reposé. C'est une fleur éternelle, incorrompue , non flétrissable , laquelle le bon soldat choisissant s*est promu et avancé de grade en grade aux dignités célestes. Rougissez, vous soldats romains, compagnons de celui notre chrétien , qui n'a voulu prendre la couronne, et qui ne mérite d'avoir l'honneur d'être juge de lui, mais de quelques soldats de Mithra, lequel initié et reçu en sa milice dans une caverne , vrai et propre

séjour du prince des ténèbres, reçoit, comme un bateleur qui veut contrefaire et contrc-imiter le martyre, la couronne avec une épée, puis, Tayant mise sur sa tète , est commandé la Faire choire de sa main et peut-être de la rejeter par-dessus Tépaule, en disant que Mithra est sa couronne. Et depuis ce jour-là , il n'est plus couronné , ce qui lui sert de marque de son approbation si d*aventure on veut faire épreuve en quelque lieu de son serment, et tout soudain il est tenu pour soldat de Mithra, s'il rejette la couronne et s'il a dit qu'elle était en son Dieu. Reconnaissons les ruses et desseins de Satan , qui affecte quelque chose du service de Dieu pour nous confondre et juger par la foi et religion des siens.

CONTRE MARCION

l'an 207 DE J.-C.

{Extrait.)

Tertullien établit d'abord l'unité de Dieu, avec autant de force que de dignité.

La grande , l'unique dispute qui nous divise (I. I, c. 3), est sur Tunité de Dieu. L'hérésie, qui, A l'exemple de la peinture et de la poésie, se croit tout permis, a prononcé et a osé la nier. Mais la vérité chrétienne nous apprend «qu'il ne peut y avoir qu'un Dieu , et il ne serait point , s il n'était pas un.» 11 serait plus digne de lui de ne pas être du tout, que d'être d'une manière indigne de lui. Autant que la faiblesse humaine peut définir Dieu, en consultant l'idée gravée dans chaque homme. Dieu est l'être souverainement grand, existant de toute éternité, qui n'est point né, qui n'a point été fait , sans fln comme sans commencement, souverainement grand par son essence, ses attributs, sa puissance. Avoir de Dieu une autre idée, c'est le méconnaître, c'est le nier en lui 6tant ce qui le constitue essentiellement. Mais comment peut-il être souverainement grand, s'il a un égal? Et

* ret extrait de« cinq livre» contre Mflrcion e«t de rabl)é deGoiircy, qui Ta publié en 178ô dans la Suite des anciens apologistes de la religion chrélietme ; 2 volumes in- 8*.

il a un égal, s'il existe un second être souTeralne ment grand. Deux êtres souverainement grands ne peuvent exister à la fois, parce qae Tessence de l'être souverainement grand est de n*aFOfr point d'égal; et la prérogative de n'avoir point d'égal , ne peut convenir qu'à an seuK Ûètre souverainement grand exclut , efface nécessairement tout être, tout rival que tous prétendez lui égaler, par la raison même qu'il est souverainement grand, et que dès lors ce second être, quelque grand que vous le supposiez, ne peut plus être souverainement grand. Dieu est donc essentiellement un, et s'il n'était pas un, il ne serait pas du tout. Ainsi l'a défini la vérité chrétienne.

«Pourquoi (c. 4), dit-on, deux êtres souverainement grands n'existeraient-ils pas, comme deux rois qui sont chacun souverains dans Icun états?» Ignore-t-on qu'on ne peut rien comparer à Dieu? Et loin que ces rois puissent soutenir la comparaison avec Dieu , ils disparatlront si on veut les rapprocher de Dieu. Plnsiears rois régnent à la fois , parce qu'aucun n'est so» verainement grand, et que chacun d^eux peut avoir des supérieurs ainsi que des ^aux.

CONTRE MARCION

Par une raison contraire (c. 6), Dîea, qui est souverainement grand en tout, ne peut soufDrir d'égal ni de collée. Il est donc nécessairement un; et si une fois Ton en admettait deux, on serait également fondé à en admettre un plus f^rand nombre. Il n'y aurait plus de raison d^en borner le nombre, car la raison qui empêche de multiplier la Divinité, c'est que Dieu étant Tétre souverainement grand, ne peut avoir d'égal; donc si le Dieu que vous imaginez a un égal , il n'est point lëtrc souverainement grand. Pourquoi donc n'aurait-il pas des égaux, et à l'infini ?

.Quant ïi l'imagination de Marcion (c. 26 et 37), qui dépouille Dieu de sa justiceet de sa sévérité, pour ne voir en lui que la douceur et la bonté, et une douceur, une bonté qui jamais ne s'altèrent , jamais ne s'émeuvent, en sorte qu'il ne se fâche point, ne condamne point, ne chAtie point, parce qu'il ne juge point: je lui demanderai seulement comment ce prétendu Dieu pourra maintenir l'ordre et réprimer le mal. En vain porte-t-il des lois , s'il ne les Fait pas observer ; en vain défend-il de commettre le crime, s'il ne le punit point quand il est commis. Pourquoi plutôt ne pas le permettre? du moins ne verrait-on pas cette révoltante contradiction; et c'est permettre tacitement le crime, que de le laisser impuni. Il le défend cependant; mais il ne défend que ce qu'il ne veut pas qui se fasse. Et peut-il voir faire ce qu'il ne veut point, sans en être offensé, être offensé sans se mettre en colère , se mettre en colère sans se venger ? I^a vengeance est le fruit de la colère , la colère est due à Toffence, l'offence est la compagne de la volonté méprisée.

Sa bonté est une faiblesse, son amour de l'ordre un fantôme, ses lois sont sans force. Le crime est en sûreté.

Votre Dieu ne se venge point ; il ne se fâche donc pas, il n'est donc pas offensé lorsqu'on agit contre sa volonté ? Le crime se commet contre sa volonté sans la choquer; il n'est donc pas contre sa volonté?

«Dieu ne juge point, dites-vous, parce qu'il est indigne de lui de juger. dVous vous trompez ; rien n'est plus indigne de Dieu que de ne pas faire respecter et observer ses préceptes. Il se doit à lui-même de venger son autorité et de se faire obéir; il doit aussi haïr le mal; il est in-

digne de lai , non de le châtier, maia de l'autoriser par l'impunité. Vous vous contredisez grossièrement. Dieu ne voulant pas le mal , de votre aveu, par là même il le juge; le défondant, il le condamne; le condamnant, il est nécessaire qu'il le punisse. Il le défend, dites-vous , et le condamne, mais en même temps il le permet en le laissant commettre par mollesse ou par indolence. Enfin , il l'absout en ne le punissant point.

Je dis plus : Dieu n'est pas même parfaitement bon s'il ne hait le mal ; c'est par amour même pour le bien , qu'il doit avoir le mal en horreur; c'est en exterminant le vice, qu'il met à couvert la vertu. La bonté que vous attribuez à Dieu, est une bonté stupide, injuste, déraisonnable , une bonté chimérique , et qui aurait les plus funestes suites, si elle existait réellement.

Écoutez, pécheurs, vous avez un Dieu tel que vous pouvez le souhaiter, de qui vous n'avez à craindre ni enfer, ni supplices , ni ver rongeur , ni flammes dévorantes. Il défond le désordre , mais de paroles seulement ; il n'est que bon , il ne veut être qu'aimé, et jamais craint. Quoique père, quoique maître, il ne se réserve sur vous aucun droit; il dépend absolument de vous de lui obéir ou non. Avez-vous à délibérer, si vous n'avez rien à craindre de sa justice ? Pourquoi ne pas vous satisfaire , donner un libre essor à tous vos penchans, à toutes vos passions? Pourquoi, dès qu'on vous presse de sacrifier aux idoles, ne pas aussitôt prendre l'encens pour le faire brûler en leur honneur.^ a A Dieu ne plaise ! » répondez-vous. Vous craignez donc de pécher , vous reconnaissez donc un Dieu que vous craignez, un Dieu qui défend le péché, et qui en tire vengeance.

Le devoir (I. ii, c. 2), ainsi que l'intérêt de l'homme, est d'adorer Dieu, et non pas de le juger; de mériter sou amour, de craindre sa se» vérité, et non pas d'examiner ses œuvres^ Y a-til rien de plus téméraire et de plus insensé que ces superbes censeurs qui osent dire : « Dieu ne devait pas faire ainsi, mais plutôt ainsi ?»comme si l'homme pouvait rien voir dans les conseils de Dieu , que l'esprit de Dieu seul connaît.

Isaîe, par un esprit prophétique , voyait déjà ces censeurs; et pour les confondre: «Qui a

* Job, c. II,

TERTULUEN

connu, s*écriait-il, les pensées du Sei(];neur? qui a été son conseiller^?» Et Tapôlre de même : « 0 profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu , que ses jugemens sont incompréhensibles ! que ses voies sont impénétrables 2!»

Quoi ! des hommes se croire plus pénétrans et plus justes que Dieu ! Gomme la sagesse des hommes est une folie devant Dieu , aussi la sagesse de Dieu paraît folie aux hommes. Mais nous savons que la folie de Dieu est plus sage ({ue la sagesse des hommes; que la faiblesse de Dieu est plus forte que la force des hommes. Dieu n'est jamais si grand , si bon , que quand il le paraît moins aux hommes. G*est avec cet esprit du monde , cette prétendue sagesse aveugle dans les choses de Dieu , qu'ils osent sonder et censurer ses conseils. Enfans d'Adam, nous avons hérité de lui cet esprit d'orgueil et d'indocilité , qui lui fit juger, condamner et transgresser la défense que son créateur et son bienfaiteur lui avait faite; mais nous avons bien enchéri sur lui. Il ne savait pas critiquer les ouvrages de Dieu, il ne savait pas blasphémer ; il confessait qu'il avait été séduit; il montrait la séductrice. Il ne disait pas à Dieu, comme ses desccndans : a C'est avec bien peu de sagesse que vous m'avez fait. » Adam n'était qu un apprenti en irréligion : liudis adhuc Ivœreiicus fuit.

Si Dieu est bon, dit IMarcion(c. 6, 6), s'il connaît Favenir, et 8'il est tout-puissant, comment a-t-il pu arriver que l'homme, fait à son image et à sa ressemblance, ait été séduit parle diable, ait mérité la mort en transgressant sa loi? Bon, il a dû vouloir que cela n'arrivât point; connaissant l'avenir, il a vu que cela arriverait; toutpuissant, il a pu l'empêcher. Puisque le péché est arrivé, il faut donc que Dieu manque ou de bonté, ou de prescience, ou de puissance.

Je tirerai ma preuve de ses œuvres, répond TcrtuUien; c'est la meilleure de toutes les preuves. Or, les œuvres de Dieu , c'est l'univers rempli de biens, rempli de merveilles ; cet univers, produit de rien , prouve invinciblement la puissance du Créateur, sa bonté, sa prescience même, qui d'ailleurs a autant de garans qu'il y a de prophètes. En créant , en ordonnant les différentes parties de l'univers, Dieu prévoyait né

ltaîe,40.— «Rom., 11.

cessairement l'effet qui devait en résulter, et ce n'est qu'en le prévoyant qu'il a pu les ordonner, il prévit indubitablement k désobéissaooe de nos premiers pères , puisqu'il voulut lui opposer comme une barrière la -crainte de la mort. Le péché ne saurait donc être attribué au défaut d'aucune de ces perfections en Dieu. Il ne reste donc qu'à en chercher Forigioe dans la nature et la constitution de Thomme.

Dieu a créé l'homme à sa ressemblance, et cette ressemblance paraît surtout en œ qu'il l'a fait libre et maître de sa volonté. La défense que Dieu fit au premier homme , la menace de mort en cas de désobéissance, prouvent que l'homme était libre d'obéir ou de désobéir. Les lois portées dans la suite par le Seigneur, qui a a mis devant l'homme le bien et le mal , la vie et la mort;» ses exhortations comme ses m^ naces, tout cela prouve manifestement que l'homme est né libre d'observer la loi ou de b violer. C'est donc au libre arbitre de lliomine qu'il faut imputer le mal.

Mais, objecte-t-on (c. 7, 8),dès que le don du libre arbitre devait être si fatal à l'homme, Dieu n'aurait pas dû le lui faire. Je soutiens au contraire que ce don là est un eRet de la sagesse et de la bonté de Dieu. Il fallait que Dieu ftc connu ; il fallait qu'il y eût de ses ouvrages capables et dignes de le connaître : qui en est plus digne que l'être produit du souffle de Dieu même, à son image et à sa ressemUanoe? Dieu étant libre, son image devait Tètre; mail comme l'image ne peut atteindre la perÉectioa de son divin original « comme elle n^est que le souffle de Dieu et non sa substance, elle est nécessairement défectueuse par quelque endroit ; elle est capable d'abuser de sa liberté; enna mot elle n'est pas impeccatde, parce qn*die n'est pas Dieu. L'homme créé pour être le maître de l'univers, devait surtout être le maître de lui-même.' Dieu seul est bon pu* sa nature ; 1 est par sa nature , par son essence, tout ce qn'H est. L'homme, au contraire, n*a rien que œ qn*i a reçu ; il n'était bon que paroeque son autcv, l'auteur de tout bien, l'avait fiiit tel; ponrqw la bonté devint propre, et passât en qudqae sorte en nature , pour qu'il pût mériter, il hllait qu'en vertu de son libre arbitre , il choisit de lui-même le bien en rejetant le noal. Sans cette liberté , f^iible contre le mal , entraîné par k

CONTRE MARCION

n , il n'ebt été ni vertueux ni criminel , il ùt été que vil esclave du vice et de la vertu, lif;ne de récompense ainsi que de châtiment: e nécessité insurmontable eût bit tout , la onté n'eôt rien feit. Dieu lui impose des lois , m Tavertit qu'il le jugera : ces lois , ce jugent supposent nécessairement dans Thomme Faculté de se déterminer librement au bien lu mal j d*obéir et de désobéir â la loi , autrent ces lois seroient absurdes, ce jugement uste.

Nous avons vu que la bonté et la sagesse de su avaient conspiré à faire Thomme libre; a doit nous suffire. Nous ne devons pas nous iser ébranler par les suites et l'abus de cette erté, entièrement contraires au dessein de lu, et qui ne peuvent être imputés qu'à 3mme. La bonté de Dieu , dont tous les ouiges sont nécessairement bons, n'a pu rien xluire de mal ; Thomme seul doit s'accuser et condamner; c'est faute d'avoir réfléchi sur les sseins de Dieu et sur la nature de l'homme , 'on ose Faire des reproches au Créateur. Par ce que nous venons de dire , tout est à ivert dans Dieu, sa bonté, sa sagesse, sa prèsnce, sa puissance. Dieu est ferme et invable dans ses desseins ; ayant une fois donné à omme le libre arbitre, il a dû lui en laisser re usage , sans que sa prescience qui prévoyait bus, et sa puissance qui pouvait le prévenir, nissent obstacle; autrement il eût changé , il t détruit l'ouvrage de sa sagesse et de sa nté.

Supposons que sa prescience et sa puissance ssent empêché Tabus, et par conséquent fcercice de la liberté humaine, qu'il eût éloigné lam de larbre fatal, chassé le serpent séducir, lorsqu'il allait aborder Eve; quels reproes ne vous croiriez-vous pas en droit de lui re? Vous le taxeriez de faiblesse, de légèreté, nconstance , de manque de prévoyance. S'il a nné le libre arbitre, pourquoi s'y oppose-t-il suite? et s'il s'y oppose, pourquoi Ta-t-il nné ? L'homme seul eût été coupable en vioit la loi qui lui était imposée ; mais le législajr n'eût pas dû la révoquer lui-même, renverr Tordre qu il venait d'établir.

En un mot, tout ce que vous auriez dit contre Créateur, contre son inconstance, son oppoion à lui-même , dites-le donc pour lui , pour

sa frrmeté, sa fidélité, sa puissance, où brillent et sa sagesse et sa bonté. Non content d*avoir donné la vie k l'homme , il lui avait commandé de bien vivre , en se conformant à sa loi ; et loin de l'avoir créé pour la mort , il veut le rappeler à la vie ; il ne veut point la mort du pécheur , mais sa conversion. Il avait mis Thomme dans un état de vie , et l'homme s'est lui-même donné la mort ; et ce n*a été ni par faiblesse ni par ignorance, en sorte qu'on ne saurait rien imputer k Dieu : ni le péché ; Dieu l'avoit défendu^ il l'a condamné , puni et effacé ; l'homme seul s'en est rendu coupable par l'abus de sa liberté: ni la mort; Dieu l'en avait menacé pour qu'il s'en préservât; l'homme Ta méritée par sa désobéissance volontaire. Jamais Diçu n'eût mis l'homme sous le joug de la loi, s'il ne lui eût donné la force de le porter. Jamais il n'eût menacé le transgresseur, si la transgression eût pu être excusée. Adam , l'image et la ressemblance de Dieu , n'était pas inférieure à son ad« versaire, l'ange rebelle et dégradé; aussi tous les jours avec cette même liberté qui a péché dans Adam , l'homme triomphe de l'ennemi du

salut, et accomplit la loi divine Quelle gloire

pour l'homme de vaincre son vainqueur! Mais cet esprit pervers et séducteur est donc Touvrage de Dieu? Dieu, il est vrai, l'avait créé, mais brillant de gloire , orné de la justice et de la sainteté. Lui seul s'est perverti , s'est dégradé par l'abus coupable de sa liberté; Dieu l'avait fait ange, il s'est fait démon. Ainsi il est démontré et il est incontestable que tout le bien vient du Créateur, tout le mal de la créature libre et rebelle â son Créateur.

Jusqu'à la chute de l'homme (cil), Dieu ne parut que bon ; depuis il se montra juge sévère, cruel même, disent les marcionites. Alors la femme est condamnée à enfantei; dans la douleur, et à être assujettie à son mari , elle qui auparavant lui avait été donnée pour compagne, qui avait vu avec plaisir son Créateur les bénir tous deux, en leur disant raCroissez et multipliez.» La terre est maudite, elle était bénie auparavant; elle se hérisse de ronces et d'épines, auparavant elle ne portait que des plantes utiles et des fruits agréables. L'homme ne gagne plus son pain qu'à force de travail et à la sueur de son front ; auparavant il vivait sans peine de tous les fruits que lui offrait le jardin du paradis. L'homme est

TERTULLIEN

connu, s'écriait-il , les pensées du Seigneur? qui a éié son conseiller^?» Et Tapôtre de même : « 0 profondeur des richesses de ia sagesse et de la science de Dieu , que ses jugemens sont in* compréhensibles ! que ses voies sont impénétrables ^I»

Quoi ! des hommes se croire plus pénétrans et plus justes que Dieu! Gomme la sagesse des hommes est une Folie devant Dieu , aussi la sagesse de Dieu paraît folie aux hommes. Mais nous savons que la folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes; que la faiblesse de Dieu est plus forte que la force des hommes. Dieu n'est jamais si grand , si bon , que quand il le paraît moins aux hommes. C'est avec cet esprit du monde , celle prétendue sagesse aveugle dans les choses de Dieu , qu'ils osent sonder et censurer ses conseils. Enfans d'Adam, nous avons hérité de lui cet esprit d'orgueil et d'indocilKé , qui lui fit juger, condamner et transgresser la défense que son créateur et son bienfaiteur lui avait faite; mais nous avons bien enchéri sur lui. Il ne savait pas critiquer les ouvrages de Dieu, il ne savait pas blasphémer ; il confessait qu'il avait été séduit; il montrait la séductrice. Il ne disait pas à Dieu , comme ses desccndans : a C'est avec bien peu de sagesse que vous m'avez fait, d Adam n'était qu'un apprenti en irréligion : Hudisadlmc Iwsreticus fuit.

Si Dieu est bon, dit Marcion(c. 6, 6), s'il connaît Tavenir, et s'il est tout-puissant, comment a-t-il pu arriver que Thomme, fait à son image et à sa ressemblance, ait été séduit parle diable, ait mérité la mort en transgressant sa loi? Bon, il a dû vouloir que cela n'arrivât point; connaissant l'avenir, il a vu que cela arriverait; toutpuissant, il a pu l'empêcher. Puisque le péché est arrivé, il faut donc que Dieu manque ou de bonté, ou de prescience, ou de puissance.

Je tirerai ma preuve de ses œuvres, répond Tertullien; c'est la meilleure de toutes les preuves. Or, les œuvres de Dieu , c'est l'univers rempli de biens, rempli de merveilles ; cet univers, produit de rien , prouve invinciblement la puissance du Créateur, sa bonté, sa prescience même, qui d'ailleurs a autant de garans qu'il y a de prophètes. En créant , en ordonnant les différentes parties de l'univers, Dieu prévoyait né

lta!e,40.— «Rom., 11.

cessairement Teffet qui devait en résulter, et ce n'est qu'en le prévoyant qu'il a pu les ordonner; il prévit indubitablement la désobéissaooe de nos premiers pères , puisqu'il voulut lui opposer comme une barrière la crainte de la mort. Le péché ne saurait donc être attribué au défaut d'aucune de ces perfections en Dieu. Il ne reste donc qu'à en chercher l'origine dans la nature et la constitution de l'homme.

Dieu a créé l'homme à sa ressemblance, et cette ressemblance paraît surtout en ce qu'il l'a fait libre et maître de sa volonté. La défense que Dieu fit au premier homme , la menace de mort en cas de désobéissance, prouvent que l'homme était libre d'obéir ou de désobéir. Les lois portées dans la suite par le Sei(;neur, qai a a mis devant l'homme le bien et le mal, la vie et kl mort;» ses exhortations comme ses m^ naces, tout cela prouve manifestement que l'homme est né libre d'observer la lot ou de b violer. C'est donc au libre arbitre de rhoaune qu'il faut imputer le mal.

Mais, objecte-t-on (c. 7, 8), dès que le don du libre arbitre devait être si fatal à l'homme, Diea n'aurait pas dû le lui faire. Je soutiens an contraire que ce don là est un effet de la sagesse et de la bonté de Dieu. Il fallait que Diea ftt connu ; il fallait qu'il y eût de ses ouvrages capables et dignes de le connaître : qui en est plus digne que l'être produit du souffle de Dieu même, à son image et à sa ressemblance? Dieu étant libre, son image devait Tètre; mais comme Timage ne peut atteindre la perfiectioB de son divin original , comme elle n*est que le souffle de Dieu et non sa substance, elle est nécessairement défectueuse par quelque endroit ; elle est capable d'abuser de sa liberté; en on mot elle n'est pas impeccaUe, parce qu'elle n'est pas Dieu. L'homme créé pour être le maître de l'univers, devait surtout être le maître de lui-même.' Dieu seul est bon far sa nature ; il est par sa nature , par son essence, tout œ qu'il est. L'homme, au contraire, n'a rien que ce qn'l a reçu ; il n'était bon que parce que son anteor, l'auteur de tout bien , l'avait Fait tel ; pour que la bonté devînt propre, et passât en qoelqQe sorte en nature , pour qu'il pût mériter, il hllait qu'en vertu de son libre arbitre , il choisit de lui-même le bien en rejetant le mal. Sans celte liberté , Faible contre le mal , entraîné par k

CONTRE MARCION

bien , il n'ebt été ni vertueux ni criminel , il n'eût été que vil esclave du vice et de la vertn , indigne de récompense ainsi que de châtiment: une nécessité insurmontable eût bit tout , la volonté n'eût rien iïit. Dieu lui impose des lois , Dieu Tavertit qu'il le jugera : ces lois , ce jugement supposent nécessairement dans Thomme la faculté de se déterminer librement au bien et au mal , d'obéir et de désobéir à la loi , autrement ces lois seroient absurdes, ce jugement ii^uste.

Mous avons vu que la bonté et la sagesse de Dieu avaient conspiré à faire Thomme libre; :ela doit nous suffire. Nous ne devons pas nous laisser ébranler par les suites et l'abus de cette ijjerté, entièrement contraires au dessein de Dieu, et qui ne peuvent être imputés qu'à l'bomme. La bonté de Dieu, dont tous les ouvrages sont nécessairement bons, n'a pu rien produire de mal; l'homme seul doit s'accuser et se condamner; c'est faute d'avoir réfléchi sur les desseins de Dieu et sur la nature de l'homme , qiu^on ose foire des reproches au Créateur.

Par ce que nous venons de dire , tout est à couvert dans Dieu, sa bonté, sa sagesse, sa près- :ience , sa puissance. Dieu est ferme et invariable dans ses desseins ; ayant une fois donné à l'homme le libre arbitre, il a dû lui en laisser Raire usage , sans que sa prescience qui prévoyait l'abus, et sa puissance qui pouvait le prévenir, Y missent obstacle; autrement il eût changé , il eût détruit l'ouvrage de sa sagesse et de sa bonté.

Supposons que sa prescience et sa puissance eussent empêché l'abus, et par conséquent l'exercice de la liberté humaine, qu'il eût éloigné Àd:im de l'arbre fatal, chassé le serpent séducteur, lorsqu'il allait aborder Eve; quels reproches ne vous croiriez-vous pas en droit de lui faire? Vous le taxeriez de foiblesse, de légèreté, d'inconstance , de manque de prévoyance. S'il a donné le libre arbitre , pourquoi s'y oppose-t-il ensuite? et s'il s'y oppose, pourquoi Ta-t-il donné ? L'homme seul eût été coupable en violant la loi qui lui était imposée; mais le législateur n'eût pas dû la révoquer lui-même, renverser l'ordre qu'il venait d'établir.

En un mot, tout ce que vous auriez dit contre le Créateur, contre son inconstance, son opposition à lui-même , dites-le donc pour lui , pour

sa frrmeté, sa fidélité, sa puissance, où brillent et sa sagesse et sa bonté. Non content d'avoir donné la vie à l'homme , il lui avait commandé de bien vivre, en se conformant à sa loi ; et loin de l'avoir créé pour la mort , il veut le rappeler à la vie ; il ne veut point la mort du pécheur, mais sa conversion. 11 avait mis l'homme dans un état de vie , et l'homme s'est lui-même donné la mort; et ce n'a été ni par faiblesse ni par ignorance, en sorte qu'on ne saurait rien imputer & Dieu : ni le péché ; Dieu l'a voit défendu^ il l'a condamné , puni et effacé ; l'homme seul s'en est rendu coupable par l'abus de sa liberté: ni la nuMTt; Dieu l'en avait menacé pour qu'il s'en préservât; l'homme l'a méritée par sa désobéissance volontaire. Jamais Diçu n'eût mis l'homme sous le joug de la loi, s'il ne lui eût donné la force de le porter. Jamais il n'eût menacé le transgresseur, si la transgression eût pu être excusée. Adam , l'image et la ressemblance de Dieu , n'était pas inférieure à son adversaire, l'ange rebelle et dégradé; aussi tous les jours avec cette même liberté qui a péché dans Adam , l'homme triomphe de l'ennemi du

salut, et accomplit la loi divine Quelle gloire

pour l'homme de vaincre son vainqueur! Mais cet esprit pervers et séducteur est donc Touvrage de Dieu? Dieu, il est vrai, l'avait créé, mais brillant de gloire , orné de la justice et de la sainteté. Lui seul s'est perverti , s'est dégradé par l'abus coupable de sa liberté; Dieu Tavait fait ange, il s'est fait démon. Ainsi il est démontré et il est incontestable que tout le bien vient du Créateur, tout le mal de la créature libre et rebelle à son Créateur.

Jusqu'à la chute de rhomme (c. 1 1), Dieu ne parut quebon;depuisil se montra juge sévère, cruel même , disent les marcioniles. Alors la femme est condamnée à enfantei; dans la douleur, et à être assujettie à son mari, elle qui auparavant lui avait été donnée pour compagne, qui avait vu avec plaisir son Créateur les bénir tous deux, en leur disant :aGroissez et multipliez.» La terre est maudite, elle était bénie auparavant; elle se hérisse de ronces et d'épines, auparavant elle ne portait que des plantes utiles et des fruits agréables. L'homme ne gagne plus son pain qu'à force de travail et à la sueur de son front; auparavant il vivait sans peine de tous les fruits que lui offrait le jardin du paradis. L'homme est

condamné i rentrer dans la terre d'où il venait de sortir , à subir la mort , lui qui était destiné à vivre toujours. Il est couvert de peaux ; auparavant il était nu sans s*en apercevoir. En un mot , la bonté de Dieu a précédé; il la tire de son fonds; la sévérité a suivi ; c^est nous qui l'avons provoquée.

Attaquez donc dans Dieu la qualité déjuge, vous qui avez imaginé un Dieu qui n'a que de la douceur et de la bonté. Mais ce Fantôme de Dieu est un être faible, pervers et nul, qui donne des lois, établit un ordre qu'il ne sait ni smtenir, ni venger, puisqu'il ne juge point. Vous osez censurer Dieu comme juge ; vous devez donc canoniser l'injustice qui est un bien, dès que la justice est un mal. Mais si vous êtes forcé d'avouer que l'injustice est un mal, un très-grand mal, vous Tètes aussi de reconnaître que la justice est un très-grand bien. Des qualifications contraires conviennent nécessairement à des vices et à des vertus diamétralement contraires.

La justice est non-seulement très-bonne , et par conséquent une espèce de bonté; elle est encore le rempart et le flambeau de la bonté ; la bonté cesse de l'être , si la justice cesse de l'accompagner et de la guider. Rien de ce qui est injuste ne saurait être bon, et tout ce qui est juste est nécessairement bon.

Si labonté(c. 12),estinséparabledelajustice,la cbimère d'un Dieu qui ne serait que bon, comme d'un Dieu qui ne serait que juste, s'évanouit nécessairement. La bonté et la justice de Dieu brillent également dans tous ses ouvrages. La justice de Dieu, sans doute, ne vient pas de l'injustice de l'homme. Dieu n'a pu être sans sa justice; toutes les perfections dans lui sont essentielles et éternelles; mais depuis le péché de l'homme , la justice divine a eu des fonctions particulières.

Depuis que le mal est entré dans le monde (c. 13), que la bonté de Dieu a été blessée, sa justice a dirigé sa bonté. Elle l'a offerte à ceux qui en étiiicut dignes , Ta refusée aux indignes, l'a ôtée aux ingrats , l'a vengée de ses ennemis. Elle juge , elle condamne , elle punit : ses jugemens, ses punitions, la terreur quils inspirent, sont un frein contre la licence, un encouragement à la vertu. Quelque recommandable que soit la vertu par elle-même , en serait-ce assez pour lui

acquérir, du moins pour lui conserver beaucoup de partisans, si on pouvait s'en écarter impunément ? Contre tant de pièges semés sur la route de la vertu , contre tant d'attraits au mal , la crainte des jugemens de Dieu n'est-elle pas nécessaire sur les caractères même les plus révoltés contre le bien , les plus enclins au mal ? Li voie du vice est la voie large , et de tout temps la plus fréquentée; mais ne le serait-elle pas encore plus, si on était sûr qu*il n*y a rien 1 craindre en la suivant? Le Dieu juste tait retentir à nos oreilles les plus terribles menaces; i peine suffisent-elles pour nous intimider, pour sauver notre innocence. Que serait-ce donc sll gardait un silence étemel ? Prétendrez-vous qœ la justice de Dieu est un mal, tandis qu*elle s'oppose si vigoureusement au mal? NIerei-vons qu'elle soit un bien , tandis qu'elle seule commande efficacement le bien ? Aimeriez-vous un Dieu tel que les passions le voudraient, qui fivorisât ou tolérât le crime? Appelleriez-voosmi Dieu bon, celui qui rendrait tous les hommes méchans par l'assurance de l'impunité ?

Un Dieu bon est nécessairement un Dieu qui ordonne et qui exige le bien. Un Dieu, à moins que lui-même ne soit souillé par le crime, est l'ennemi du crime; s'il en est rennemi, il le poursuit et le punit. Rien dans toat cela ne déroge h la bonté de Dieu , puisqu'il n'est tout cela que pour notre bien.

C'est dans notre croyance seule qtfil se montre véritablement tout-puissant ; puissant pour récompenser, puissant pour punir. Vous k dépouillez d'une partie de sa puissance, si tous as lui attribuez que le pouvoir de fiiire du bien. Je ne saurais même attendre avec certitude de récompense de sa part , si vous dites qa'll ne pcat que récompenser. La punition du crime snit nécessairement la récompense de la verta; qui ne peut pas le premier, ne pomra pas plus le second. L^idée de la justice est rcnfermie essentiellement dans l'idée de la Divimlé.

Dieu est à la fois père et mattre ; père par ■ clémence , mattre par sa loi ; père par sa pmh sance bienfaisante, maître par sa poissanees^ vère ; comme père, infiniment aimable; maître infiniment redoutable : aimable, qu'il préfère la miséricorde au sacrifice; tnble, parce qu'il ne souffre poinl le péché; aimable , parce qu il veut le repentir da péchctf

CONTRE MARCION

et non pas sa mort ; redoutable parce qu'il ne pardonne point au pécheur impénitent. Aussi la loi dit tout ensemble : «Vous aimerez Dieu et vous le craindrez ; > Tun est pour |c fidèle, Tautre pour le rebelle.

Le même Dieu (c. 14) estjtout à tous; il frappe, il guérit; il donne la mort et il rend la vie; il humilie et il glorifie ; il crée le mal et il fait la paix. Mais de là Thérétique prend occasion de nous reprocher que notre Dieu dit lui-même, quMl est auteur du mal. 11 faut démêler Téquivoque du mot mal, et la difficulté s'évanouira.

11 y a deux sortes de maux ; les maux qui sont dès crimes, et les maux qui sont les peines des crimes. Nous distinguons avec soin deux choses si différentes, que nos adversaires ont intérêt de confondre. Les maux crimes, c'est le diable qui en est le père; les maux peines, Dieu en est Fauteur. Les uns sont les fruits de Tiniquité, les autres sont des actes de la justice de Dieu, qui punit des maux criminels par des maux justes.

Dieu se dit Fauteur de ces derniers maux qui sont inSigés par un juge vengeur ; ce sont à la vérité des maux par rapport aux méchans qui les souffrent , et qui condamnent de véritables biens comme des maux; mais ce sont en euxmêmes , et à parler exactement, des biens , puisqu'ils sont justes, qu'ils vengent la vertu et châtient le vice ; par conséquent ils sont dignes de Dieu.

Si vous le niez, prouvez donc qu'ils sont in- IQStes, prouvez que c'est injustement que rtMHnme , transgresseur et contempteur de la loi divine , est puni ; que c'est injustement que les désordres et Timpénitence des hommes ont fait tomber du ciel et les eaux du déluge et des feux dévorans; que c'est hijustement que TÉ- • gyple , livrée aux superstitions les plus honteuses et les plus criminelles, adorant ses croco- I diles et méprisant le vrai Dieu , persécutrice i du peuple de Dieu , a été frappée de ces dix ; plaies fameuses. Si Dieu a souvent châtié son ■1 propre peuple, c'est que son peuple était ingrat 1= et rebelle.

r En un mot , pour condamner Dieu , juge et < Vengeur du crime et de rinjustice, il fout que Vous justifiiez le crime et l'injustice.

Examinez (c. 15) la conduite du souverain luge; prouvez, si vous pouvez, qu'il est ii\iuste.

I qu'il a puni des crimes qui n'existaient point ; sinon, dès que ses jugemens sont justes et ses châ- , timens mérités, sa sévérité même est juste et louable, et toutes ses suites, la colère et la jalousie, ce que vous appelez cruauté. Vous ne condamnez pas un chirurgien , vous ne condamnez point les instruniens dont il se sert pour couper et pour brûler, et sans lesquels il ne peut exercer son art; mais condamnez-le s'il coupe où s'il brûle mal à propos et sans nécessité. Appliquez ceci aux jugemens de Dieu.

Nous avons été instruits à Técole des prophètes et de Jésus-Christ et non pi^s à celle d'£picure ni des autres philosophes. C'est pourquoi nous sommes bien éloignés de penser que la Divinité ne prend aucun soin des choses humaines.

« Mais, nous disent les hérétiques, si Dieu a de la colère, de la jalousie, s*il se venge , il est donc changeant, corruptible et mortel. » Ces raisonnemens n'effraient pas les chrétiens, qui croient en un Dieu mort, et néanmoins vivant éternellement. Mais qu'elle extravagance de juger de Dieu par l'homipe, de transporter à la Divinité nos passions et nos faiblesses! Ne nous laissons pas tromper par la ressemblance des noms. Il y a autant de différence entre les sentimens de Dieu et ceux des hommes, qu'il y en a entre leurs natures. Cest ainsi qu'on attribue à Dieu des yeux, des bras, des oreilles, quoiqu'il ne puisse y avoir rien de semblable dans Dieu. Il suffit de réfléchir que Dieu est le créateur des hommes, pour éloigner de lui tout ce qui ressent l'imperfection et la mortalité humaine : Dieu a sans doute toutes les bonnes qualités de l'homme, mais de la manière qui convient à Fêtre parfait et étemel, sans émotion, sans changement, sans altération. C'est aiosi que son courroux, son indignation, sa jalousie s'enflamment contre les ingrats, les superbes, contre tous les méchans. Ainsi est-il compatissant pour les faibles, [latient à l'égard des pécheurs, juste pour tous, généreux et magnifique pour les bons.

Les marcionites ne (c. 17) veulent pas reconnallre dans le même Dieu, avec la souveraine justice, cette bonté universelle qdi fait pleuvoir sur les bons et sur les méchans, qui fait lever le soleil sur les justes et sur les injustes. En vain, Marcion a-t-il voulu effacer de FÉvangile ce témoignage que le Christ rend au Créateur. Qu*i)

TERTULLIEN

Teffacc donc aussi de tout Vunivcrs où il est gravé ; qu'il Tefface du cœur de chacun de nous, où nous le lisons. Cette même patience, que nie Marcion, Tattend et le jugera. Que d'exemples de patience et de miséricorde ne nou3 fournissent pas les livres saints!

Cette loi ancienne (I. iv, c. 14), que vous attaquez avec tant d'acharnement, que vous soutenez Fouvrage du mauvais principe, est remplie de préceptes de justice, d'honnêteté, de pudeur, de bonté même et de bienfaisance. Et ne dites pas qu elle ait rien empruntédesloishumaines;avaut Lycurgue et Solon, était Moïse, était Dieu, auteur de cette loi. Dans cette loi tous les devoirs, toutes les vertus sont prescrites , tous les crimes défendus, a Vous ne tuerez point ; vous ne commettrez point d'adultère; vous ne porterez point faux témoignage; vous ne désirerez rien contre la justice et la chasteté; vous aimerez votre prochain comme vous-même. Tous les sept ans vous mettrez en liberté vos esclaves; vous abandonnerez au pauvre le produit de vos terres. » Les animaux mêmes ne sont pas oubliés, non pas pour eux-mêmes sans doute, mais pour accoutumer nos cœurs à la douceur et à la compassion envers nos semblables. Je ne finirais pas si j'entreprenais de rapporter toutes les maximes, tout les préceptes de la loi sur la bienfaisance et l'amour du prochain. C'est pourquoi le Christ a dit que la loi et les prophètes étaient renfermés dans les préceptes de Tamour de Dieu et de l'amour du prochain.

Mais (1. II, c. 18), je dois justifier la loi dans les points où elle est attaquée. La loi du talion, cœil pour œil, dent pour dent, » n'avait pas été portée pour autoriser à rendre le mal pour le mal, mais pour prévenir et réprimer la violence par la terreur. Comment persuader à un peuple grossier et incrédule d'attendre la vengeance du Seigneur, selon l'oracle du prophète : a La vengeance m'appartient, et je Texercerai dans le temps?» I^ seconde iqure permise empêchait la première, et par conséquent n'avait point lieu elle-même. Rien de si effrayant pour l'agresseur et de si capable de le contenir, que l'assurance d'être traité coaune lui-même aurait traité.

Qu'on ne cherche (I. it, c. 16) plus à opposer la loi ancienne à la nouvelle; le but et l'esprit de ccsdcQx lois est lê même sur le pardon des iiyures.

Jésus-Christ, en interdisant absolument la vengance , et en disant : «Que celui qui a été frappé sur une joue présente Tautre, nne ooromanderiea de contraire à la loi du Créateur. M'avait-elle pas dit aussi : c Ne rendez à personne le mal pour le maU? Que personne ne se ressouvienne da mal qu'il a reçu de son prochain^?» Si die défend jusqu'au souvenir del'ipjure, à plus forte raison défend-elle la vengence. Mais la loi qui avait à conduire des hommes dont le caractire et la foi n'étaient pas les mêmes, a dû parler de différentes manières. Elle apaisait llsraélite religieux , en lui faisant attendre la vengeance do Seigneur; elle effrayait le juif incrédule, en Im montrant la vengeance humaine prête à tomber sur lui. En un mot , la représaille n'était permise que pour arrêter ceux que la foi d'un Diea 1 vengeur ne pouvait contenir. Au reste , Fooe et l'autre loi n'interdisent la vengeance que pir la raison que Dieu se l'est réservée; sans cela j la patience de l'offensé serait une faiblesse funeste, enhardirait les méchans à offenser sav retenue 3. Si Dieu ne vengeait pas, il aurait 4 permettre la vengeance ; puisqu'il ne la pennet point , c'est qu'il la tirera lui-même.

Si la loi défend quelques viandes(l. n, c. 18),fl elle déclare immondes quelques animaux , qwque bénis dès l'origuie da nsonde, son desKÎ est d'exercer la tempérance, de mectre un fM à cette gourmandise qui regrettatt les ooneo» bres et les melons de l'Egypte, tandis qu'oo U servait le pain des anges. On voulait préfor l'incontinence et le libertinage, sûtes QrdiDaio| de l'intempérance: c'était aoaai pour éteirfr en partie la soif de l'cnr, en 6tant le prétatcàj besoin des richesses pour une nouiritt rH cherchée et somptueuse; enfin pour fam l'homme à jeûner pour Dieu, et i ae eaMUfl des alimens les plus communs. j

Quant à ce long, embamusant el nhiBw

« Ecdés., 28.— > Zacb., 7 eca • La Vulgate a traduit diff^iimiiiU il prophète; mais nous litooi dam la M

chezpaslaTeDGeaiioe,oubUeilesiiqims.i

moyen simple et abrégé de jMtUer te ldtaB»Mfj dire avec de savant oonimentateaiiy qne la Mi i sait pas les particuliers à reiécntcr, cC à Uce à eux-mêmes, mais les senb mashmiSL CMi le sens que présente de Itti-méme le teste de la chap. 24; Dent, diap. la)

CONTRE MARCION

détail de cérémonies et de sacrifices , Dieu fait entendre clairement ce qu'il en pense dans plusieurs endroits , lors, par exemple, quMIdit: « Qu'ai-je besoin de la multitudede vos victime^ est-ce donc là ce que j'ai désiré de vous ?» Dieu, qui connaissait le penchant de son peuple à Tidolâtrie, voulut Fen détourner, rattacher à la vraie religion , par les mêmes observances qui étaient en usage chez les idolâtres.

Il se proposait aussi (I. u, c. 19) de dompter, par des pratiques gênantes et multipUées, des esprits grossiers et indociles. Il voulait par ses rites religieux si diversifiés, et répétés en tant de circonstances, le retenir sans cesse en sa présence, Taccoutumer à méditer jour et nuit cette loi divine, la source à la fois du bonheur, de la gloire et de Finnocence de Phomme. Je ne parle pas des sens mystiques d'une loi tout en figures et en prophéties.

De plus , œs prophètes sont pleins de maxives et de préceptes dignes de Dieu , et qui démontrent que le Dieu de la loi et des prophètes ne peut être que le bon principe : a Extirpez l'iniquité de votre cœur, rendez justice à tous; protégez la veuve et l'orphelin ; partagez votre pain avec celui qui a faim ; recevez chez vous celui qui n*a pas d'asile, couvrez celui qui est nu, ne méprisez pas votre semblable; mettez un frein à votre langue ; éloignez-vous du mal et faites le bien ; fuyez les méchans et les impies; recherchez la compagnie des hommes religieux et craignant Dieu; mettez votre confiance en Dieu , plutôt que dans aucun prince de la terre , et tout vous réussira ; cherchez la paix , conservez-la précieusement; si la colère vous surprend, n'y persévérez pas; qu'il est doux , qu'il est heureux pour des frères d'habiter ensemble, occupés sans cesse à étudier la loi divine ! Le juste , semblable à un arbre planté sur le bord d'un ruisseau, portera ses fruits dans le temps et ne perdra pas une de ses feuilles; celui qui a le cœur et les mains purs , qui n'a jamais trompé personne, sera béni du Seigneur et comblé de ses grâces ; l'œil du Seigneur est toiqours sur ceux qui le craignent et qui espèrent en lui , il les délivrera de la mort étemelle; fis ont beaucoup i souffrir , mais le Seigneur les afHrandiira pour toujours de leurs souffiraneea ; leur mort sera honorable devant lui ; il gardera tous leurs os, aucun d'eux ne périra.

et leurs âmes seront sauvées. » Je m'arrête. Ce court échantillon suffira pour faire connaître la bonté de notre Dieu.

Mais nous avons (1. ii, c. 20) à foire à des esprits pervers et blasphémateurs, qui ne cherchent qu'à répandre leurs ténèbres sur les perfections de Dieu, qui brillent d'un si vif éclat , et à les souiller de leur venin infecte. Suivons-les à travers les nuages dont ils s'enveloppent; montrons au grand jour ces esprits de ténèbres. « Gomment, disent-ils, excuserez-vous votre Dieu, qui commande aux Hébreux de voler les Égyptiens?» Censeurs aveugles, qui ne voyez pas que ce sont les Hébreux qui sont ici lésés, et qui ont à se plaindre ! Rappelez-vous Topprcssion où ils ont gémi en Egypte, sous ces maîtres impitoyables, les ouvrages pénibles et forcés aux quels ils les avaient condamnés, les villes qu'ils leur avaient fait bâtir, sans leur avoir jamais payé aucun salaire; et vous conviendrez ([uc les vases et les habits des Égyptiens sont une juste mais trop faible compensation. Je ne parle pas des enfons desHébreux, jetés dans le fleuve. JNierczvous que leurs pères eussent droit de les reclamer aux Égyptiens?

Vous vous efforcez (c. 22) de mettre Dieu en contradiction avec lui-même, en citant de lui des ordonnances qui marquent de la légèreté et delà variation. «Il défendait, dites-vous, de travailler le jour du sabbat, et cependant il ordonna qu*on portât l'arche autour de Jéricho , Tespace de huit jours. 9 Pitoyable objection! Le travail défendu est un travail profane, mais nullement ce qui a rapport â la religion, ce qui est ordonné par Dieu même. La loi dit expressément : a Vous avez six jours pour travailler à tous vos ouvrages; mais le septième, qui est le sabbat , le Seigneur votre Dieu se Test réservé. » Le transport de Tarche, ordonné par Dieu même , ne pouvait être une œuvre profane et servile interdite par la loi du sabbat ; c'était une œuvre religieuse qui, loin de profaner le sabbat , entrait dans sa sanctification.

S'il est défendu (c. 22) de faire aucune image de tout ce qui est dans le ciel , dans les eaux et sur la terre,ce n'est que dans le cas de l'idolâtrie. Car on lit immédiatement après la défense : «Vous ne les adorerez pas , ni ne leur rendrez aucun culte; » Ainsi, ni le serpent d'airain destiné i guérir ceux qui avaient été mordus par les

TERTULLIEN

serpcns, et la fifyurc d'un {p*and mystère , ni les R}]fure8 de chérubins qui décoraient l'arche du Sci[];neur, et qui n avaient non plus aucun rapport à ridolâtrie , n'ont pu être renfermes dans la défense.

Si Dieu rejette les sacrifices des juifs, qu'il avait cependant ordonnés , s'il déclare qu'il les a en abomination , ce n'est point lé{]^èreté de sa part; c'est qu'on les lui offrait avec des intentions criminelles , avec des mains et un cœur souillés. Et Dieu ne désire pas de sacrifices pour eux-riTièmes : » Je ne me nourris pas, dit-il , de la chair des taureaux, et je ne bois pas le san{; des boucs.» Par une raison contraire, les oblations d'Abel et le sacrifice de Noé lui plurent. Un puissant roi aQréera les dons les plus modiques, présentés par le zèle et la fidélité , taudis qu'il rejettera tout ce qui viendrait d'une troupe de factieux et de rebelles.

On n'aurait pas moins de tort (c. 23) de reprocher à Dieu de tenir une conduite différente à l'égard des mêmes personnes en des temi)sdifférens, de rejeter ceux qu'il avait autrefois choisis, comme s'il y avait de sa part ou de l'inconstance, ou défaut de connaissance de l'avenir. Dieu se comporte en cela comme un juge intègre , qui condamne ou absout selon le mérite actuel des personnes qu'il a à juger. Ainsi Saûl est choisi , lorsqu'il était distingué par sa vertu entre tous les enfans d'Israël, il est rejeté, lorsque par sa désobéissance et son obstination , il s'est attiré ce châtiment. Salomon est réprouvé , lorsque des femmes étrangères ont égaré le plus sage des rois, et l'ont asservi au culte des idoles.

Qucdevrait donc faire notre Dieu pour échapper à la censure des marcionites (c. 24) ? Condamner la vertu à cause du vice qui la souillera un jour, ou canoniser le vice par égard pour des vertus qui n'existent plus? Que l'homme soit constant dans le bien ou dans le mal , Dieu sera toujours le même à son égard. Ghange-t-il ? la justice de Dieu exige qu'il le traite selon que son changement le méritera.

Vous opposez l'ancien testament au nouveau (1. m, c. 24 et l. IV, c. 14). Vous ne cessez de décrier les promesses temporelles renferméesdans le premier. Ignorez-vous que notre Dieu, le créateur de l'univers, est également le maître du ciel et de la terre; qu'il peut disposer également

des biens temporels et des biens éternels ; qu'il a commencé par promettre les premiers, pour préparer aux autres, afin que sa fidélité dans les objets moins importans fût le gage de sa fidélité dans des biens d'un ordre plus relevé? D'ailleurs il a laissé aux serviteurs la fonction d'annoncer la gloire et les biens terrestres. Il a réservé à son fils , et à son Christ d'annoncer les bieos célestes et divins.

Vous triomphez (I. ii, c.24), en nous objectant une difficulté que vous croyez insoluble ; eVst qu on lit dans quelques endroits de nos Écritures que Dieu s'est repenti de ce qu'il avait fait; d m'i vous inférez que non-seulement Dieu manque ou de constance ou de prévoyance , mais même qu'il se reproche quelque faute. «Je me repens,» dit le Seigneur à Samuel, «d'avoir établi Saiil roi. »

On ne prend pas garde que c'est là une façon de parler énergique que Dieu emploie, pour reprocher à celui qu'il rejette , son crime et sou ingratitude, qui l'obligent à lui retirer ses grâces. Le terme de repentir dans la bouche d'un homme , signifie, il est vrai, le regret ou d'une erreur, ou d'une foute , quelquefois même du bien ; mais il ne saurait avoir ce sens dans la bouche de Dieu , qui ne peut ni se tromper, ni faire le mal , ni regretter le bien. C'est ce que dit Samuel à Saiil : a Le Seigneur vous a ûté le royaume d'Israël , pour le donaer à un autre, qui en est plus digne que vous; et n'espérez pas qu'il change de résolution. Jamais il ne lui arrive , comme à l'homme , de se repentir. > Le repentir, en un mot, ne peut avoir sa source que dans la légèreté , le défaut de prévoyance ou de persévérance dans le bien. Il ne peut donc jamais se trouver dans Dieu à Fégard de llnmiDe. Le repentir appliqué à Dieu , que peut-il donc signifier? Rien autre chose qu'un changeDcat de conduite, mérité par le cbangement de l'homme.

Répondons (c. 25) encore à quelques ducuKS de nos adversaires. Pourquoi Dieu dit-il à Adam, dans le paradis : « Où ètes-vous? » Il ignorait donc où il était?

Le Seigneur ne pouvait pas plus ignorer le lieu où il s'était caché, que le p6ché qu'il venait de commettre. Ces mots , « où ètes-vous », n oot pas seulement rapport au lieu; ils sont un commencement de reproche , et ils indiquent réiat

CONTRE MARCION

affreux où Adam était tombé. Sans doute un ooin du jardin ne pouvait être caché à celui qui tient Tunivers dans sa main , dont le ciel est le trône et la terre Tescabeau ; et quand Dieu demande à Gain où est son Frère Abd , il avait entendu la voix du sang d*Abel , qui criait du sein de la terre; mais il voulut donner à Adam le jnoyen de confesser son crime , et de commencer par là à Texpier. Il permit au contraire que Catn mit le comble au sien par le mensonge et par l*endurcissement : aussi EKeneutpitiéd'Adam et maudit Gain , et donna deux grandes leçons aux pécheurs de tous les siècles.

Pour toutes les faiblesses , indignes de Dieu (c. 27), que vous reprodiez à Jésus-Ghrist, je dirai, en un mot : que Dieu n'a pu se faire homme, et converser avec les hommes, sans en prendre les sentimens, les affections, les Faiblesses même, pour tempérer par là Téclat de la nugesté divine , que Fœil de Fhomme eût été incapable de soutenir. Je dis que Dieu n*a pu se Faire homme sans descendre à des choses indignes de lui , si TOUS voulez, mais cependant nécessaires pour lliomme , et qui par là redeviennent dignes de Dieu, puisque rien n'est plus digne de Dieu que le salut de Thomme.

Tout ce que vous concevez de grand, de digne de Dieu, vous le trouvez en Dieu le Père, toujours dans le ciel , invisible , inaccessible , et pour ainsi dire le Dieu des philosophes. Tout oe que vous regardez comme indigne de Dieu se trouvera dans le Fils, qui a été vu et entendu parmi les hommes, ministre de son Père , réunissant dans lui l'homme et le Dieu ; Dieu par sa puissance, homme par s^ raiblesses, qui donne à lliomme tout ce qn-fl ôte à Dieu ; enfin Topprobre de mon Dieu est le mystère du salut des liommes. Dieu était avec les hommes comme leur ^1, afin que Thomme pût agir avec Dieu comme son égal ; Dieu s*est fiiit petit pour rendre Thomme très-grand ; Dieu vivait au milieu des hommes, pour apprendre à Thomme

à se comporter comme Dieu ; et partout il est en butte à vos censures! Gomme juge, vous trouvez qu*il est sévère jusqu'à la cruauté. Vous voulez qu'il ne soit que bon , et sa bonté , son amour pour les hommes , vous les traitez de f«î« blesse et de bassesse. Il ne saurait obtenir votre suffrage ni dans sa grandeur, ni dans son abaissement , ni comme juge, ni comme and!

Quoi de plus honteux, me dit-on, que la naissance de votre Dieu (I. m, c. 2)? Déclamez donc tant qu*il vous plaira contre les saints et vénérables ouvrages de la nature. Déclamez contre ce que vous avez été, contre ce que vous êtes vousmêmes : pour moi je demeure attaché au Glirist , je ne souffrirai pas qu'on me sépare de Jésus, quelles que puissent être ses humiliations. Par la raison même qu*il est humilié , qu'il est méprisé , je le reconnais pour mon Ghrist. Les prophètes nous ont annoncé que tel serait le Ghrist. Sa bassesse prouve sa grandeur. S'il n'était pas Faible, s'il n'était pas rassassié d'opprobres, ce serait un faux messie ; ce ne serait plus mon Dieu.

Nous trouvons (1. iv, c. 21) dans les prophètes un long détail des bassesses et des Faiblesses du Ghrist; à sa naissance, avant sa naissance, pendant sa vie et à sa mort , îusqu'à paraître un vil insecte plutôt qu'un homme. «Geiui qui rougira de moi devant les hommes, dit-il, je rougirai de lui devant mon Père, d Nous devions être guéris par ses plaies , sauvés par ses opprobres ; et ce n'est pas sans raison qu'il s'est abaissé , qu'il s'est anéanti, puisque c'est pour l'homme, son ouvrage, son image et sa ressemblance. L'homme qui n'avait pas eu honte d adorer le bois et la pierre, ne devait pas avoir honte de reconnaître à ces traits le Ghrist; il devait du moins montrer le même courage pour le libérateur et le réparateur du genre humain ; il fallait que par la sainte impudence de la foi, il satisfit à Dieu pour la coupable impudence de l'idolâtrie.

MINUCIUS FÉLIX

OCTAVIUS

▼ERS l'au 200 DR J.-O.

I. Quand je pense à mon cherOctavius et qa'il me souvient de ces agréables momens que nous avons passés ensemble, je goûte tant de plaisir , qu'on dirait que je suis encore en ces temps heureux. Son image en disparaissant à mes yeux, ne s'est que plus profondément gravée dans mon cœur et s'est pour ainsi dire incorporée avec mes sens les plus intimes. Et certes, ce n'est pas sans raison qu'un si saint et si excellent personnage m'a laissé tant de regret de sa perle, puisqu'il m'a toujours tant aimé que partout, et dans les passe-temps et dans les affaires les plus sérieuses , il voulait ce que je voulais; vous eussiez dit que nous n'avions tous deux qu'un cœur et qu'une àme. Il avait été autrefois le confident de mes amours et le compagnon de mes erreurs; et lorsque les nuages ftrrent dissipés , et que je sortis des ténèbres de l'ignorance pour nattre à la lumière de la vérité, il voulut être mon guide, et eut la gloire de me prévenir dans une si sainte entreprise. En me rappelant ainsi les dernières époques de notre liaison , ma mémoire s'arrêta sur l'entretien grave etimportantqu'il eut avecGécilius en ma présence, lorsqu'il le ramena de ses vaines superstitions à la connaissance de Jésus-Christ.

IL II était venu à Rome pour me voir plutôt que pour ses affaires , et n'avait pas craint , pour l'amour de moi , de quitter sa famille et de laisser des enfans encore tendres et en l'âge où ils sont le plus aimables, lorsqu'ils commencent à prononcer à demi les mots et que le défaut de leur langue donne tant de grâces à tout ce qu'ils disent. Je laisse â penser si je fus ravi d'un bonheur si peu attendu. Je ne pouvais me lasser de l'embrasser , et de lui demander ce qu'il avait fait en mon absence. Mais quand ce premier feu fut passé, après avoir passé quelques jours ensemble et nous être fait l'un à

Tautre le »édt de nos aventures, nous fûmes d'avis d'aller â Ostie, cité charmante, où les bains de mer pouvaient à la fois rétablir ma santé et offrir d'agréables délassemens â mon esprit. Les vacances des vendanges me permettaient de m'éloigner du barreau. La douce température de l'automne avait succédé aux grandes chaleurs de Tété. Arrivés dans cette délicieuse ville , un jour nous allâmes nous promener sur le rivage ; on y jouissait d'un air frais qui réveillait les esprits et rendait les membres plus vigoureux ; il y avait un plaisir inexprimable â presser mollement le sable du rivage qui conservait les légères empreintes de nos pas. Cécilius, qui était de notre compagnie, voyant une idole de Sérapis, la salua en passant en baisant sa main selon l'usage du vulgaire superstitieux. III. Alors Octavius s'adressant â moi : a Tu as tort , me dit-i) , mon frère , de souffrir qu'un homme qui est tous les jours en ta compagnie soit dans un si grand aveuglement que d'aller se prosterner en plein jour devant des pierres, qui sont parfumées et couronnées de fleurs à la vérité, et qui sont taillées en idole, mais qui ne sont pourtant que des pierres : il y va certes autant de ton honneur que du sien à ne pas le laisser dans cette erreur, d Nous avions alors traversé plus de la moitié de la ville, et commencions à suivre le rivage à l'endroit où il est le plus découvert. Les ondes venaient battre doucement la grève et avaient étendu le sable comme si elles l'eussent préparé pour la promenade ; cl comme la mer n'est jamais bien tranquille, même quand les vents sont apaisés , elle nous offrait alors non des vagues tumultueuses et écumantes, mais des flots faiblement agités qui se précipitaient vers le rivage. Cependant nous prenions plaisir à nous égarer le long de la côte; les flots venaient expirer à nos pieds, cl puis

MINUCIUS FÉLIX

nous les voyions regagner la mer et rentrer dans ce vaste élément. Ainsi nous continuions agréablement notre promenade sans quitter le rivage qui se courbe doucement dans cet endroit. Oclavius nous entretenait de la navigation avec tant de plaisir, que nous ne nous lassions ni de nous promener ni de Tenlendre. Il est vrai que, pour ne nous point trop éloigner, nous retournions sur nos pas, lorsque, étant arrivés à Tendroit où Ton retire à sec les vaisseaux , nous vîmes de petits garçons qui s'exerçaient à Tenvi à jeter des pierres sur Teau. Le jeu consiste à amasser de petits cailloux sur le rivage, et Ton choisit les plus ronds et les plus polis qu'on peut trouver; puis les tenant de plat on se baisse jusqu'à terre, et on les lance de touie sa force ; si bien qu'ils ne font que friser le dessus de Teau, ou rouler tout doucement, ou sautiller à petits bonds sur les vagues , et c'est là le secret du jeu. Celui qui peut lancer son caillou le plus loing, et lui faire faire le plus de bonds , celui-là est victorieux.

IV. Gomme nous prenions plaisir, Octavius et moi, à voir jouer ces cnfans, Gécilius, sans s'amuser à ce divertissement ni rire de l'ardeur de cette petite jeunesse, demeurait tout pensif et mélancolique , et montrait bien qu'il avait quelque chose dans l'esprit qui lui donnait de l'inquiétude, a Quoi donc ! lui dis-je , où est cette gaieté accoutumée, et celte humeur si charmante, même dans les affaires les plus sérieuses?» — Je ne vous cèlerai point, dit-il, qu'Octavius m'a piqué : on dirait qu'il ne vous blâme que pour m'offenser , et qu'il ne vous traite de négligent , qu'afin de me faire passer pour ignorant et pour stupide. Il faut décidément que j'aie raison de cette injure , et que nous discutions tout de bon cette matière. S'il veut bien disputer avec un homme qui comme moi professe hautement les opinions qu'il attaque , il verra peut-être qu'il est plus aisé de s'entretenir de ces choses avec ceux de son parti que de soutenir une conférence réglée avec des hommes {avants. Allons nous asseoir sur ces pierres qui Avancent en la mer et qui défendent les bains contre la violence des vagues , nous pourrons nous reposer et discuter tout à notre aise. » Nous allâmes donc nous asseoir , et ils me mirent au milieu d'eux , non pas pour me faire honneur , car lamitié nous rend tous égaux , mais comme

arbitre de leur différend, pour mieux entendre les raisons de part et d'autre , et pour pouvoir séparer les deux disputans. Alors Gécilius commença de la sorte:

V. «Mon frère, encore que tu saches fort bien de quoi nous sommes en dispute, puisque tu as éprouvé ces deux différentes sortes de vie, et quitté le service de nos dieux pour embrasser le christianisme, il faut néanmoins que tu composes tellement ton esprit que tu tiennes la balance égale comme un bon juge, afin que la sentence semble naître de la dispute plutôt que de ton sentiment. Si tu veux donc te conduire dans cette occasion comme un étranger qui ne nous connaîtrait ni l'un ni l'autre , il n'est pas difficile de montrer que toutes les choses du monde sont douteuses et incertaines, et que la connaissance que nous en avons est plutôt une opinion qu'une science. C'est pourquoi je ne m'étonne point s'il y en a quelquesuns qui, ennuyés d'une trop longue rechesche de la vérité , se laissent aller à la première opinion qui se présente, sans approfondir les choses davantage ni consumer leur vie dans un travail inutile. Et c'est une chose déplorable, et qui met en colère quand on y pense , de voir certains ignorans qui n'ont aucune connaissance des lettres et qui sont tout k hit étrangers dans l'empire des Muses, gens de basse condition , occupés même à des métiers vib et abjects, décider hardiment sur ce qu'il y a de plus grand et de plus important dans la nature , et qui a exercé les philosophes de tous les siècles, sans qu'ils aient jamais pu se résoudre. Eu effet , l'esprit de l'homme est si peu capable de si hautes connaissances , que nous ne oonnainons ni les choses qui sont au-dessus de nous ni celles qui sont à nos pieds; et c*est uoe espèce d'impiété de vouloir sonder les secrets delà Providence, et de s'enquérir trop avant de oe qui est là-haut dans le ciel et de ce qui est ici-bas dans les entrailles de la terre. Heureux si , selon cet ancien oracle de la sagesse, nous pouvons nom connaître nous-mêmes. Que s*il n'est pas en noire pouvoir de retirer notre esprit d*un travail audacieux et inutile , et de le contenir dans les bo^ nés de la raison et de son humilité ; si , rampant à terre comme nous faisons, nous ne ponvou nous empêcher de nous élever vers le ciel et de vouloir monter au delà des astres, n'ajoutons

OCTAVIDS.

point pour le moins une seconde erreur à la première , et ne remplissons pas le monde de vaines opinions et de fantômes qui épouvantent les hommes. Car si les principes des choses sont de certaines semences qui nakirellement se sont unies , pourquoi dire qu*un Dieu en est fauteur ? Si les membres de ce grand univers ont été formés et arrangés fortuitement , où est ce Dieu créateur du monde? Si c*est le feu qui a allumé les astres , si la matière du ciel s'est suspendue d'elle-même et la terre affermie par son propre poids , si la mer s'est formée de Thu* meur qui est sortie de cette masse pesante, pourquoi celte religion? pourquoi ces craintes? Quelle est cette étrange superstition? L'homme et tous les animaux qui viennent au monde ne sont rien qu'un mélange d'élémens qui se dissolvent ensuite, et reprennent leur premier être : ainsi tout retourne à son principe et redevient ce qu'il était auparavant , sans qu'il y ait d'arbitre, d'ouvrier, ni de conducteur de toutes ces choses. C'est ainsi que par un assemblage continuel de la matière des feux célestes nous voyons toujours reluire un soleil : c'est ainsi que les vapeurs et les exhalaisons de la terre forment toujours des nuages qui, s'épaississant ensuiteet s'élevant peu à peu, se résolvent enfin en pluie , ou bien font souffler les vents, ou lancer la grêle, ou gronder le tonnerre, ou briller l'éclair , ou éclater la foudre. C'est pourquoi ils tombent indifféremment tantôt sur une montagne et tantôt sur un arbre, tantôt sur des temples et tantôt sur des palais, tantôt sur ceux qui craignent Dieu et tantôt sur ceux qui le méprisent. Parlerai-je des tempêtes diverses et incertaines par où l'on voit sans ordre et sans choix toutes les choses du monde bouleversées , les bons et les méchans enveloppés dans une même ruine sans distinction de vertu ni de mérite, les coupables et les innoceus consumés dans un même embrasement, tout un peuple périr confusément par la peste? et lorsque le filéau de la guerre se promène par le monde, les bons ne sont-ils pas sou vent emportés des premiers? Dans la paix même la méchanceté n'est pas seulement mise à l'égal de l'innocence, elle est adorée : de sorte que voyant la prospérité des méchans , vous ne savez si vous devez détester leur crime ou souhaiter leur bonheur. Que si le monde était gouverné par une provi-

dence et par la puissante main de quelque dieu , jamais Phalaris et Denys le Tyran n'au* raient été rois; jamais Rutilius et Camille n*auraient été bannis; jamais on n'aurait contraint Socrate à boire la ciguë. Voilà des arbres tout chargés de fruits , des moissons et des vendanges toutes préparées; en un instant toateit consumé par des pluies ou désolé par une tempête. Certes, ou la vérité est bien cachée, et lea ressorts de la Providence fort inconnus; on, ce qui est plus vraisemblable , c'est que le hasard domine, sans lois et sans règles.

VI. a Puisque donc les mou vemens de la nature sont incertains, ou que nous sommes sous l'empire de la fortune, combien n'est-il pas plus raisonnable et plus juste de conserver la discipline de ses ancêtres , de suivre les religions que nos pères nous ont laissées , et les dieux qu'ils ont adorés et avec lesquels nous avons été familiarisés dès notre jeunesse , sans entreprendre de juger de choses si hautes. Ne vaut-il pas mieux en croire ces premiers hommes qui, étant venus en des siècles moins corrompus et comme à la naissance du monde , ont mérité de trouver des dieux plus favorables , et de vivre même sous leur conduite; car nous voyons que toutes les provinces , les villes et les empires, ont des religions et des cérémonies qui leur sont propres, et qu'ils adorent des dieux de leur pays : comme les Éleusiniens, Cérès; les Phrygiens , Cybèle ; les Ëpidauriens , Esculape ; les Chaldéens, Bel ; les Syriens , Astarté ; les Scythes , Diane ; les Gaulois , Mercure : mais les Romains les adorent tous , et c'est par là que leur puissance s'est accrue, qu'ils se sont rendus les maîtres du monde et qu ils ont pousGÉ leur empire au delà des bornes du soleil et de l'Océan. C'est en montrant une vaillance religieuse, en remplissant leur ville du service des dieux , de vierges chastes, d'un grand nombre de prêtres et de cérémonies ; en vénérant les dieux irrités lorsque d'autres ont vomi con tre eux des blasphèmes, et cela au moment où Rome était saccagée et qu'il ne leur était plus resté que le Capitole; en ne craignant point , pour la célébration de leurs mystères , de passer sans armes au travers des Gaulois, étonnés de la hardiesse de leur zèle; en adorant encore des dieux vaincuSi au moment même où leurs ennemis ont pris leur ville et font sentir rinsolence de la victoire; en

MINUCIUS FÉLIX

nous les voyions regagner la mer et rentrer dans ce vaste élément. Ainsi nous continuions agréablement notre promenade sans quitter le rivage qui se courbe doucement dans cet endroit. Oclavius nous entretenait de la navigation avec tant de plaisir, que nous ne nous lassions ni de nous promener ni de Tentendre. Il est vrai que, pour ne nous point trop éloigner, nous retournions sur nos pas, lorsque, étant arrivés à rendrait où Ton retire à sec les vaisseaux , nous vîmes de petits garçons qui s'exerçaient à Tenvi à jeter des pierres sur Teau. Le jeu consiste à amasser de petits cailloux sur le rivage, et Ton choisit les plus ronds et les plus polis qu'on peut trouver ; puis les tenant de plat on se baisse jusqu'à terre, et on les lance de touie sa force ; si bien qu'ils ne font que friser le dessus de Teau, ou rouler tout doucement, ou sautiller à petits bonds sur les vagues , et c'est là le secret du jeu. Celui qui peut lancer son caillou le plus loing, et lui faire faire le plus de bonds , celui-là est victorieux.

IV. Gomme nous prenions plaisir, Octavius et moi , à voir jouer ces cnfans, Gécilius, sans s'amuser à ce divertissement ni rire de l'ardeur de cette petite jeunesse, demeurait tout pensif et mélancolique , et montrait bien qu'il avait quelque chose dans l'esprit qui lui donnait de l'inquiétude. «Quoi donc! lui dis-je, où est celte gaieté accoutumée, et celte humeur si charmante, même dans les affaires les plus sérieuses?» — Je ne vous cèlerai point, dil-il, qu'Octavius m'a piqué : on dirait qu'il ne vous blâme que pour m'offenser , et qu'il ne vous traite de négligent, qu'afin de me faire passer pour ignorant et pour stupide. Il faut décidément que j'aie raison de cette injure , et que nous discutions tout de bon cette matière. S'il veutbicn disputer avec un homme qui comme moi professe hautement les opinions qu'il attaque, il verra peut-être qu'il est plus aisé de s'entretenir de ces choses avec ceux de son parti que de soutenir une conférence réglée avec des hommes {avants. Allons nous asseoir sur ces pierres qui Avancent en la mer et qui défendent les bains ' contre la violence des vagues, nous pourrons nous reposer et discuter tout à notre aise. » Nous allâmes donc nous asseoir , et ils me mirent au milieu d'eux , non pas pour me faire honneur , car lamitié nous rend tous égaux , mais comme

arbitre de leur différend, pour mieux entendre les raisons de part et d'autre , et pour pouvoir séparer les deux disputans. Alors Gécilius commença de la sorte:

V. «Mon frère, encore que tu saches fort bien de quoi nous sommes en dispute, puisque tu as éprouvé ces deux différentes sortes de vie, et quitté le service de nos dieux pour embrasser le christianisme , il faut néanmoins que tu composes tellement ton esprit que tu tiennes la balance égale comme un bon juge, afin que la sentence semble naître de la dispute plutôt que de ton sentiment. Si tu veux donc te conduire dans cette occasion comme un étranger qui ne nous connaîtrait ni l'un ni l'autre , il n'est pas difficile de montrer que toutes les choses du monde sont douteuses et incertaines, et que la connaissance que nous en avons est plutôt une opinion qu'une science. C'est pourquoi je ne m'étonne point s'il y en a quelquesuns qui, ennuyés d'une trop longue rechesche de la vérité , se laissent aller à la première opinion qui se présente, sans approfondir les choses davantage ni consumer leur vie dans un travail inutile. Et c'est une chose déplorable, et qui met en colère quand on y pense , de voir certains ignorans qui n'ont aucune connaissance des lettres et qui sont tout à hit éf/aogers dans l'empire des Muses, geos de basse condition , occupés même à des méders vîb et abjects, décider hardiment sur ce qa*U y a de plus grand et de plus important dans la nature, et qui a exercé les philosophes de tous les siècles, sans qu'ils aient jamais pu se résoudre. Eu effet , l'esprit de l'homme est si peu capable de si hautes connaissances , que nous ne oonnaiiions ni les choses qui sont au-dessus de nous ni celles qui sont à nos pieds; et c'est une espèce d'impiété de vouloir sonder les secrets de la Providence, et de s'enquérir trop avant de ce qui est là-haut dans le ciel et de ce qui est ici-bas dans les entrailles de la terre. Heureux si , selon cet ancien oracle de la sagesse, nous pouvons nous connaître nous-mêmes. Que s'il n'est pasen noire pouvoir de retirer notre esprit d'un travail andacieux et inutile, et de le contenir dans lesbop nés de la raison et de son humilité ; si , rampant à terre comme nous faisons, nous ne pcovons nous empêcher de nous élever vers le ciel et de vouloh* monter au delà des astres , n'ajoouios

OCTAVIDS.

point pour le moins une seconde erreur à la première , et ne remplissons pas le monde de vaines opinions et de fantômes qui épouvantent les hommes. Car si les principes des choses sont de certaines semences qui nakirellement se sont unies , pourquoi dire qu*un Dieu en est Tauteur ? Si les membres de ce grand univers ont été formés et arrangés fortuitement , où est ce Dieu créateur du monde? Si c*est le feu quia allumé les astres , si la matière du ciel s'est suspendue d'elle-même et la terre affermie par son propre poids , si la mer s'est formée de l'hu» meur qui est sortie de cette masse pesante, pourquoi celte religion? pourquoi ces craintes? Quelle est cette étrange superstition? L'homme et tous les animaux qui viennent au monde ne sont rien qu'un mélange d'élémens qui se dissolvent ensuite, et reprennent leur premier èlrc : ainsi tout retourne à son principe et redevient ce qu'il était auparavant , sans qu'il y ait d'arbitre, d'ouvrier, ni de conducteur de toutes ces choses. C'est ainsi que par un assemblage continuel de la matière des feux célestes nous voyons toujours reluire un soleil : c'est ainsi que les vapeurs et les exhalaisons de la terre forment toujours des nuages qui, s'épaississant ensuite et s'élevant peu à peu , se résolvent enfin en pluie , ou bien font souffler les vents, ou lancer la grêle , ou gronder le tonnerre, ou briller l'éclair , ou éclater la foudre. C'est pourquoi ils tombent indifféremment tantôt sur une montagne et tantôt sur un arbre, tantôt sur des temples et tantôt sur des palais, tantôt sur ceux qui craignent Dieu et tantôt sur ceux qui le méprisent. Parlerai-je des tempêtes diverses et incertaines par où l'on voit sans ordre et sans choix toutes les choses du monde bouleversées , les bons et les mécbans enveloppées dans une même ruine sans distinction de vertu ni de mérite, les coupables et les innoceus consumés dans un même embrasement, tout un peuple périr confusément par la peste? et lor^ que le fléau de la guerre se promène par le monde, les bons ne sont-ils pas souvent emportés des premiers? Dans la paix même la méchanceté n'est pas seulement mise à l'égal de Tinnocence, elle est adorée : de sorte que voyant la prospérité des méchans , vous ne savez si vous devez détester leur crime ou souhaiter leur bonheur. Que si le monde était gouverné par une provi-

dence et par la puissante main de quelque dieu , jamais Phalaris et Denys ie Tyran n'au* raient été rois; jamais Rutilius et Camille n'auraient été bannis; jamais on n'aurait contraint Socrate à boire la ciguë. Voilà des arbres tout chargés de fruits , des moissons et des vendanges toutes préparées; en un instant toateit consumé par des pluies ou désolé par une tempête. Certes, ou la vérité est bien cachée, et lea ressorts de la Providence fort inconnus; ou, ce qui est plus vraisemblable, c'est que le hasard domine, sans lois et sans règles.

VI. « Puisque donc les mouvemensde la nature sont incertains, ou que nous sommes sous l'empire de la fortune, combien n'est-il pas plus raisonnable et plus juste de conserver la discipline de ses ancêtres , de suivre les religions que nos pères nous ont laissées , et les dieux qu'ils ont adorés et avec lesquels nous avons été familiarisés dès notre jeunesse , sans entreprendre de juger de choses si hautes. Ne vaut-il pas mieux en croire ces premiers hommes qui, étant venus en des siècles moins corrompus et comme à la naissance du monde , ont mérité de trouver des dieux plus favorables , et de vivre même sous leur conduite; car nous voyons que toutes les provinces , les villes et les empires, ont des religions et des cérémonies qui leur sont propres, et qu'ils adorent des dieux de leur pays : comme les Éleusiniens, Cérès; les Phrygiens , Cybèle ; les Ëpidauriens , Esculape ; les Chaldéens, Bel ; les Syriens , Astarté ; les Scythes , Diane ; les Gaulois , Mercure : mais les Romains les adorent tous , et c'est par là que leur puissance s'est accrue, qu'ils se sont rendus les maîtres du monde et qu ils ont poussé leur empire au delà des bornes du soleil et de l'Océan. C'est en montrant une vaillance religieuse, en remplissant leur ville du service des dieux , de vierges chastes, d'un grand nombre de prêtres et de cérémonies ; en vénérant les dieux irrités lorsque d'autres ont vomi contre eux des blasphèmes, et cela au moment où Rome était saccagée et qu'il ne leur était plus resté que le Capitole; en ne craignant point , pour la célébration de leurs mystères , de passer sans armes au travers des Gaulois, étonnés de la hardiesse de leur zèle; en adorant encore des dieux vaincus, au moment même où leurs ennemis ont pris leur ville et font sentir rinsolence de la victoire ; en

MINUCIUS FELIX

cherchant des dieux par toute la terre , pour les honorer et leur donner des temples dans Rome ; en dressant même des autels aux mânes et aux divinités inconnues ; c'est en un mot en adorant les dieux de tous les peuples, qu'ils sont devenus les rois de tous les peuples. Cette dévotion s'est toujours conservée parmi eux , et s'est accrue avec le temps ; car Yàge apporte je ne sais quel respect aux temples et aux choses saintes, et plus Torigine en est obscure et incertaine, plus ils sont révérés.

Vil. «Ce n'est pas avec moins de raison, je le déclare, dussé-je me tromper, et du moins mon erreur vaudra encore mieux que la vôtre,quenos pères se sont adonnés aux augures et à consulter les entrailles des bëtes, ou qu'ils ont institué le serfice des dieux et consacré des temples. Consultez dans les livres la mémoire des choses passées, vous trouverez qu'ils ont introduit toutes CCS cérémonies et tousces mystères, ou pour remercier la bonté divine, ou pour détourner les fléaux de sa colère. Témoin la mère des dieux ,. qui manifesta à son arrivée la chasteté d'une dame romaine, et délivra Rome de la crainte de ses ennemis. Témoin les statues à cheval de ces deux frères , qu'on leur dressa au même endroit où ils montèrent , lorsque retournant de la défaite de Persée, leurs chevaux encore tout haletans et couverts d'écume, ils annoncèrent la victoire le niéme jour qu'ils l'avaient gagnée. Témoin ces jeux qu'on recommença sur un songe qui annonçait le courroux de Jupiter. Témoin ces Décius, qui obtinrent la victoire en se dévouant pour leur pays. Témoin encore ce Curtius, qui remplit le gouffre qui s'était entr'ou vert au milieu de Rome, et ferma cet abîme par l'honneur qu'il rendit aux dieux qui commandaient ce sacrifice. Et certes le mépris des auspices a fait voir la présence des dieux plus souvent que nous n'eussions voulu. Allia, ce nom funeste, nous l'enseigne assez, ainsi que la bataille de Claudius et de Junius contre les Carthaginois , qui ne fut pas tant un combat qu'un misérable naufrage. Le Trasimène a vu ses eaux teintes et enflées du sang des Romains, par le mépris qu'un consul fit des augures. Les Par thés ont remporté nos dépouilles pour nous punir de notre dédain de justes imprécations. Je laisse à part les événemens plus anciens de notre histoire sur la nais-

sance des dieux et les présens qu'ils ont Faits aux hommes. Je passe les vers des poètes et les oracles qui ont prédit les destins des choses, de peur que l'antiquité ne vous semble trop fabuleuse. Considérez ces temples qui sont les remparts de cet empire , et par lesquels Rome est magnifiquement embellie; ils sont plus célèbres par les dieux qui y habitent et qu^on y adore , que par la pompe de leurs ornemens et par la richesse des offrandes. C'est là que les prêtres puisent la connaissance de Tavenir par la fréquentation des dieux; c'est de là qu'ils tirent les oracles contre nos dan(;ers et les remèdes à nos maladies. C'est là qu'ils prennent l'espérance des affligés, le salut des misérables , la consolation des malheureux et le soulagement de nos peines. Nous voyons même et reconnaissons pendant notre sommeil ces dieux que nous blasphémons de jour et que nous ne voulons pas avouer.

YIII. « Ainsi, puisque du consentement général de tous les peuples il existe des dieux, quoique leur nature et leur origine soient inconnues , souffrirons - nous ces impudens qui , enflés de je ne sais quelle sagesse impie , s'efforcent de détruire une croyance si utile, si ancienne et si salutaire? Qu'un Théodore le Gyrénien ou qu'un Diagoras que l'antiquité a nommé VAthée, fassent tout ce qu'ils voudront pour renverser l'opinion des dieux, pour abolir toute sorte de religion et de crainte, et détruire le plus fort lien de la société humdne, ils n^auront jamais assez d'estime et de réputation pour faire prévaloir leur fausse sagesse et leurs leçons d'impiété. Si les Athéniens ont chassé de leur pays un certain Protagoras, qui disputait de la divinité plutôt en philosophe qn*en profane, et ont brûlé ses écrits en pleine asseuiMéei souffrirons-nous des hommes , permettez-moi de m'ex primer un peu hardiment dans la chaleur de la dispute, soufFrirons-nous, dis-j^i des hommes d'une faction infime et désespérée, qui s'attaquent impunément aux dieux, et choisissant leurs prosélytes dans la lie da peuple et parmi des fiemmes crédules et aisées à tromper par la facilité de leur sexe, les excitent à une société proftne, pour ne point dire une conspiration , qu'ils ne ameutent point par quelque sainte cérémonie, mais par des sacrilèges , des assemblées noc-

OCTAVIUS

tunies, des jeftncs solennels et des festins horribles , gens qui aiment les ténèbres et qui fuient la lumière , qui ne parlent point devant le monde et qui murmurent quand ils sont en* semble, qui fbient les temples comme des sépulcres , méprisent les dieux , se moquent des choses saintes ; enfin ont pitié des antres , étant eux-mémessi misérables. Ils ne tiennent compte ni de nos dignités, ni de la pompe de nos pontifs, quoiqu*ils aient à peine de quoi se vêtir; et par une folie étrange et une audace incroyable, méprisent les lourmens présens par Tappréhension de maux incertains , et ne craignent pas de mourir pour ne point mourir après qulls ne seront plus ; tant la crainte a de pouvoir sur eux , ainsi que les espérances trompeuses dont ils se flaitent.

IX. « Cependant, comme les mauvaises plantes sont les plus fertiles , et que les vices gagnent tous les jours de plus en plus , cette maudite secte s*augmente aussi tous les jours. G*est pourquoi il faut travailler de bonne heure à extirper cette exécrable société : ils s'entre-connaissent à de certains signes cachés, et s'entr'aiment presque avant que de se connaître. La luxure fait une partie de leur religion : ils s'appellent communément firères et sœurs , pour transformer une débaqche ordinaire en inceste; t)n dirait que ces malheureux se plaisent aux crimes. Et certes s'il n'en était quelque chose , le bruit n'en serait pas si grand : on dit encore qu'ils adorent une tète d'âne consacrée par je ne sais quelle sotte superstition , religion véritablement digue de leur vie. Ils ont aussi en vénération , à ce qu'on dit , les parties honteuses de leurs prêtres ; vous diriez qu'ils adorent la nature de leurs pères. Je ne sais si ces soupçons sont Faux ou véritables, mais véritablement ces cérémonies et ces dévotions cachées et de nuit sont toutes propres & les fïtire nattre. Et celui qui dit qu'ils adorent un homme qui a été pendu pour ses crimes , et que le bois d'une croix fait une partie de leurs cérémonies , celui-là leur attribue des autels dignes de leurs méchancetés et leur fait adorer ce qu'ils méritent. D'ailleurs, les cérémonies qu'ils observent quand ils admettent quelqu'un à leurs mystères, ne sont pas moins publiques qu'horribles. On met devant ce nouveau venu |in enfont couvert de pâte, afin de cacher le meurtre qu'on veut

foire commettre : c'est là-dedans qu'il donne, par leur commandement , plusieurs coups de couteau; le sang coule de toutes parts, ils le sucent avidement, et ce crime commun est le gage commun du silence et du secret. Mystères pires que tous les sacrilèges ! On Mit aussi quels sont leurs banquets, et l'orateur de Cyrta en bit mention dans sa harangue. Ils s'assemblent tous en un jour solennel, femmes, enfuns , frères, sœurs , et enfin de tous âges et de tous sexes, et après avoir bien bu et mangé , lorsque la chaleur du vin et des viandes com* mence â les échauffer et à les provoquer à la luxure , ils attachent un chien au candélabre et lui jettent un gâteau si loin qu'il n'y peut atteindre, afin qu'en sautant il renverse le flambeau. Ainsi s*étant débits du témoin de leurs crimes, ils se mêlent au hasard, et par ce moyen sont tous incestueux de volonté s'ils ne le sont tous d'efFèt , puisque le péché de chacun est le souhait de toute la troupe.

X. Je passe beaucoup de choses à dessein ; aussi bien n'y en a-t-il que trop. Et certes les ténèbres qu'ils cherchent pour leurs mystères sont des preuves assez évidentes de tout ce que nous disons, ou du moins de la plus grande partie; car pourquoi cacher tant ce qu'ils adorent P On ne craint point de publier ce qui est honnête ; ce sont les crimes qui demandent le secret et le silence. Pourquoi n'avoir point d'autels, point de temples, point de figures pour le moins que l'on connaisse P Pourquoi ne parier qu'en cachette, ne s'assembler qu'à la dérobée, si ce qu'ils cachent et qu'ils adorent n'est infâme ou criminel P Mais encore quel est ce dieu , seul , abandonné, solitaire, que pas un peuple libre n'adore, pas même les Romains, qui ont adoré les dieux de toute la terre. Il ne se trouve de tous les peuples que la seule nation juive, chétive et misérable , qui ait servi un seul Dieu ; encore a-ce été publiquement , avec des temples, des autels, des cérémonies et des sacrifices. Et cependant le pouvoir de ce Dieu est si peu de chose , qu'il est à présent captif des Romains avec tous ses peuples. Mais quelles absurdités et quels prodiges les chrétiens n'inventent-ils point P Ne disent-ils pas que ce Dieu, qu'ils ne voient point et qu'ils ne sauraient montrer, a connaissance de la vie et des actions de tous les hommes ; qu'il entend leur voix ,

MINUCIUS FELIX

cherchant des dieux par toute la terre , pour les honorer et leur donner des temples dans Rome ; en dressant même des autels aux mânes et aux divinités inconnues ; c'est en un mot en adorant les dieux de tous les peuples, qu'ils sont devenus les rois de tous les peuples. Cette dévotion s'est toujours conservée parmi eux , et s'est accrue avec le temps ; car Yàge apporte je ne sais quel respect aux temples et aux choses saintes , et plus Torigine en est obscure et incertaine, plus ils sont révérés.

VII. «Ce n'est pas avec moins de raison, je le déclare, dussé-je me tromper, et du moins mon erreur vaudra encore mieux que la v6lre,quenos pères se sont adonnés aux augures et à consulter les entrailles des bëtes, ou qu'ils ont institué le scrfice des dieux et consacré des temples. Consultez dans les livres la mémoire des choses passées, vous trouverez qu'ils ont introduit toutes CCS cérémonies et tousces mystères, ou pour remercier la bonté divine, ou pour détourner les fléaux de sa colère. Témoin la mère des dieux ,. qui manifesta à son arrivée la chasteté d'une dame romaine , et délivra Rome de la crainte de ses ennemis. Témoin les statues à cheval de ces deux frères, qu'on leur dressa au même endroit où ils montèrent , lorsque retournant de la défaite de Persée, leurs chevaux encore tout haletans et couverts d'écume, ils annoncèrent la victoire le même jour qu'ils l'avaient jjagnce. Témoin ces jeux qu'on recommença sur un son[;e qui annonçait le courroux de Jupiter. Témoin ces Décius, qui obtinrent la victoire en se dévouant pour leur pays. Témoin encore ce Curlius, qui remplit le gouffre qui s'était entr'ouvert au milieu de Rome, et ferma cet abîme par l'honneur qu'il rendit aux dieux qui commandaient ce sacrifice. Et certes le mépris des auspices a fait voir la présence des dieux plus souvent que nous n'eussions voulu. Allia, ce nom funeste, nous l'enseigne assez, ainsi que la bataille de Claudius et de Junius contre les Carthaginois , qui ne fut pas tant un combat qu'un misérable naufrage. Le Trasimène a vu ses eaux teintes et enflées du sang des Romains, par le mépris qu'un consul fit des augures. Les Parthes ont remporté nos dépouilles pour nous punir de notre dédain de justes imprécations. Je laisse à part les événemens plus anciens de notre histoire sur la nais-

sance des dieux et les présens qu*il8 ont Faits aux hommes. Je passe les vers des poètes et les oracles qui ont prédit les destins des choses, de peur que l'antiquité ne vous semble trop fabuleuse. Considérez ces temples qui sont les remparts de cet empire, et par lesquels Rome est magnifiquement embellie; ils sont plus célèbres par les dieux qui y habitent et qu^on y adore , que par la pompe de leurs ornemens et par la richesse des offrandes. C'est là que les prêtres puisent la connaissance de Tavenir par la fréquentation des dieux : c'est de là qu'ils tirent les oracles contre nos dan^^rs et les remèdes à nos maladies. C'est là qu'ils prennent l'espérance des affligés, le salut des misérables , la consolation des malheureux et le soulagement de nos peines. Nous voyons même et reconnaissons pendant notre sommeil ces dieux que nous blasphémons de jour et que nous ne voulons pas avouer.

Y ni. a Ainsi, puisque du consentement général de tous les peuples il existe des dieux, quoique leur nature et leur origine soient inconnues , souffrirons - nous ces impudens qui , enflés de je ne sais quelle sagesse impie , s'efforcent de détruire une croyance si utile, si ancienne et si salutaire? Qu'un Théodore le Cyrénien ou qu'un Diagoras que l'antiquité a nommé VAthée, fassent tout ce qu'ils voudront pour renverser l'opinion des dieux, pour abolir toute sorte de religion et de crainte, et détruire le plus fort lien de la société humaine, ils n'auront jamais assez d'estime et de réputation pour faire prévaloir leur ftiusse sagesse et leurs le* çons d'impiété. Si les Athéniens ont chassé de leur pays un certain Protagoras, qoi diqmtaiC de la divinité plutôt en philosophe qa*en profane, et ont brûlé ses écrits ea pleine assemblée, souffrirons-nous des honunes , permettez-nm de m'exprimer un peu hardiment dans la chaleur de la dispute, souffrirons-nous, diaje, des hommes d'une faction inBme et désespérée, qui s'attaquent impunément anx dieux, et choisissant leurs prosélytes dans la lie da peuple et parmi des flemmes crédules et aisées à tromper par la fodlité de leur sexe, les excitent à une société profane, poar ne point dire une conspiration , qu'ils ne dmeutent point par quelque sainte cérémonie, mais par des sacrilèges , des assemblées noc*

OCTAVIUS

tûmes, des jeftncs solennels et des festins horribles , gens qui aiment les ténèbres et qui fuient la lumière , qui ne parlent point devant le monde et qui mummrent quand ils sont ensemble, qui fbient les temples comme des sépulcres j méprisent les dieux , se moquent des choses saintes ; enfin ont pitié des autres , étant eux-mémessi misérables. Ils ne tiennent compte ni de nos dignités, ni de la pompe de nos pontifs, quoiqu'ils aient à peine de quoi se vêtir; et par une folie étrange et une audace incroyable, méprisent les tourmens présens par Tappréhension de maux incertains , et ne craignent pas de mourir pour ne point mourir après qu'ils ne seront plus ; tant la crainte a de pouvoir sur eux , ainsi que les espérances trompeuses dont ils se flaltent.

IX. « Cependant, conune les mauvaises plantes sont les plus fertiles , et que les vices gagnent tous les jours de plus en plus , cette maudite secte s'augmente aussi tous les jours. C'est pourquoi il feut travailler de bonne heure à extirper cette exécrable société : ils s'entre-connaissent à de certains signes cachés, et s'entr'aiment presque avant que de se connaître. La luxure fiait une partie de leur religion : ils s*appellent communément firères et sœurs , pour transformer une débaqche ordinaire en inceste; on dirait que ces malheureux se plaisent aux crimes. Et certes s'il n'en était quelque chose , le bruit n'en serait pas si grand : on dit encore qu'ils adorent une tète d'âne consacrée par je ne sais quelle sotte superstition , religion véritablement digue de leur vie. Ils ont aussi en vénération , à ce qu'on dit , les parties honteuses de leurs prêtres ; vous diriez qu'ils adorent la nature de leurs pères. Je ne sais si ces soupçons sont faux ou véritables, mais véritablement ces cérémonies et ces dévotions cachées et de nuit sont toutes propres à les foire nattre. Et celui qui dit qu'ils adorent un homme qui a été pendu pour ses crimes , et que le bois d'une croix foit une partie de leurs cérémonies , celui-là leur attribue des autels dignes de leurs méchancetés et leur foit adorer ce qu'ils méritent. D'ailleurs , les cérémonies qu'ils observent quand ils admettent quelqu'un à leurs mystères , ne sont pas moins publiques qu'horribles. On met devant ce nouveau venu un enfont couvert de pâte, afin de cacher le meurtre qu'on veut

foire commettre : c'est là-dedans qu'il donne, par leur commandement , plusieurs coups de couteau; le sang coule de toutes parts, ils le sucent avidement , et ce crime commun est le gage commun du silence et du secret. Mystères pires que tous les sacrilèges! On Mit aussi quris sont leurs banquets, et l'orateur dç Cyrta en Fait mention dans sa harangue. Ils s*assemblent tous en un îour solennel, fommes, enfans , frères, sœurs , et enfin de tous âges rt de tous sexes, et après avoir bien bu et mangé , lorsque la chaleur du vin et des viandes com* menée à les échauffer et à les provoquer à la luxure , ils attachent un chien au candélabre et lui jettent un gâteau si loin qu'il n'y peut atteindre, afin qu'en sautant il renverse le flambeau. Ainsi s'étant défoits du témoin de leurs crimes, ils se mêlent au hasard, et par ce moyen sont tous incestueux de volonté s*ils ne le sont tous d*efFet , puisque le péché de chacun est le souhait de toute la troupe.

X. Je passe beaucoup de choses à dessein; aussi bien n'y en a-t-il que trop. Et certes les ténèbres qu'ils cherchent pour leurs mystères sont des preuves assez évidentes de tout ce que nous disons, ou du moins de la plus grande partie; car pourquoi cacher tant ce qu'ils adorent ? On ne craint point de publier ce qui est honnête ; ce sont les crimes qui demandent le secret et le silence. Pourquoi n'avoir point d'autels , point de temples, point de figures pour le moins que Ton connaisse P Pourquoi ne parier qu'en cachette , ne s'assembler qu*à la dérobée , si ce qu'ils cachent et qu'ils adorent n'est infâme ou criminel? Mais encore quel est ce dieu , seul , abandonné, solitaire, que pas un peuple libre n'adore, pas même les Romains, qui ont adoré les dieux de toute la terre. 11 ne se trouve de tous les peuples que la seule nation juive, chétive et misérable , qui ait servi un seul Dieu ; encore a-ce été publiquement , avec des temples, des autels, des cérémonies et des sacrifices. Et cependant le pouvoir de ce Dieu est si peu de chose , qu'il est à présent captif des Romains avec tous ses peuples. Mais quelles absurdités et quels prodiges les chrétiens n'inventent-ils point P Ne disent-ils pas que ce Dieu, qu'ils ne voient point et qu'ils ne sauraient montrer, a connaissance de la vie et des actions de tous les hommes ; qu'il entend leur voix ,

MINUCIUS FELIX

pénètre dans leurs plus secrètes pensées , se trouve présent à tout P Ils le font Fàcheui , inquiet, et impudent même dans sa grande curiosité; car il assiste à tout ce qu'on Fait, court par tous les lieux , veut tout voir , tout savoir, tout entendre. Mais le moyen qu'il puisse avoir soin de chaque chose étant occupé en tant de lieux, ou suffire à tout en s'arrétant à tout. Mon contens de ces extravagantes opinions, ils menacent le monde et ses astres d'un embrasement universel; vous diriez qu'ils méditent sa ruine : comme si quelque chose pouvait troubler cet ordre éternel établi par les mains de la nature , ou que les élémens dussent rompre leur alliance et cette divine harmonie, pour perdre la machine qui les contient et les environne.

XI. ails ajoutent k cela des contes de vieilles femmes. Il disent qu'ils renaîtront après leur roort avec leurs cendres et leur poussière. Cependant, par je ne sais quelle assurance, ils croient aux choses qu'ils ont inventées ; vous diriez qu'ils ont déjà ressuscité une fois. Double mal et double folie, de croire à la ruine du ciel et des astres, que nous laissons toujours comme nous les avons trouvés, et de ne pas croire à celle des hommes , qui meurent à toute heure et prennent fin comme ils ont eu commencement. Cependant ils ne veulent pas brûler les morts et condamnent notre usage, comme si les corps, pour être dérobés aux flammes , ne laissaient pas d*è(re réduits en poussière par la suite des temps et des années. Il importe vrai* ment beaucoup qu'on soit consumé par la terre ou par la mer, et dévoré par les bêtes ou par les flammes ! Si les corps ont quelque sentiment après la mort , toute sorte de sépulture leur est un supplice; s'ils n'en ont point, il semble que la plus tôt faite est la meilleure. Cependant , préoccupés de cette opinion ridicule, ils se promettent , comme gens de bien, une félicité éternelle après cette vie, et menacent tous les autres, comme des méchans, de tourmens qui ne finiront jamais. Je pourrais dire là-dessus beaucoup de choses; je pourrais dire qu'ils sont pires que les autres, et je ne suis point en peine de le prouver, cela est déjà fait. Mais quand ils seraient injustes, n'est-ce pas toujours le destin , comme la plupart des hommes le pensent , qui est cause de tout le bien

et de tout le mal qui se fiiit aumoode, et c^est aussi votre sentiment ; car comme quelquesuns attribuent aux destins tout ce qoe nous faisons, vous l'attribuez à Dieu; ainsi vous dites que ce n'est pas votre volonté qui s*est portée d'elle-même à embrasser voire secte , mais que Dieu vous y a appelé ; et par ce moyen vous faites un Dieu injuste qui ne punit pas h volonté, mais le malheur. Dites-moi un peu, je vous prie, ressusciterez -vous sans corps, ou avec un corps, et sera-ce avec celui que vous avez eu, ou avec un autre? Est-ce sans corps? mais je ne crois pas que sans corps il y ait ni vie, ni àme, ni sentiment. Gomment doue ressuciter avec un corps? Mais il y a longtemps que le vôtre n'est plus. Avec un autre? Ce ne sera donc plus le même homme. D^aîlleurs tant de siècles se sont écoulés , il s'est passé tant d'années! qui est jamais revenu seulement pour quelques heures , comme les poètes fieignent de Protésilas,afin qu'on pftt ajouter foi A une chose si incroyable ? Tout cela n'est rien que chimères d'un esprit malsain, et vaines consolations inventées par les poètes et représentées agréablement. Mais comme vous êtes aisés à persuader, vous avez rétabli ces opinions en laveur de votre Dieu.

XII. cQue ne jugez-vous pour le moûif j»r l'expérience des choses présentes, oombien ces promesses et ces espérances sont vaines? Apprenez, pauvres misérables, oe qui doit vous arriver après la mort par ce qui vous arrive durant la vie. Voilà la plus grande et la meilleure partie de vous-mêmes, ai Toa vooa vent croire , qui a faim et soif, qui est travaiillée de pauvreté et de misère : et Dien le aouflkv , cC Dieu le dissimule ! Ou il ne vent pas aeeoarir les siens, ou il ne le peut, de sorte qnll est, ou impuissant ou injuste. Toi qui te flgurca uw immortalité après cette vie, nesent-tn pu ta condition, ne reconnais- tu pas ta fiiiblesae loraqne ta vois les dangers, lorsque tu es dans les ardcns de la fièvre et dans les tranchées de la donlearP Misérable, qui ne veut pas confesser sa mislrs alors qu'il la sent! Mais laissons ces petiM choses : voici des supplices, des toormena, dss croix, non plus à adorer, mais à sonffirir; dss feux que vous craignez et que voua prédilcaL Où est ce Dieu qui peut secourir les morts, et qui ne saurait aider les vivans? Les RomainSf

OCTAVIUS

sans Tassistance de votre Dieu , ne sont-ils pas les maîtres du monde et de vous-mêmes ? Cependant vous êtes dans les appréhensions et les inquiétudes; vous vous privez des plaisirs honnêtes et légitimes. On ne vous voit point aux jeux publics ni aux pompes; vous ne vous trouvez ni aux festins solennels, ni aux combats sacrés; vous avez en horreur les viandes auxquelles les prêtres ont touché , et le vin qu'on a emporté des autels. Ainsi il semble que vous craignez même les dieux que vous ne croyez point. Vous ne mettez point de couronnes de fleurs sur vos têtes , et n*usez point de parfums , vous les réservez pour les morts; vous ne mettez pas seulement de guirlandes sur les sépulcres ; on vous voit toujours pâles et tremblans; dignes de miséricorde, même de celle de nos dieux. Enfin , misérables que vous êtes, non-«eulement vous ne ressusciterez point, mais vous ne vivrez même pas. S'il vous reste donc quelque peu de sagesse et de pudeur , cessez de contempler les deux et de rechercher les deslins du monde ; songez à vous et regardez à vos pieds; c'est assez , principalement pour des gens sans lettres, rudes et malpolis ; s'il ne vous est pas donné de connaître les choses de la terre, à plus forte raison vous serait-U refusé de discourir de celles du ciel.

Xin. a Que si vous avez tant d'envie de philosopher, imitez Socrate, vous qui êtes si grands personnages ; c'est le prince de la sagesse. Tout le monde sait sa réponse , lorsqu'on l'interrogeait sur les choses divines : a Ce qui est au-dessus de nous ne nous touche point. » Cependant il a mérité la louange d'une sagesse extraordinaire, et il a pensé lui-même que ce n'était pas pour avoir tout su, que l'oracle l'avait prononcé le plus sage de toute la Grèce, mais pour avoir su qu'il ne savait rien. Cest donc une souveraine sagesse que de confesser son ignorance. Cest de là qu'est sortie l'opinion d'Arcésilas , de Caméades et de plusieurs plûlosophes académiciens, qui ont douté dans les plus hautes questions. Cest le meilleur avis, ce me semble, qu'on puisse suivre, puisqu'il est très-glorieux pour les doctes , et qu'il est sans danger pour les ignorans. Cest par là que Simonide se fait admirer , dans cette belle réponse qui mérite d'être proposée pour exemple à tous les siècles. Le roi Hiéron lui ayant demandé ce qu'il croyait

des dieux ; il sollidu premièrement un jour pour en délibérer, et après celui-là deux autres. Enfin après plusieurs remises, comme on le pressait de répondre et que le roi demeurait étonné de tant de délais. « Plus j'y pense , ditil , et plus je trouve la chose difficile. » Cest ainsi, à mon a?is , qu'il Faut laisser indécises les choses qui sont incertaines, et ne pas prononcer hardiment sur ce qui embarrasse tous les sages , ni s'avancer pour résoudre , cependant que les plus grands personnages délibèrent ; car c* est le moyen de détruire toute sorte de religions , ou d'introduire une superstition et une servitude insupportable. »

XIV. Ainsi parla Cécilius : «Hé bien! dit il, après avoir terminé , et d'un visage riant, car l'impétuosité de son discours avait emporté toute sa colère , que dit à cela cet homme de la race de Plante , le premier des boulangers et le dernier des philosophes ? — Tout beau , lui dis-je , dispensez-vous de vous applaudir à ses dépens. Il ne faut pas chanter le triomphe avant la victoire , ni faire tant le vain pour avoir fait une assez ingénieuse harangue. Souvenez-vous que c'est pour la vérité que vous combattez et non pas pour la gloire. Et certes , ce n'est pas ce que vous avez dit qui me met le plus en peine; quoique d'ailleurs votre discours m'ait extrêmement plu dans sa subtilité et sa diversité admirable. Mais je suis fâché de voir que la vraisemblance des choses change selon la capacité et l'éloquence de ceux qui parlent , et que la vérité la plus claire devient quelquefois méconnaissable. On se laisse emporter à la beauté d'un discours, et détourner de l'examen de ce qu'on traite, sans discerner la vérité, ni prendre garde qu'une chose incroyable peut être vraie, et que la vraisemblance est assez souvent un mensonge. Cependant , cette facilité de croire tout ce qui a de l'apparence fait que les plus habiles ont le plus d'avantage dans la dispute , et qu'à la fin , piqués de nous voir à tout coup déçus, au lieu de nous en prendre à nousmêmes , nous nous plaignons de l'incertitude des choses du monde, et aimons mieux condamner tout et ne rien croire , que de prendre parti sur des choses incertaines. Cest donc à nous de prendre garde que cela ne nous fasse haïr toute sorle de discours , et avoir même en honneur les hommes ; car ceux qui croient legè-

MINUCIUS FÉLIX

rement se trouvant trompés par ceux qu'ils ont estimés gens de bien , viennent par une autre erreur à avoir tout le monde pour suspect, et à se défier de ceux à qui ils auraient pu se fier en assurance. Aussi , puisque chacun tâche de se défendre de tout son pouvoir, et que d'un cùlé la vérité est ordinairement plus obscure, et de Tautre la subtilité ou Téloqucnce plus (l^rande, jusqu'à nous persuader quelquefois ce qui n'est point , c'est à nous à considérer le tout le plus exactement que nous pourrons , afin de prendre ce qui est bon , et de louer les subtilités sans y croire.

XV. « Vous sortez des devoirs d'un bon juge , dit Gécilius , de venir interrompre la dispute par un discours qui ôle la force et la créance à ce que j'ai dit , attendu qu'Octavius peut répondre à tout de point en point. — Vos remarques , dis-je, sur ce que vous reprenez , ne sont pas fondées; et je crois avoir agi dans l'intérêt commun. J'ay fait comme un abrégé de tous les points, afin que nous puissions examiner mon discours plutôt par la solidité du raisonnement que par la grandeur de l'éloquence; et il ne faut pas détourner davantage notre attention de la considération des choses comme vous le dites vous-même, puisque voilà Octavius qui se prépare à parler , et que rien n'empêche que nous ne lui donnions bonne audience. j>

XVI. «Je parlerai, dit Octavius, aussi fortement qu'il me sera possible, mais il faut que nous tâchions tous deux de bannir la calomnie, et de dissiper ces nuages avec le flambeau de la vérité. Et pour commencer, je ne vous cèlerai point d'abord que vous avez montré une si grande incertitude , que je doutais si vous n'aviez qu'une connaissance légère et embrouillée des choses dont vous parliez , ou si vous ne vous étiez point égaré; car vous avez dit tantôt que vous croyiez aux dieux, tantôt que vous ne saviez qu>n croire , comme si par cette ambiguïté vous eussiez eu envie d'éluder notre réponse. Mais je ne puis croire cela de Gécilius, ces petites finesses sont trop éloignées de son esprit, et s'il a de la subtilité elle est innocente. C'est plutôt qu'il fait comme ceux qui ne savent pas bien le chemin; aussitôt qu'ils en trouvent plusieursilss^arrêtent, parce qu'ils ne peuvent croire qu'ils soient tous bons, et qu'ils n'ont pas l'assurance de choisir ; de même, ce-

lui qui ne sait pas la vérité demeure court à la première difficulté qui se présente, et change autant de fuis d'opinion qu'il trouve de raisons contraires. Il ne faut donc pas s'étonner si Gécilius se trouve agité et chancelant en celte rencontre ; mais je lui veux apprendre la vérité afin qu'il ne flotte plus dans rincertitade comme auparavant. Or , comme il ne peut souffrir que des gens sans lettres et de pauvres ignorans, comme il nous appelle, disputent des choses divines , il faut qu'il sache que tous les hommes sont nés raisonnables , sans distinction d'âge , de qualité , ni de sexe , et qu'ils ne doivent point leur sagesse à la fortune , mais à la nature ; que même les philosophes et les autres célèbres inventeurs des arts et des sciences ont été regardés comme de la lie du peuple et des ignorans , avant que d'avoir fait paraître leur esprit dans leursouvrages, tant il est vrai de dire que les riches , idolâtres des trésors , considèrent plus l'or que le ciel, et que ce sont des pauvres comme nous qui ont découvert la sagesse , et qui l'ont montrée aux autres. De sorte que l'esprit ne vient pas avec les biens, et n'est pas le fruit de l'étude, mais que c'est un avantage de la naissance. Il neiauldoncpai se plaindre ni se mettre en colfare, de voir tes hommes s'enquérir des choses divines , et vouloir eu dire ce qui leur en semble; oo ne doit pas regarder à la qualité de cdai qui parle, mais à la quaUté des paroles. La vérîlé mtoie est d'autant plus visible , que le dUsouiirs eil plus dépourvu d'ornement, parce qu'elle n'ot point déguisée par l'artifice de réloqucnce, mais demeure en sa naïveté, comme elle doit être pour être la règle du bien et du mal.

XVII. 0 Je ne nie pas pourtant ce que GéciliBS s'est tant donné depeineàprouver:quel1ioiBDe se doit connaître et considérer sa fin, sa natmc et son origine; s'il a été Fait par Uiinion dn élémens, et par l'agencement des atomes; oh si ce n'est point Dieu qui Ta lait loinasème, cl qui l'a formé de ses propres mains, liais bbm ne le pouvons apprendre que par la oonoiiisauce de cet univers et de son auteur; cvcs choses sont si bien jointes et liées ensemble, ^ nous ne pouvons connaître Thomme , que bbm ne connaissions Dieu auparavant, ni ètrebk* capables de la connaissance des cboies M monde, que nous ne connaissions le noade^

OCTAVIUS

El certes, puisque c'est en ceci que nous différons des bêles , qu'elles sont courbées contre terre comme pour y chercher leur nourriture , et que nous avons le visage élevé pour contempler le ciel , et une raison qui nous apprend qu il y a un Dieu , et qui nous rend en quelque sorte semblables à lui , nous ne pouvons sans crime fermer les yeux à une si grande lumière, et c'est une espèce de sacrilège de chercher en terre ce que nous devons trouver dans le ciel. Et certes, il faut n'avoir point d'yeux ni de sentiment pour s'imaginer que toute cette grande et admirable machine ait été faite par un assemblage d'atomes , et non pas par la sagesse d'un Dieu ; car y a-t-il rien de plus clair, quand on vient à considérer les cieux et à contempler toute la nature, qu'il y a quelque excellent esprit qui a compassé toutes ces choses , et qui les conduit et les gouverne par sa providence. Considérons le ciel avec toute son étendue et la rapidité de son cours , soit lorsque la nuit il est tout semé d'étoiles , ou lorsqu'il est éclairé par le soleil : nous verrons dans ce mouvement éternel réluire sa sagesse divine. Quedirai-je de cet astre dont le cours marque les années , et de cette planète inconstante qui détermine les mois par sa mort et par sa naissance ? Parlerai-je de cette vicissitude éternelle des ténèbres et de la lumière, qui en produit une autre, du travail et du repos. Cest aux astrologues à entrer dans le discours des astres, dont ils connaissent les vertus et les influences , et à nous apprendre celles qui règlent les semences et les moissons , les navigations et les vents , et qui fbnt la science du pilote et du laboureur. C'est assez que pour arranger toutes ces merveilles et leur donner cet ordre qu'elles gardent éternellement , il ait fallu un esprit divin et une sagesse extraordinaire. Et certes , qui en peut douter , puisqu'il en f^iut même pour les comprendre? Quoi! cette diversité des temps et des saisons qui marchent toujours d'un pas égal , ne parle-t-elle pas de son auteur, et ne publiet-clle pas ses louanges ? Le printemps était nécessaire pour produire les fleurs , l'été pour mûrir les fruits et les moissons, l'automne pour achever doucement cet ouvrage ; mais l'hiver ne l'était pas moins pour le repos et le soulagement de la nature. Cet ordre continue toujours sans se troubler ni se perdre depuis tant de

siècles, et serait bientôt changé si la fortune était la maîtresse du monde. D'ailleurs , quelle sagesse d'avoir tempéré l'hiver et Tété par l'automne et le printemps, avec tant d'art et de jugement qu'on passe insensiblement des ardeurs de l'un aux froids de l'autre, sans éprouver les rigueurs des deux contraires! Con« sidérez la mer ! un peu de sable lui sert de borne. Voyez les arbres ! les entrailles de la terre leur donnent la vie. Admirez ce flux et ce réflux de l'Océan, ces sources éternelles qui arrosent le monde, ces fleuves qui coulent continuellement, la terresibien disposée eu plaines, en vallons, en montagnes ! Que dirai-je de tant d'animaux qui ont chacun leurs défenses différentes? ceux-ci sont armés de cornes , ceux-là de dents ou d'aiguillons, les autres de griffes et d'ongles ; quelques-uns n'ont pour arn)es que la vitesse ; mais tous tant qu'ils sont , ils ont obtenu de la nature pour se défendre , ou la légèreté , ou la force, ou l'adresse. La ferme de riiomme surtout proclameun Dieu pour auteur; la stature droite, le visage élevé où se trouvent tous les sens ainsi qu'en une souveraine demeure, et les yeux au plus haut comme une sentinelle! XVUl. « Nous n'aurions jamais fait si nous voulions parler de tout. Il n'y a point de partie dans l'homme qui ne soit placée ou pour la nécessité, ou pour l'ornement. Et ce miracle d'être tout semblables et de ne l'être point? Et puis, cette façon de nattre toute pleine de merveilles, ce désir d'engendrer , n'est-ce pas Dieu même qui l'inspire et qui forme le lait dans le sein des femmes, afin de fournir une nourriture assez délicate pour ces petites créatures? Mais il ne se contente pas de donner Tordre en général, il pourvoit à tout en particulier. H échauffe par les vapeurs tièdes de la mer l'Ile de Bretagne qui ne pouvait être échauffée par le soleil; le Nil sert de pluie à l'Egypte ; l'Euphrate engraisse la Mésopotamie et la féconde, et le fleuve qui a donné son nom aux Indes, est celui , à ce qu'on dit , qui les sème et qui les arrose. Que si l'on voyait, en entrant dans une maison , les chambres parées et tendues , ne dirait-on pas aussitôt que c'est l'ouvrage d'un homme ? Et dans ce superbe palais arrangé par les mains de la nature , où nous voyons un ordre et une providence admirable, ne croironsnous point qu'il y a quelque esprit plus grand

MINUCIUS FELIX

et plus excellent que toutes ces choses , qui eu est le maître et le conducteur. Mais vous ne doutez point peut-être de la Providence , vous doutez seulement si c'est un seul être qui gouverne. Il n*est pas difficile de vous renseigner si vous voulez considérer le monde. Où a-t-on vu de royauté souffrir longtemps un compagnon ? Ne parlons point de ces grands de Perse qui attendaient Télection d'un prince du hennisse^ ment d'un cheval ; laissons cette vieille histoire des Thébains; mais chacun sait la dissension des deux frères pour un petit royaume de pasteurs, et pour des cabannes de bergers. Les guerres de César et de Pompée ont remué TEurope, l'Afrique et l'Asie , et un si grand empire n'a pu porter à la fois le gendre et le beau-père. Considérez le reste. Les abeilles ont un roi, les troupeaux n'ont qu'un conducteur, et tu imagines dans le ciel deux maîtres? Ne sais- tu pas que l'auteur de la nature n'a point de bornes; qu'il n'a ni fin ni commencement; qu'il se donne à soi-même l'éternité, comme il donne le principe à toutes choses; qu'avant le monde il était lui-même son occupation et sa gloire ; qu'il a fait tout ce que tu vois par sa parole, comme il le dispose par sa sagesse , et l'achève par sa vertu? Il ne se voit point, parce qu'il est au delà des sens. Il ne se peut comprendre, parce qu'il est au-dessus de l'entendement. Il est immense, infini, connu seulement à luimême ; car notre esprit est trop petit pour le concevoir. Dirai-je ce qu il m'en semble? nous ne le comprenons jamais mieux qu'en l'appelant incompréhensible. Quiconque s'imagine connaître sa grandeur la diminue , et qui ne la diminue point ne la peut connaître. Ne t'enquiers point de son nom ; son nom c'est Dieu. On cherche des mots, quand une chose peut être divisée, mais Dieu étant simple ne peut être divisé. Si je l'appelle père , tu conçois aussitôt un père à notre façon ; si je l'appelle roi ou seigneur, il en est de même. Ote tout ce que ces noms ont de terrestre, et tu as trouvé ce qu'il est. C'est ici le consentement général de tous les peuples. Quand on tend les mains au ciel on ne nomme que Dieu ; on dit que Dieu est grand, qu'il est véritable; on dit encore : «s'il plaît à Dieu. 9 C'est ainsi que parlent les hommes ; et ce n'est pas tant la confession d'un chrétien que la voix de la nature. Ceux même qui font Jupiter

le souverain des dieux , ne s'abusent que sur le mot, car ils sont d'accord d'une seule piûssance. XIX. a Les poètes aussi chantent un père des dieux et des humains, et disent que c^est loi qui forme nos pensées comme il lui platt. Que dit Virgile? ne parle-t-il pas encore plus clairement et en approchant davantage la vérité , quand il dit:

Une source dt feux.

Gomme un fleuve étemel répandue en tout lieux , De sa flamme invisible entourant la matière. Jadis versa la vie à la nature entiërey Alluma le soleil et les astres divers, Descendit sous les eaux et nagea dans les aîn. Chacun de cette flamme obtient une étincelle. (7est cet esprit divin , cette Urne universelle Qui, d'un soufle de vie animant tous les corps, De ce vaste univers fait mouvoir les ressorts. Qui remplit, qui nourrit de sa flamme féconde Tout ce qui croit dans Tair sur la terre et dans ronde*.

Et ailleurs il donne le nom de Dieu à cette âme universelle :

Dieu remplit le ciel , la terre et Tonde i Dieu circule partout , et son âme féconde A tous les animaux prête un souffle léger*.

Et ailleurs :

Ce pouvoir qui , créant l'homme si les animaux» l^ur verse de la vie et les biens et les maux» Lesorages, les feux'.

Et que disons-nous autre chose ? Noos rapporterons si vous voulez la doctrine dei philosophes; vous verrez qu'ils sont de cet avis , quoîqu*ib s*exprimcnt diversement. Je laisse à parties plus anciens , qui ont mérité le nom de sages par leur doctrine ; car Thaïes de Milet , qui est le premier de tous, et qui a le premier dispaté publiquement des choses célestes, dit que T

> Principîocœlumac terras, camposqne lUinHilMt liuccntemque Kiobuin lunae , tiianiaqiie aaira Spiritus iutus alit, tolainque infUtt per artnn Mens a&itat molem , et magno se corpoie mIseeL Inde hominum pccudumque c^us, TiUM|ne wébat/m, Et quœ marmoreo fert monstra sub aequore pontai'

(ViRGiLB, JSneid., I. yi, t. 79f d trirj

Deum namque ire per omnes Terrasque, tractusque maris, oœlunique pmftinili. Uinc pecudes , armenta , viros , genus omne fiemoBi Quemque sibi tenues nascentem arccssere vîtaa.

{Ceorg., 1. IV. T. 221 ctStfHJ

' Unde lioroinum Qenu$, et pecudes ;unde iinber et i

{Mneid,, Uv.i, t. VU.)

OCTAVIUS

I principe dont Tesprit a .formé toutes $ : n ais que de savoir particulièreinent lent ils agissent ensemble , ce n'était pas uvoir de Thomme , et que Dieu qui est cet Ta révélé. Voyez-vons comme le sentidu premier des philosophes s'accorde avec tre? Plus lard Anaiimènes, et depuis me, qu'on a surnommé TApollooiate, ît que Dieu était une nature aérienne, use et infinie; ceux-là ne diffèrent pas e d'avec nous. Anaxagoras dit que Dieu

I esprit infini qui a arrangé toutes choses, igore dit que c'est un esprit qui s'épand ut, et qui donne la vie à tout ce qui est 3ndc. Xénophanes veut que Dieu soit une té animée. Antisthène disait qu'il y avait îurs dieux de divers pays, mais qu'il n'y ait qu'un principal, qui était Dieu de sa e. Spcusippe a estimé que c'était une vertu elle et animale, par laquelle toutes choses

II conduites. Démocrite lui-même, quoilit inventé les atomes, ne dit-il pas souvent ^ieu est cette nature première, et cette inence qui produit les images. Straton a

aussi que c'était la nature. Ëpicure lui- ;, qui a cru qu'il n'y avait point de dieux, i'ils étaient dans une oisiveté profonde, i nature par-dessus tout. Aristote n'est pas jrs d'un seul avis. Il établit néanmoins uissance unique, car tantôt il dit que c'est it, tantôt que c'est le monde; tantôt que encore quelque chose au-dessus du monde. )te le Pontique n'est pas moins chancecar tantôt il donne la surintendance à l'esivin , tantôt il ne sait rien de plus grand ^univers. Héraclide, qu'on a appelé aussi antique, adopte un esprit divin : mais il pas toujours d'accord, non plus que Théote, Zenon, Chrysippe et Gléantbe. Mais tous n'admettent qu'une Providence; car the dit , tantôt que Dieu est un esprit , t que c'est un Feu, tantôt une intelligence. 1 son mattre tient que c'est une loi natu- Bt éternelle qui est dans les choses. Quelis il dit aussi que c'est un feu et une inence; et montre bien l'erreur populaire ant les dieux, lorsqu'il dit que Junon c'est Jupiter le ciel, Neptune la mer, Vulcain ; et que les autres sont , de la même ma- , d'autres principes de la nature. Chry-

sippe dit presque ta même chose : qne Dieu est une vertu divine et une nature intellectuelle : mais quelquefois il croit que c'est le monde et une nécessité fatale, et imite Zenon dan» Finterprétation des Fables des dieux , qui se trouvent dans les livres d'Homère , d'Hésiode et d'Orphée. Diogène aussi, celui qu'on a surnommé le Babylonien, explique l'accouchement de Jupiter, la naissance de Minerve , et autres histoires semblables, comme étant des phénomènes de la nature et non pas des dieux. Xéuophon, le disciple de Socrate, pense que le vrai Dieu ne se peut voir, et qu'il ne le fout point chercher. Ariste , de l'Ile de Ghio , dit qu'il est même incompréhensible; l'un et l'autre a compris la grandeur de Dieu en ne le pouvant comprendre. Platon parle plus clairement de la Divinité, et s'abuse moins sur le nom et sur la chose. En efFet il serait tout divin , s'il n'avait puisé quelque chose de terrestre des opinions du monde. Il dit donc en son Timée que , par le nom de Dieu, on entend le Père de cet univers, le Créateur de l'àmc, l'Auteur du ciel et de la terre , incompréhensible ù cause de son immensité, et qu'on ne doit pas découvrir au monde , quand il arriverait qu'on Taurait compris. Nous disons presque la même chose. Car encore que nous connaissions Dieu et l'appelions le Père de cet univers, nous n'allons point dire publiquement notre opinion à moins que quelque nécessité ne nous y oblige.

XX. cJ'ai montré le sentiment de presque tous les philosophes, et comment ils n'ont cru qu'en un Dieu unique, quoiqu'ils ne se soient pas tous exprimés de la même Façon. Et cela est grandement à notre gloire, car c'est une preuve, ou que les chrétiens sont philosophes, ou que les philosophes ont été chrétiens. Que s'il est vrai qu'il y ait une Providence, et que le monde soit gouverné par un seul Être, nous ne devons point nous laisser emporter aux Fables de l'antiquité , contraires à la raison , et condamnées par les philosophes de tous les siècles ; car nos pères ont été si crédules, qu'ils ont agouté foi à des choses incroyables. Ils ont cru à une Scylla à plusieurs corps, à une Chimère à plusieurs formes, à une hydre qui renaissait de ses plaies, à des centaures, hommes et chevaux tout ensemble; en un mot ils croyaient tout ce qu on leur voulait Faire croire ; des métamurphosea

MIiNUClUS FÉLIX.

d'hommes en oiseaux, et de bëtes en hommes , et d'hommes encore en fleurs et en arbres, enfin tant d'autres choses , qui se feraient encore si elles avaient été faites, mais qui ne se font point, parce qu'elles ne se peuvent faire. Ils ont cru de la sorte à Texistencc des dieux par une étrange simplicité ; car en adorant leurs rois , et désirant avoir leurs portraits après la mort, et conserver leur mémoire par des statues, ils ont à la fin converti en culte ce qui n'avait été pour eux qu'un sujet de consolation. Avant que le monde fût ouvert au commerce , et qu'il se fit un mélange de coutumes et de cérémonies, chaque nation adorait son fondateur, ou quelque grand capitaine, ou quelque reine chaste et vaillante , ou Tinventeur de quelque art , ou l'auteur de quelque invention utile aux hommes. Ils considéraient que leur mémoire méritait bien d'être conservée, et tâchaient par là de s'acquitter des obligations qu'ils avaient à ces illustres personnes, et d'attirer la postérité à l'imitation de leurs vertus.

XXL a Lisez les écrits des sages et des philosophes stoïques, vous reconnaîtrez avec moi que les hommes ont été faits dieux ou pour leurs bienfaits, ou pour leur mérite. É vhémëre indique dans l'ordre du temps leur naissance, leur pays et leurs noms, et il cite les lieux où sont leurs sépulcres. Il fait voir encore par les impostures de Jupiter Dictéeu, d'Apollon Delphique, de risis de Phare et de la Gérés d'Eleusis , qu'on a mis au nombre des dieux, ceux qui en courant )e monde ont porté dans les pays l'invention de quelques semences, ou de quelque autre chose utile à la société humaine. Perséus est de môme avis , et ajoute qu'on a nommé de leur nom les choses qu'ils ont inventées , comme le poëtc, quand il dit :

Venus languit sans Bacchus et Gérés*.

Alexandre le Grand , dans un discours assez long qu'il a écrit à sa mère, lui mande qu'il a feit découvrir par force à un prêtre le mystère des dieux. Il fait Vulcain le premier de tous , et place ensuite la race de Jupiter. Gonsidérez le sistre d'Isis changé en hirondelle, et le vain tombeau du dieu que TË- SYV^^ adore, dont les membres ont été mis en

' Sine Cerere et Uhero friget Venus.

(Téreucb, Eunuque, act. iv, se. v, y. C.)

pièces. Enfin dans toutes les cérémonies et les mystères , vous verrez la misérable fin de vos dieux, leur mort et leurs fiinérailles. Isis pleure son fils qu'elle a perdu , et le cherdie en compagnie de ses prêtres chauves et de son cynocéphale. Les misérables isiaques frappent leur estomac, et imitent cette dolente mère. Aussitôt après elle se réjouit d'avoir recouvré son fils; les prêtres jettent des cris de joie, et le cynocéphale qui l'a trouvé en fait gloire. Ainsi ils ne cessent tous les ans de perdre ce qu'ils ont trouvé , et de retrouver ce qu'ils ont perdu. N'est-il pas parfaitement ridicule de pleurer ce qu'on adore, ou d'adorer ce qu'on pleure? Ce sont là néanmoins les dévotions de l'Egypte , et maintenant celles de Rome. Gérés, environnée de serpcns , cherche , le flambeau à la main et pleine d'inquiétude, sa fille qu'on lui a enlevée; voilà les mystères d'Eleusis. Ceux de Jupiter ne sont pas moins ridicules; une chèvre sert de nourrice ; on dérobe un enlant à son père de peur qu'il ne le dévore ; lescorybantes sonnent des cymbales pour empêcher que ses cris ne s'entendent. Passons aux autres. Cybële mutila son galant, parce qu'il ne se pouvait résoudre à l'aimer quoiqu'elle fût mère des dieux, parce qu'elle était trop vieille et trop laide. On dirait qu'elle avait envie de faire un dieu d'un eunuque; car les Gaulois adorent ce misérable amant eu se condamnant certainementeux-mèmesàsubir la même infortune. Ge ne sont pas là des mystères, ce sont des supplices. La figure même que vous donnez à vos dieux n'est-elle pas hontoiie et infâme ? Vulcain est un dieu boiteux ; Apollon est encore sans barbe après tant de siUa, et son fils Esculape a une barbe vénérable. Neptune a lesyeus bleux, Minerve les a vcrlf, Junon les a comme ceux d'un bœuf. Pan a ks pieds faits comme une chèvre , Saturne y a des fers, et Mercure y a des ailes. Janns a deux vi- I sages , comme s'il voulait marcher à racaloV' Diane a un habit de chasseur, mais à Ephèie elle a une infinité de mamelles, et en q^itt de déesse des enfers, on lui donne trois Itlact plusieurs mains. Et votre Jupiter mèmel laBtk il est sans barbe , et tantôt il est barbu. QHd il est Hammon, il a des cornes ; quand il ctt Ji- i piter Gapitolin, il a des foudres; lorsqu'il ciK Latiaris, il est tout sanglant ; Phérétrien 3 al muet. Enfin, pour abréger, autant de nota^tt

OCTÀVIUS

tant de monstres. Ërigone est pendue pour briller ensuite entre les astres. Castor et Pollui , afin de vivre, meurent tour à tour. Esculape,pour devenir dieu, est Frappé d'un coup de foudre. Hercule doit consumer dans le feu ce qu'il avait de terrestre.

) XXII. « Nousapprenons ces Fables de nos pères îgnoraus, et employons ensuite notre espnt et ' nos soins à les embellir. Les poètes surtout s'y sont adonnés, et leur réputation a fait un grand pr^udice à la vérité. C'est pourquoi Platon avait raison, à mon avis, de chasser Homère de sa république, en dépit de sa gloire et de sa renommée; car c'est lui principalement qui a mêlé vos dieux parmi les choses du monde, quoiqu'il Tait fait en raillant. Il les fait battre ensemble dans la guerre de Troie. 11 blesse Vénus; il enchaîne Mars, il lui fait des plaies , il le met en fuite. Il fait délivrer Jupiter par Briarée, au moment où il était sur le point d'être enchaîné par les dieux. Il lui fait pleurer d'une pluie de sang la mort de son fils Sarpédon , qu'il n'avait pas le pouvoir d'empêcher. Il le dépeint charmé de la ceinture de Vénus et caressant avec plus d'ardeur sa Junon qu'il ne ferait ses maîtresses. Tantôt Hercule vide des écuries , Apollon est bouvier d'Admète , Neptune se loue à Laomédon pour bâtir les murs de Troie , et est assez malheureux pour ne pas être payé de ses journées. Tantôt on fabrique sur la même enclume les armes d'Énée et les foudres de Jupiter , comme si le ciel et ses foudres n'avaient pas existé longtemps avant que Jupiter naquit en Crète, et qu'il n'eût pas redouté lui-même ce tonnerre que les Cyclopes ne peuvent imiter. Que dirai-je de Mars et de Vénus qu'on surprend en adultère, et du crime de Jupiter avec 'Ganimède , qui est consacré dans le ciel ? Toutes ces ^les ont été inventées pour autoriser les vices des hommes. C'est par ces fictions et ces agréables mensonges qu'on corrompt l'esprit des jeunes gens ; ils y croissent et ils y vieillissent : la vérité est exposée en vue à tout le monde , mais encore faut-il ouvrir les yeux. Tous les auteurs anciens de la Grèce et de l'Italie écrivent que Saturne qui est le premier de toute sa race, n'était qu'un homme. Népos et Cassius le disent dans leur histoire; Thallus et Diodorc sont de cet avis. Ce Saturne donc s'enfuit de Crête en Italie pour ne point

tomber entre les mains de son fils, et Janus le reçut dans sa maison. Or , comme il était Grec et assez poli , il apprit plusieurs choses à ces barbares, commede former des lettres, débattre de la monnaie, de fabriquer divers inslrumens. U appela donc ce pays Latium , comme qui dirait l'asile secret , parce qu'il y avait été caché. U donna aussi son nom à la ville de Saiurnia pour conserver sa mémoire, comme Janus donna le sien au mont Janicule qu'il habitait. C'est donc un homme qui s'enfuit et qui se cache; c'est le père d'un homme; c'est le fils d'un homme ; car s'il fut appelé fils du ciel et de la terre , c'est parce que son origine était inconnue aux Italiens, comme nous disons encore de ceux qui arrivent à Fimprévu , qu'ils sont tombés du ciel, et de ceux dont on ignore la naissance, que ce sont des enfans de la terre. Jupiter régna en Crète après en avoir chassé son père; il y eut des enfans et il y fut enterré. On y voit encore aujourd'hui un antre qui porte encore son nom ; on y montre son sépulcre ; et les cérémonies dont on honore sa mémoire , témoignent bien qu'il a été homme. Il serait superflu de faire le dénombrement et la généalogie de tous les dieux issus de lui. C'est assez de prouver que le père était un homme , pour faire voir que les enfans le sont aussi, si ce n'est que vous pensiez avoir déifié ceux que vous avez consacrés après leur mort ; et qu'un faux serment de Proculus puisse faire un dieu, ou que Juba soit de la troupe des immortels , parce que les Maures l'adorent. En un mot , en mettant tous ces rois au nombre des dieux, ce n'a pas été pour le persuader aux hommes , mais c'est un honneur qu'on a voulu rendre à la royauté. C'est même malgré eux qu ils sont honorés de ces vaines cérémonies. Ils voudraient demeurer hommes, et croient si peu devenir dieux par ce moyen qu'ils l'appréhendent même en leur vieillesse. Ceux-là donc qui meurent ne sont point dieux, parce que les dieux ne peuvent mourir ; et ceux qui ont pris naissance ne peuvent l'être , parce qu'ils sont scûets à la mort. Or ce qui est dieu , n'a ni fin ni commencement ; car s'il est né autrefois des dieux, pourquoi n'en naîtrait-il pas encore à présent? à moins qu'on ne suppose que Jupiter soit trop vieux et que Junon ne soit plus en â|;c d'avoir des enfans. Minerve esl-cllc vieillie

MINa'CIUS FELIX.

avant d*avoir pu être mère? Ou plutôt n ont-ils cessé d^cngendrcr que parce qu'on a cessé de le croire? Certes si les dieux pouvaient procréer des enfans, et que ces enfans fussent immortels^ nous aurions déjà plus de dieux que d'hommes, et je ne sais si le ciel et la terre seraient capables de les contenir. Disons donc que ces dieux dont nous avons appris la mort aussi bien que la naissance, ont été véritablement des hommes. Qui doute que la beauté et la richesse de Touvrage n'aient fait adorer les statues, et que le peuple ignorant n'ait été charmé par ces chefs-d'œuvre de Tart et ébloui par Féclal de Tor, de l'argent et de rivoirePQucsi quelqu'un veut prendre plaisir à considérer comment on fait ces figures et de quelle manière on les taille et on les façonne, il aura honte de craindre 'une matière sur laquelle la main de l'artisan s'est jouée pour faire un dieu : car ce dieu de bois, qui est peutêtre le reste d'un bûcher ou d'un gibet , est suspendu, taillé, rabotré, aplani. S'il est d'argent ou de cuivre , il sera peut-être fait d'un chaudron, ou de quelque chose de plus vulgaire , comme il est arrivé souvent au roi d'Egypte , et fabriqué sur l'enclume à coups de marteau. Le dieu de pierre est taillé, façonné et poli quelquefois par un méchant homme. Il ne sait pas pourtant les maux qu'on lui fait à sa naissance, comme il ne sent pas aussi les honneurs qu'on lui rend après sa consécration. Mais peut-être n'est-il pas encore dieu et n'est-il encore que pierre ou métal ? Quand donc le devient-il ? On le fond , on l'accommode , on le taille ; il n'est pas encore dieu. On le soude , on le bâtit, on le dresse; ce n'est pas encore un dieu. Enfin on le pare, on le consacre, on le prie; le voilà dieu, lorsque l'homme l'a voulu et l'a dédié.

XXlil. a Que les plus misérables animaux vous enseignent bien ce que sont vos dieux ! les souris, les hirondelles , les chouettes, savent bien qu'ils n'ont point de sentimens; ils les rongent, ils marchent dessus, ils s'y établissent: et si vous ne les en chassiez ils y feraient même leur nid. Les araignées leur couvrent le visage de leurs toiles, et se servent de leur tête pour pendre leurs filets. Vous les essuyez , les nettoyez , les frottez : et Ton vous voit craindre des dieux que vous avez fabriqués cl que vous êtes contraints de défendre ! tout cela , pour ne

pas voir qu'il faut connaître Dieu avant que de l'adorer; pour vouloir obéir inconsidérément à nos pères; pour aimer mieux suivre l'erreur des autres que de croire votre propre jugement, et enfin pour ne pas savoir ce qo'oo craint et ce qu'on appréhende. Gependaut en consacrant l'or et l'argent on a consacré l'avarice; les belles statues sont devenues précieuses; la superstition romaine est née avec ce grand nombre de cérémonies où il y a tant de choses ridicules et tant d'autres qui font pitié. Ils courent tout nus en plein hiver; les uns ont des coiffures extravagantes , portent de vieux boucliers, frappent sur des peaux , promènent les dieux de porte en porte tout en mendiant. Ils ont des temples où on ne saurait entrer qu'une fois l'an ; ils en ont d'autres où on n'oserait jamais entrer. Il y en a qui sont ftrmés pour les femmes; il y en a aussi dont l'entrée est défendue aux hommes. Vous avez des cérémonies où un esclave ne se peut 'trouver sans crime; des statues qui ne peuvent être couronnées que par une femme qui n'ait connu qu'un seul homme; d'autres qui ne peuvent èlre couronnées que par celles qui en ont connu plusieurs, et on cherche en grande dévotion celle qui peut compter le plus d'adultères. Quoi ! ne vaudrait-il pas mieux que ceux qui hmt des libations aux dieux de leur propre sang , et qui les supplient par leurs pUiei, fiusenl |irohno que de croire en des dieux de odte sorte ? Et ceni qui se mutilent par dévotion, n'offiensent-ib pis Dieu en le pensant honorer, puisque, s^ilTonlait des eunuques , il en pourrait fiiire natlre nm avoir besoin de les mutiler?Qui ne vmt qoeccn qui font ces folies n'ont pas le sens bien rasm, cl qu'il n'y a que ceux qui les suivent qni les défendent ? Aussi toute leur excnse est dam le grand nombre de ceux qui iUllent.

XXIV. «Et c'est â de telles supersiilioBi que l'empire romain serait redevablede sa gnHBdnr! et les Romains, dites-vous , se sont aoqnis Boim de gloire encore par leur valeur que par Icar religion et leur piété! Ah! certes, ils nons ont binf de grandes marques de leur probité et dekv justice d(s la naissance de leur empire! Ifol-ce pas le crime qui les a assemblés , qui les a rmdns terribles aux peuples circonvoisins, qui iesr a servi de remparts pour établir leurdominalioB; car c'était d'abord un asile de voleoni, de Inkrts

OCTAVICS.

d^assanins et de sacrilèges; et, afin que celui qui était le plus grand fût aussi le plus criminel f il tua son frère : voilà les premiers auspices de cette sainte ville. Aussitôt , contre le droit des gens y ils ravissent des filles déjà promises , déjà fiancées, quelques-unes même déjà mariées ; ils les violent et les déshonorent. Ensuite ils font la guerre à leurs pères, à ceux dont ils avaient épousé les filles, et répandent le sang de leurs alliés. Quelle impiété! quelle audace! enfin chasser ses voisins , piller leurs temples et leurs autels, détruire leurs villes, les emmener captifs, s'agrandir par des rapines et par la ruine des hommes , c'est la doctrine deRomulus et de ses successeurs ; si bien que tout ce qu'ils tiennent, tout ce qu'ils adorent, tout ce qu'ils possèdent, n'est que brigandage : leurs temples ne sont bâtis que des dépouilles des peuples, du sac des villes, du débris des autels, du pillage des dieux, du meurtre des prêtres. Quelle impiété et quelle profanation de s'agenouiller devant des dieux qu'ils traînent captifs en triomphe! Adorer ce qu'on a pris, n'est-ce pas consacrer son larcin P Autant de victoires autant de crimes; autant de trophées autant de sacrilèges. Et ce n'est pas par leur religion, mais par leur impiété qu'ils sont montés, à ce haut l^tte de grandeur : ce n'est pas pour avoir été pieux , mais pour avoir été médians impunément; car le moyen qu'ils aient eu de leur côté les dieux contre lesquels ils ont pris les armes, et qu'ils n'ont honorés qu'après les avoir déshonorés? Et puis que peuvent faire pour les Romains ceux qui n'ont rien pu contre eux pour la défense de leurs peuples; car pour leurs dieux , quels pensez-vous qu'ils fussent d'abord ? Romulus , Picus,Tibérinus, Cousus, Pilumnus, Picumnus, Gloacine que Tatius inventa, la Crainte et la Pâleur à qui Hostilius bâtit un temple, la Fièvreconsacrée par un autre : voilà tes protecteurs, ô Rome!Jes maux et les maladies. Et certes ces deux infâmes débauchées , Flora et Acca Laurentia , qui comptent entre leurs divinités , peuvent bien être comptées entre leurs fléaux. Sont-ce de pareils dieux qui vous ont aidés à vaincre ceux des autres nations et à étendre les frontières de l'empire romain; car on ne peut présumer que vous ayez été assistés contre leurs peuples adorateurs par le Mars de la Thrace , le Jupiter de

Crète, la Junon d'Argos, de Samos ou de Carthage, la Diane d*£phèse ou de Tauride, la Cybèle de l'Ida, enfin par les divinités ou plutôt les monstres de FÉgypte ; à moins peutêtre que ces dieux n'aient pensé qu'ils seraient mieux servis dans Rome , et que les prêtres y étaient plus saints, et les vierges sacrées plus chastes ? Mais il y a eu plus de vos vestales punies pour l'inceste, qu'il y en a eu d'innocentes; et celles qui ont été accusées n'étaient pas peut-être les plus coupables , mais ont été les plus malheureuses. Pour ce qui est des prêtres , où se livrent-ils plutôt à leurs débordemens que dans vos temples et près de vos autels? N'est-ce pas là que se font leurs sales marchés, et qu'ils méditent les adultères; et l'impudicité ne règne-t-efle pas plus puissamment dans leurs cellules que dans les lieux consacrés à la débauche? Mais n'y a-t-il pas eu aussi de grands empires et des États florissans avant que toutes ces superstitions fussent inventées ? L'empire des Assyriens, des Mèdes , de» Perses , des Grecs , des Égyptiens , quoiqu'ils n'eussent ni pontifes , ni arvales , ni saliens , a augures , ni vestales , ni de ces poulets mod6 rateurs de la république, et de qui Tappétit et le dégoût donnaient le mouvement à toutes les affaires du monde. C'est Dieu qui dispose des royaumes et;qui les change à sa volonté, et c'est sa puissante main qui distribue les couronnes.

XXV. « Mais venons à ces augures qui , dites-vous, font tant de bien à ceux qui les observent, et qui ont causé tant de maux potir avoir été négligés. C'est, pensez-vous, pour n'avoir pas attendu le trépignement solennel des poulets sacrés, que les armées de Giaudius, de Junius et de Flaminius ont été dc^faites. Mais Régulus a observé les augures et n'en fut pas moins prisonnier. Mancinus, non moins qu'eux , fut contraint de se rendre et de passer sous le jong. Les poulets de Paulus ne mangeaient ils pas fort bien à la bataille de Cannes? cependant il y périt avec la plus grande partie de la république. César méprisa les augures qui lui défendaient le passage en Afrique avant lïiiver, et ne laissa pas de naviguer heureusement et de vaincre; vous diriez que cela hâta la victoire. Combien aurais-jc de choses à dire des oracles. Aniphiaraus prévoit ce qui doi^

MIMCIUS FÉLIX

arriver après sa mort, el ne prévoit pas ce qui arrivera diiranl sa vie, et comment sa femme le trahira pour un collier. Tirésias voit l'avenir et lu: voit pas le présent. Knnius suppose impunément une réponse d'Apollon Pylliien à Pyculiiîs, quoique Apollon eÇit déjî\ cessé de s'exprin:i'r en vers ; car les oracles ont commencé à se laire aussitôt que les hommes ont commencé à s-^ jiolir. Démosthènes accusait la prêtresse de Delplic de philippiser, parce qu'il savait fort bien tjue ses réponses lui étaient dictées. Mais les oracles ont quelquefois dit la vérité ? Quoi- ([ue cela ne soit pas fort étrange parmi tant de mensonjjes, et que la fortune fasse quelquefois les mêmes choses que la raison , je veux néanmt^ins remonter à la source de Terreur, et sonder l'al^îme d\)ii sont sorties tant de ténèbres. H exisie des esprils malins et vagabonds qui ont gàlé toute la beauté de leur naissance par les souillures du monde. Ces misérables, après avoir perdu les avantages do leur nature et s être plongés dans les vices , Uichent pour se consoler d'y précipiter les autres. Comme ils sont corrompus, ils ne se plaisent qu'à corrompre : s'étant séparés de Dieu , ils ne peuvent soulfrir que les autres s'en approchent. Les ])oêles et les philosophes les appellent des démons, et SK'rale en avait un, dr qui il suivait la lanlaisie. Ce sont eux (pii opèrent ce que les maj;icions font d'admirable, qui donnent Tefi'jiîuiié à leurs enchanlemens, qui font (ju on voit ce qu'on ne voit pas , et qu'on ne voit pas ce qu'on voit, qui produisent enfin toutes ces autres merveilles dont on parle. Cependant lloscanès, le plus excellent magicien et pour la science et pour la pratique, rend ù T)ieu riionneur qui lui est dû, et dit que les anges (|ui sont ses ministres et ses messagers adorent .sa majesté et tremblent devant sa face. H dit en( ore cpie les démons sont des esprits terrestres, vagabonds, et ennemis des hommes.

Platon qui trouvait de la difficulté à connaîlre Dieu, n'en a point trouvé à les connaître. Il discourt des démons et des anges et tâche même, dans son dialogue du Banquet, d'exprimer la nature des premiers. Il dit que c'est une substance moyenne entre la mortelle el rinmiorielle, c'est-à-dire entre le corps et r< spi il ; cl qu'ils sont faits du mélange d'une Miînlance Icrrcbïrc et céleste. Il croit encore

que ce sont eux qui engendreat nos désirs amoureux. Il dit qu'ils se glissent dans nos cœurs ; qu'ils émeuvent nos sens, forment nos affections , versent dans nos âmes les ardeurs des convoitises.

XXVI. c( Ces démons, qui sont des esprits impurs comme nous avons montré par rautorité des mages, des philosophes et de Platon, se tiennent dans les statues et dans Les images où on les consacre, et par leur présence acquièrent une autorité semblable à celle d'une divinité qui serait présente : car ils inspirent leurs prophètes; ils habitent dans les temples; ils font palpiter les entrailles des bëtcs; ils gouvernent le vol des oiseaux ; ils président au sort; ils rendent des oracles mêlés de mcosonges. En effet, ils trompent et sont trompes comme ceux qui ne savent pas bien la vérité, et qui ne la veulent pas publier contre euxmêmes. Ainsi ils nous tirent du ciel sur la terre, et de la considération du Créateur à celle de la créature. D'ailleurs ils troublent la vie et tourmentent le monde. Ils se glissent dans le corps , comme des esprits subtils et déliés , forment les maladies, épouvantent fàme, tordent les membres pour contraindre les hommes à les adorer, afin qu'ensuite, lors que rassasiés de sang et de victimes, ils auront délié leurs charmes , on leur allribuc la gloire de la guérison. Ces furieux aussi que vous voyez courir par les rues sont agités par ces damnables esprits, ainsi que vos prophètes même lorsqu'ils se roulent et hurlent comme des bacchantes. L'instigation des démons est pareille dans les uns et les autres, mais Tobjet de leur fureur est différent Ce sont eux aussi qui produisent ces illusions que vous avez racontées, de Jupiter qui commande en songe qu'on ait à recommencer ses jeux , de Castor et Pollux qui aparaissent, d'un navire que tire la ceinture d*une dame romaine. Plusieurs d'entre vous savent bien que les démons sont contraints d'avouer avoir liil ces choses, lorsque nous les tourmeatoos pour les chasser des corps, et que nous les Ëtïsoiis sortir par ces paroles qui les gèuent, et ces prières qui les brûlent. Ce Saturne , ce Jupiter, ce Sérapis, et tous ces autres que vous adorez, vaincus par la douleur, confessent ce qu'ils sont : et quoique la houle dût leur foire ca«*ticr

OCTAVIUS

éternellement ce qu'ils révèlent , et surtout en votre présence, ils avouent néanmoins leur misérable condition. Vous le pouvez croire , puisque c'est contre eux-mêmes qu'ils sont contraints de rendre témoignage à la vérité. Car lors qu'on les coi^jure par le Dieu vivant , ces misérables Frémissent dans les corps, et s'ils ne sortent incontinent, ils se retirent pour le moins peu à peu , selon que la foi du patient est grande, ou la grâce du médecin. Ainsi ils fuient ces chrétiens présens, dont ils troublent de loin les assemblées par voire moyen. C'est pourquoi ils sèment la haine de notre religion dans les esprits faibles ; car il n'y a rien de si naturel que de haïr ceux que nous craignons , et de vouloir perdre ceux qu'on redoute. Ils occupent donc les esprits , et gagnent les cœurs , afin qu'on nous baisse avant que de nous connaître , de peur qu'on ne nous aime en nous connaissant.

XXVII. « Mais certes, c'est une injustice que de condamner ce qu'on ne connaît point, et nous ne sommes pas à nous repentir de cette faute ; car vous savez que nous avons été comme vous, et que nous avons eu les mêmes senlimcns , lorsque nous étions dans le même aveuglement. Nous croyons que les chrétiens adoraient des monstres, dévoraient des enfans, se livraient à Finceste dans leurs banquets, sans considérer que cela n'avait jamais été , ni prouvé, ni découvert, et qu'en un si long espace, et après tant de promesses, de récompense et de pardon , il ne s'était jamais trouvé personne qui eût révélé le moindre de ces crimes. Et certes, il y a si peu de mal , qu'on ue rougit point d'être chrétien; ceux même qui en sont accusés le confessent publiquement , et en font gloire ; et s'ils se repentent de quelque chose , c'est de ne l'avoir pas été plus tôt. Cependant nous-mêmes qui prenions la défense des sacrilèges, des incestes et des parricides, nous ne voulions pas entendre seulement les chrétiens, et quelquefois nous les traitions plus cruellement , non pas par haine, mais par pitié, aân de les sauver ea les contraignant par les tourmens à se dédire. Étrange artifice d'employer les armes de la vérité pour établir le mensonge ! Si quelqu'un pressé de la douleur venait à nier sa religion, il était traité aussi favorablement que si par cette abjuration

il se fût déchaîné de tous les crimes qu'on leur imputait. Vous voyez que nous avons eu les mêmes sentimens que vous, et que nous avons fait les mêmes choses que vous feites ; au lieu que si nous eussions agi par la raison , et que nous n'eussions pas été poussés par ces esprits malins, il fallait contraindre les chrétiens, non pas à nier leur religion , mais à confesser leurs incestes, leurs débauches, leurs profanations et leurs homicides : car voilà les fables dont les démons ont rempli l'esprit du simple peuple pour nous mettre en abomination parmi les hommes. Il ne faut pas s'étonner si tous ces fantômes disparaissent en la présence de la vérité. C'est donc là l'ouvrage de ces monstres, ils sèment de faux bruits et les entretiennent. De là vient ce conte , que nous adorons la tète d'un àne. Qui serait si sot que de l'adorer, ou plutôt qui est si sot que de le croire, si ce ne sont ceux qui font des monstruosités semblables? Car vous consacrez et les ânes et les étables avec votre déesse Ilippone, et vous les adorez bien religieusement avec Isis. Vous en faites autant à des têtes de bœufs et de béliers que vous immolez en sacrifice; vous avez mis au nombre des dieux des têtes de chiens et de lions mêlées ensemble, et des monstres demi-chèvres et demi-hommes. N'adorez-vous pas encore avec les Égyptiens le bœuf Apis? N'approuvez- vous pas leur religion envers les serpens, les crocodiles et les autres bêtes farouches, et envers tant d animaux de l'air, de la mer et de la terre ? Étrange manie! Ils feraient même mourir un homme qui aurait tué quelqu'un de ces dieux. Us craignent, aussi bien que quelques-uns d'entre vous, l'acrimonie des oignons autant qu'ils feraient leur déesse, et ne redoutent pas moins ce bruit proscrit qui échappe au corps de l'homme que leur dieu Sérapis. Ceux qui nous imputent d'adorer les parties honteuses de nos prêtres, nous attribuent aussi leurs saletés; car ces dévotions infâmes conviennent fort bien aux débauches de ceux parmi lesquels l'un et l'autre sexe prostitue tous ses membres , parmi lesquels toute sorte d'impudicité passe pour galanterie; qui portent envie à la liberté des femmes, commettent entre eux des ordures épouvantables, et se lassent plutôt de ces abominations qu ils n'eu ont houle. Pr()di(jes ineroynblesî lIssiuiFfrenl vdloniaiiTinent sur leur

MIiNUCICS FÉLIX.

personne un crime que Tcnfance si souple ne pourrait supporter, et auquel la tyrannie la plus dure ne pourrait contraindre ses esclaves.

XXYlil.c(Pour nous, nous sommessi éloignés de commettre ces turpitudes, que nous rougissons même de les entendre, et je penserais violer Thonnëteté que d'employer plus de paroles à nous en défendre. Car vous nous accusez de crimes que nous ne croirions pas seulement, si nous n'en avions des exemples parmi vous. Quant au reproche que vous nous faites d'adorer un criminel, et la croix instrument de son supplice, vous êtes bien éloignés de la vérité , en pensant qu'un criminel ait même pu mériter qu'on le prit pour un dieu , ou qu'on ait pu prendre pour un dieu un homme terrestre. Celui-là certes est misérable, de qui toute l'espérance est en un homme mortel, puisqu'en le perdant il perd toutes ses espérances. Ce sont les Égyptiens qui choisissent lin homme, l'adorent, le prient, le consultent sur tous leurs doutes, et lui font des sacrifices. Mais cet homme, qui est un dieu pour les autres, n'est qu'un homme pour lui-même. Il les trompe, et il ne se peut tromper. La flatterie aussi traite les rois et les grands seigneurs de divinité , bien qu'il dût suffire de leur rendre des honneurs légitimes, et qu'en effet l'honneur serait mieux dû aux hommes de mérite , ainsi que l'amour aussi est mieux dû aux gens de bien. Cependant on les appelle dieux; on prie devant leurs images; on invoque leur génie, c'est-à-dirc leur démon; et il est moins dangereux de se parjurer par Jupiter que par l'empereur. Non! nous n'adorons point les croix , ni ne souhaitons d'y être attachés. C'est vous peut-être qui les adorez, en adorant des dieux de bois qui en sont faits. Et qu'est-ce autre chose que vos bannières et vos étendards, que des croix dorées et enjolivées? Ces trophées mêmes qui sont vos plus glorieux monumens, n'ont pas seulement la figure d'une croix, mais d'un homme crucifié. Certes, le signe de la croix parait naturellement en un vaisseau, dont les Toiles sont enflées , ou qui va à force de rames. Quand on dresse un joug, il représente une croix , et lorsqu'un homme prie Dieu les mains étendues , il fait la même figure. Ainsi le signe de la croix , ou est naturel , ou sert à votre religion.

XXIX. a Je voudrais bien parler avec ceux qui disent ou qui croient que le meurtre d'un enfant est la cérémonie de Tintroduction à nos mystères. Qui aurait le courage de répandre le sang d'un petit innocent qui ne fait encore que de naitre? Personne ne peut croire un ai grand crime, que ceux qui le peuvent commettre. C'est vous qui exposez vos enfons aux bêles farouches et aux oiseaux , au sortir du ventre de la mère , et qui les étranglez et les étouffez. Il y en a même qui , par des breuvages cruels, les meurtrissent dans les entrailles de leur mère et les font rooiurir avant que de naître; c'est ce que vous avez appris de vos dieux? car Saturne n'exposait pas ses enfims, mais il les dévorait. C'est pourquoi dans quelques endroits de l'Afrique on lui immolait ces petites créatures , qu'on empêchait de crier par des caresses , pour ne point sacrifier aux dieux des victimes tristes et éplorées. C'était aussi la cootume des Scythes d'immoler les étrangers qui logeaient chez eux ; un roi d'Ég]rpte pratiquait cet usage. Les Gaulois sacrifiaient à Mercure des victimes humaines, ou plutôt des victimes inhumaines. Les Romains enterraient tout vifii en de certaines cérémonies un Grec et une Grecque, un Gaulois et un Gauloise. Encore aqfoord'fani on adore Jupiter Latiaris en lui ^orgeÊUî un homme; et ce qui est digne do fils de Saturne , c'est qu'il se veut repaître du sang ffun crûmnel. Je crois que ce fut de là que Gatilîna apprit à boire du sang humain dans sa coquration, et que c'est pour cela que Bellone en fidt boire i ceux qui lui sont consacrés ; on guérit même l'épilepsie par ce remède cruel , et pire mille fois que le mal. Ceux-là ne sont pas encore fort éloignés de ce crime, qoise nourrissent des bêtes farouches au sortir de Tamphlthéltrei encore toutes sanglantes et toutes pleines de ccsx qu'elles viennent de dévorer. I^Dor nous 3 M nous est permis ni de voir des meurtres, m de les entendre, et le sang nous fiiit tant dlMV* reur, que nous ne mangeons paa smkmcnf de celui des bêtes.

XXX. « Pour ce qui est du banquet taoeitueux , c'est une calomnie que les démons sot inventée pour souiller b gloire de notre chvteté , et détourner les hommes de notre rel^ios par l'horreur d'un si grand crime. Aussi te qu'en a dit votre orateur, c^est plulAt une in-

OCTAVIUS

jare qu'an témoignage. Et certes! vous êtes coupables d'incestes plutôt que nous. Les Per-* ses épousent leurs mères ; en Egypte et dans Athènes on se marie avec ses sceurs : vos histoires et vos tragédies, auxquelles vous prenez tant de plaisir, font gloire des incestes, et les dieux que vous adorez les commettent avec leurs mères, avec leurs filles, avec leurs sœurs. 11 ne faut donc pas trouver étrange s'il y en a tant parmi vous, puisque vous^vez vos dieux pour exemple. Vous pouvez vous rendre coupables sans le vouloir, en exposant vosenfans de tout sexe et les abandonnant à la pitié publique , ou en ayant commerce avec toutes les femmes que vous fréquentez; car qui empêche que vous ne rencontriez plus tard ces fruits inconnus de vos débauches ? Ainsi vous nous accusez de (aux incestes, et ne vous souciez point d'en commettre de véritables. Mais les chrétiens ne mettent pas la chasteté en dehors, ils la mettent dans Tesprit, et ils ne s'étudient pas tant à paraître chastes qu'à l'être en effet Un mariage nous suffit ; nous ne voyons qu'une Femme, ou bien nous n'en voyons point. Pour nos banquets, ils ne sont pas seulement chastes, ils sont sobres; car nous ne nous amusons point à nous charger l'estomac de vin ni de viandes, mais nous tempérons l'allégresse des festins par la gravité de notre entretien. Que si nous sommes chastes dans nos assemblées, nous ne le sommes pas moins ailleurs. Plusieurs gardent la sainteté du célibat jusqu'à la mort, sans en faire gloire ; et nous sommes si éloignés de l'inceste que ,quelques-uns même ont honte des plaisirs légitimes. Pour ce qui est des honneurs, pour refuser votre pourpre et vos dignités, il ne s'ensuit pas que nous soyons de la lie du peuple ; et parce que nous aspirons tous à une même Félicité, que nous sommes appelés à ces mêmes espérances, et que nous avons obtenu la paix par un même moyen , nous ne sonunes pas pour cela des Factieux. Pour ne pouvoir aussi nous entretenir qu'en particulier, il ne s'ensuit pas que nous n'osions en parler en public; c'est vous qui êtes cause de ce silence; vous avez honte de nous entendre publiquement , ou craignez l'effet de nos paroles. Si notre nombre s'augmente de jour en jour, ce n'est pas un crime, mais une louange. Nos enfens suivent notre Façcn de vivre comme la i

meilleure , et les étrangers s*y viennent ranger tous les jours. Nous ne nous reconnaissons point aussi à quelque petite marque sur le corps, comme vous le pensez , mais à la modestie et à l'innocence. Nous nous appelons frères, parce que nous avons tous un même Père, une même foi, et de mêmes espérances. Mais pour vous, vous ne vous reconnaissez pas l'un l'autre , vous brftiez de haine et d'envie, et ce n'est que dans le parricide que se madféste votre fraternité.

XXXI. c Pensez-vous encore , pour n'avoir point de temples ni d'autels, que nous cachions ce que nous adorons? Quelle image pourrions-nous donc tracer de Dieu, puisqu'aux yeux de la raison , c'est l'homme qui est son image ? Quel temple aussi lui pourrions-nous bâtir, puisqu'il a Fait tout le monde, et que tout le monde même ne le peut comprendre. Enfermerons -nous tant de majesté dans un si petit espace, nous qui logeons dans de grands palais. Il lui Faut bien plutôt dresser un temple dans notre esprit et lui consacrer un autel dans notre cœur. Offririonsnous à Dieu des victimes et des hosties qu'il a Faites pour notre usage , afin de lui rejeter son présent ; ne serait-ce pas une ingratitude ? Les sacrifices qu'il demande c'est une àme pure, une bonne conscience, une créance sincère; c'est le servir que de vivre dans l'innocence ; c'est lui sacrifier que d'exercer la vertu : s'abstenir de mal Faire, c'est lui Faire une ofFrande agréable; et empêcher quelqu'un de périr, c'est lui égorger les victimes qu'il désire. Voilà nos sacrifices, voilà nos mystères, et le plus dévot parmi nous, c'est celui qui est le plus juste. Mais quoi! nous ne montrons point le Dieu que nous adorons et ne le voyons pas nousrmêmes ! C'est pour cela que nous le croyons , parce que nous le sentons et que nous ne le voyons point ; car dans ses œuvres et dans tous les mouvemensde la nature nous voyons sa vertu présente : quand il tonne, quand il éclaire , quand il nous donne le beau temps. Ne trouves point étrange , si tu ne vois point de Dieu. Tout est agité et troublé par les vents, et néanmoins tu ne les vois point. Le soleil même qui Fait tout voir est comme invisible; ses rayons nous éblouissent, et si nous nous arrêtions à le contempler, il nous Ferait perdre la vue ; et tu pourrais soutenir le regard

MINUCIUS FKLIX.

de celui qui a allumé le soleil, et qui est la source de la lumière. Hé quoi ! ses éclairs mêmes te font fuir, et tu vas te cacher quand il tonne I Tu veux voir Dieu de tes yeux charnels , et tu ne vois pas seulement cette ftme qui te fait parler et qui t'anime. Mais peut-être qu'il ignore ce que nous {àisons, et qu'étant au ciel il ne peut ni tout voir ni tout connaître. Tu te trompes! Gomment Dieu serait -il loin, lui qui remplit le ciel et la terre , et tout ce qui est au delà du monde ? Il n'est pas seulement auprès de nous, il est dans nous. Considère le soleil , il est attaché au del, et ne laisse pas de se répandre par tout l'univers. Il est présent à tout par sa lumière. Combien plus Dieu , qui est l'auteur de toutes choses et qui les contemple, à qui rien ne peut être caché ni secret , se trouvera-t-il dans les ténèbres , et dans les ténèbres même de l'homme, car c'est ainsi que j'appelle nos pensées ? Nous ne vivons pas seulement sous lui, mais s'il faut ainsi dire avec lui.

XXXII. « Et ne nous flattons point de notre grand nombre. Il nous semble que nous sommes beaucoup, mais nous sommes fort peu aux jreux de Dieu. C'est nous qui distinguons les pays et les nations ; car à Dieu , tout Tunivers n'est qu'une province. Les rois ne voient ce cpii se passe dans leurs États que par les yeux de leurs ministres. Mais ce monarque du monde n'a pas besoin que personne le vienne aver* tir. Nous ne sommes pas seulement dans ses yeux, mais dans son sein. Mais quoi! il n*a de rien servi aux Juifs d'adorer un seul Dieu avec des temples, des autels, et un si grand nombre de cérémonies. Tu t'abuses en oubliant le passé et ne faisant mention que des derniers événemens ; car tant qu'ils ont adoré notre Dieu saintement, religieusement et innocemment, je dis notre Dieu, parce (}u'il n'y en a point d'autre et qu'il est le Dieu de tout le monde ; tant qu'ils ont obéi à ses commandemens salutaires, d'un petit nombre ils sont devenus une grande multitude, de pauvres ils ont été faits riches , et d'esclaves rois. Tous les élémens ont combattu pour eux contre leurs ennemis; en fuyant ils ont défait ceux qui les poursuivaient, et sans armrs ils ont vaincu des hommes armés. Parcourez leurs écrits , ou si vous aimez mieux ceux des Homains ; lisez ce qu'en ont écrit Flavius Joseph, et Antonius

Julianus , pour ne point parler de ceux qui les ont précédés, et vous trouverez que leurs péchés ont attiré sur eux ce châtiment, et qu'il ne leur est rien arrivé qui ne leur ait été prédit longtemps auparavant , s'ils persistaient dans leur rébellion. Si bien qu'ils ont abandonné IMea avant que Dieu les ait abandonnés. Us n^ont point été pris avec lui, comme vous le dites en blasphémant , mais il les a livrés comme des dédéserteurs à la cruauté de leurs ennemis.

XXXni. a Pour ce qui est de l'embrasefflenf du monde, qu'il soit malaisé de croire qu'un feu tombe tout à coup qui le consume, c'est le vulgaire qui le trouve étrange. Car o& est celui qui doute que ce qui a en un commencement ne doive avoir une fin, et que ce qui a été fait ne doive périr; que le ciel même avec tout ce qu'il contient, comme il a commencé, finira; qu'il se nourrit de Teau de la mer et des rivières, et quUl sera consumé par le feu? Les stoïciens ont soutenu constamment que cet univers s^embrasera, lorsque son humeur sera consumée, et les épicuriens sont de même sentiment touchant sa ruine et la conflagration des élémens. Platon dit que le monde est renouvelé par parties, tantôt par des inondations, ettantAc par des embrasemens. Et ayant dit qu'il était hit de sorte qu'il pouvait durer tonjoars, il ajoute que Dieu néanmoins le peut détndrti , et qu'en effet il périra. Et certes il n'est pas Ctnnge que l'ouvrier puisse briser son ouvtâ{{e.Toa8 voyez comme les philosophes disent les mfimes choses que nous; non pas que nous ayons âmvi leurs traces, mais ils ont puisé datis nos prophètes la vérité qu'ils ont déguisée. Cest ainsi que TlacoD et Pythagore , les plus célfibrea, n*ont i^pporlé qu'à demi l'opinion todcbaiit l'état de IlloîaÉnie après cette vie; encore oDt-lts CMVodipri ce qu'ils en ont pris ; car ils disent que les àdies seules sont étemelles, et qu'elles MktitM toujours dans de nouveaux corps. Ib lijootênt encore, pour corrompre davantage la vàité, qu'elles passent dans les corps des ânimaus. Est-ce là l'opmion d'un philosophe, ou bien celle d'un bouffon? Mais c'est assez ponr nooSi que nos sages mêmes soient en quelque sorte de notre avis; car du reste qui estsifba, ou si simple , que d'oser nier que celui qui a fidt le monde ne le puisse refaire ? qu'if n^y a rii

OCTAVIDS.

après la mort, et quHI n'y a rien eu devant la naissance ? que comme il a été bâti du néant, il peut être refoit du néant ? D'ailleurs il est plus difficile que ce qui n'a point été commence à être, que de refeire ce qui a été. Et puis croistu que ce qui se dérobe à nos yeux se dérobe aussi à la connaissance divine. Soit que le corps se réduise en poudre ou en cendres, ou bien que Teau le consume, il n'est perdu que pour nous, car les élémens le conservent. Nous ne croyons pas aussi, comme vous le pensez, qu il y ait aucune sorte de sépulture qui puisse empêcher notre rétablissement, mais nous ol>servons Tancienne coutume qui est la meilleure. Voyez comme, pour corroborer notre foi, toute la nature n'est qu'une méditation et qu'une image de la résurrection. Le soleil se lève et se couche , les astres s'en vont et reviennent; les fleurs meurent et ressuscitent, les ari)res renaissent tous les ans, les semences se corrompent pour revivre, et ne revivraient pas sans cette corruption. Pourquoi donc les corps humains, ainsi que les arbres, ne garderont-ils point leur vigueur dans une mort apparente. Tu as tort de vouloir qu'ils renaissent dans leur hiver, que n'attends-tu leur printemps ? Je n'ignore pas pourtant que plusieurs , dans le sentiment de ce qu'ils méritent, tâchent de rétablir cette opinion. Mais ils ne la croient pas tant qu'ils la souhaitent, car ils aimeraient mieux mourir pour jamais que de revivre pour souffrir. Leur erreur s'augmente par l'impunité et par la patience de Dieu , de qui les jugemens sont d'autant plus terribles qu'ils sont plus lents à venir.

XXXI V.« Cependant les hommes sont avertis, par les écrits des sages et par les oracles de la poésie, qu'il y a un fleuve de fue et un marais ardent, préparé aux méchans pour un supplice éternel. Ces choses ont été sues et parle rapport des démons et par les réponses des prophètes. Cest pourquoi les poètes font jurer Jupiter par les rivages brftlans et par les ténèbres de l'ablme ; car comme il prévoit les supplices qui lui sont préparés à lui et à ses adorateurs., il les redoute et en tremble. Or ces tourmens sont étemels. Le feu, comme s'il avait une intelligence, entretient et consume, dévore et nourrit, semblable à ces foudres qui blessent les corps . sans les détruire ; et comme ces montagnes ar-

dentes qui br6lent continuellement sans s*é teindre. Ainsi ce bourreau ne se lasse point des tourmens de ceux qui souffrent ; mais se nourrit de leurs peines. Or il n'y a que les profanes qui puissent douter que Dieu n'ait raison de châtier les impies, car ce n'est pas un moindre crime de méconnaître son Père et son Mattre que de l'offenser. Mais encore que la connaissance d'un Dieu serve à nous obtenir le pardon, comme l'ignorance suffit à nous punir, néanmoins, si on veut faire la comparaison des chrétiens aux infidèles, on trouvera que nous sommes beaucoup meilleurs , quoique nous n'ayons pas tant de juges ; car vous défendez les adultères, mais vous les commettez , au lieu que nous vivons saintement dans n(tô mariages. Vous punissez les actions , et parmi nous la pensée seule est criminelle. Vons redoutez les hommes, et nous redoutons même notre conscience. Vos prisons sont pleines de criminels, mais où y trouvere^vous un chrétien, si ce n'est un martyr ou un renégat?

XXXV. a Au reste, que personne ne rejette ses fautes sur le destin et sur une fatalité inévitable. Attribuons, tant que nous voudrons, nos fautes à notre condition ou à la fortune , toujours est-il vrai de dire que notre volonté était libre; et c'est l'aclion de l'homme qui est punie , et non pas sou rang ni sa qualité. Qu'est-ce que la destinée , sinon ce que^Dieu a destiné, lui qui pouvant prévoir la matière de ses décrets , les rend selon les mérites et les qualités de chacun? Ainsi il punit en nous le vice, il ne punit pas la naissance. Mais c'est assez parler sur ce point, et si c'est peu pour le présent, nous en traiterons une autre fois plus amplement. Au reste, si nous sommes pauvres comme vous nous reprochez, ce n'est pas notre honte, mais notre gloire. Gonune l'esprit se perd dans le luxe , il se forme dans la frugalité. Néanmoins , est-il pauvre celui à qui il ne manque rien, qui ne désire point le bien d*autrui, qui est riche en DieuP .L'homme véritablement [pauvre est celui qui , ayant beaucoup , désire encore davantage. Dirai -je ce qu'il m'en semble? nous naissons encore plus pauvres que nous ne continuons à l'être. Les oiseaux vivent sans biens; les animaux n'ont point de revenu, et trouvent tous les jours leur nourriture. Cest

MIXUCIUS FELIX.

pour nous loulefois qinis sont fiaits; et certes nous possédons toutes ces choses si nous ne les souhaitons point. Gomme donc , en un voyage , moins on est chargé et plus on est à son aise; de même durant le cours de nos jours , la pauvreté nous soulage de beaucoup de soins, et nous ne haletons point sous le iaix des richesses. Cependant si nous croyions qu'elles nous fussent nécessaires nous les demanderions à Dieu; il nous pourrait donner quelque chose de tous ces grands trésors qui lui appartiennent ; mais nous aimons mieux mépriser les biens que de les posséder. Nous souhaitons plutôt Vinnocence, nous demandons plutôt la patience; en un mot, nous aimons mieux la probité que le luxe. Que si nous souffrons les incommodités de la vie, et les infirmités de notre nature, ce n*est pas une peine, mais un exercice ; car les afflictions servent à nous fortifier, et nous apprenons la vertu dans la misère. Les forces du corps et de Tesprit s'engourdissent si elles ne sont exercée^. Et tous ces grands hommes dont vous nous prêchez les exemples, ne sûot-ce pas les calamités qui les ont rendus célètHres? Ce n'est pas donc que Dieu nous méprise, ni qu'il soit trop faible pour nous secourir, puisque nous savons qu'il aime les siens^ et qu'il est le maître du monde; mais il nous exerce dans les adversités, il éprouve nos forces; il sonde la volonté de l'homme jusqu'à la mort, sachant bien que rien ne peut échaper à sa providence; en un mot , il nous éprouve dans les afflictions, comme ou éprouve l'or dans le feu.

XXXVl. a Quel plus beau spectacle pour Dieu que de voir un chrétien combattre contre la douleur; se préparer contre toute sorte de tourmens, de menaces et de supplices; regarder sans crainte le visage de ses bourreaux ; se jeter hardiment au milieu des apprêts de la mort ; défendre sa liberté contre les rois et les princes; résister à tout hormis à son Dieu à qui il est ; enfin triompher de son juge; car celui-là est victorieux, qui a obtenu ce qu'il demande ! Où est le soldat qui n'affronte les dangers en la présence de son prince? Car personne ne reçoit la récompense qu'il n'ait combattu. Et encore le prince ne peut donner ce qu'il n*a pas; je veux dire qu'il ne saurait prolonger nos jours, quoiqu'il puisse

honorer notre vaillance. Mais le soldat de Jésus-Christ n'est point abandonné dans lei dangers ; il triomphe même dans la mort. Ainsi il peut bien paraître misérable , mais il ne l'est point. Vous mêmes vous élevez jusqu^au cid ceux qui ont souffert courageusement, tels «qu'un Mutius Scévola , qui ayant failli à frapper un roi , eût été cruellement puni s^il n^eùt laissé brûler sa main. Et combien y en a-t-il parmi nous qui, sans donner aucune marque de crainte ont vu brûler tous leurs membres pouvant se délivrer d'une parole! Mais j'ai tort de faire entrer en comparaison vos hommes illustres avec les nôtres. Nos femmes et nos enfans se moquent des croix et des tourmens, montrent un visage assuré devant les bètes Farouches, enfin souffrent la douleur sans gémir, parla patience que Dieu leur inspire. Cependant vous savez bien qu'il n'y a personne qui veuille sou^ frir des peines sans raison, ni qui les puisse endurer constamment sans l'assistance divine. Mais quoi ! ceux qui ne connaissent point Diea abondent eu richesses, et triomphent dans les honneurs et les dignités. Misérables! ils sont élevés plus haut , afin que leur diute aoit ploi terrible. Ce sont des bêtes qu^on engraisse poor le sacrifice; ce sont des victimes que l'on couronne avant que d'être immolées. Voos diriez, à voir leur vie et leurs débordemensi qnlls n'oot été élevés sur des trônes que pour abuser de leur pouvoir , et pécher avec plus de licence. D'ailleurs , sans la connaissance de Diea , qui peut avoir une solide fiHidté? Les grandeon humaines ressemblent àunscMigeqai s^évanooit en un instant. Les rois reçmvent aataut de crainte qu'ils en donnent, et quoiqu'une gruide foule les accompagne, ils se troavent snrii dans le danger. Tu es riche; mais il ne ftH pM bon se fier à la fortune; et aprèa toat , tait d'approvisionnement pour si peu de ciieniiB,ie sert pas tantqu'il embarras8e.Ta tegloriiles^ ta pourpre et tes dignités, mais ta vanité est injuste, et c'est un faible ornement que Coo écvlate , si tu as l'âme souillée. Tu es grand a noblesse ; ta race terend glorieni : maîa œ ni^ tu pas que notre naissance est ^te, eC qil n*y a que la vertu qui doive mettre de la dilfr rence parmi les hommes. C'est donc avec tùêbê que les chrétiens, qui ne tirent leara molibde louange que de leurs moeurs et de leur «•

OCTAVIUS

méprisent vos spectacles, vos voluplAeCvos pompes, et les fiiieot comme des comiptions agréables. C'est avec raison qu'ils s'abstieimeiit de ces cérânonies, dont ils savent la naissance et Torigine ; car qui n'a horreur, dans la course des chariots, de voir la fureur de tout un peuple qui s'emporte et qui dispute ? Qui ne s'étonne de voir, dans les jeux des gladiateurs, la discipline de l'homicide? Pour les théâtres, la fureur n'jr est pas moindre, mais l'infamie y est plus grande. Ou un comédiea représente des adultères, ou il les raconte; et un bouffon lascif qui fait l'amoureux , nous enseigne à feire l'amour. Ils déshonorent vos dieux en leur attribuant des haines, des tourmens et des adultères. Par des douleurs feintes, ils vous tirent des larmes véritables ; vous souhaitez de vrais homicides, et vous en pleurez de faux.

XXX Vil. «Que si nous haïssons le reste des sacrifices, et le vin dont on a Mi des libations , ce n'est pas une preuve de notre crainte, mais un témoignage de notre liberté. Car quoique rien ne puisse corrompre ce que la nature a fait naître pour notre usage , et que les présens de Dieu soient inviolables, nous nous abstenons néanmoins de ces oblations profanes, de peur qu'on ne croie, ou que nous cédons aux démons à qui elles sont présentées, ou que nous ayons honte de notre religion. Mais quels sont ceux qui s'imaginent que nous n'osons toucher aux fleurs? Ne cueillons-nous pas le lis et la rose, et toutes celles que nous donne le printemps, qui embellissent les parterres, et qu'on estime pour leur beauté ou pour leur odeur ? Tant6t nous les semons mollement sous nos pas , et tantôt nous en faisons des guirlandes pour le cou de nos femmes.Mais vous nous pardonnerez bien si nous ne portons point de couronnes, et si nous croyons que c'est par l'odorat qu'on sent les fleurs, et non pas par les cheveux, ni par le derrièredelatète. Nous n'en mettons point aussi sur les morts P mais je m'étonne du reproche que vous me faites. A quoi bon donner un flambeau à celui qui ne voit point, ou une couronne de fleurs à celui qui n'a pomt l'usage de l'odorat. D'ailleurs s'ils sont heureux, ils n'en ont que faire , et s'ils ne le sont point , cela n'est pas capable de les réjouir. Pour nous , nous feisons rappareil de nos funérailles avec la même modestie qui nous a accompagnés du-

rant toute notre vie. Noos ne prencms point de guirlandes qui se sèdient , mais nous en emportons de fleurs immwtelles que la main libérale de Dieu nous a données. Noos vivou aussi sans appréhension par la grâce que sa bonté nous a faite, et nous jugeons de la félidté qui nous attend par l'assurance qu'il nous en a donné lui-même en conversant parmi nous. Ainsi nous ressusciterons bienheureux, et nous le sommes dès cette vie, dans l'espérance et la contemplation de l'avenir. Donc que Socrate, ce bouffon d'Athènes, crie tant qu'il le voudra qu'il ne sait rien, et fasse le vain de ce que desdémons trompeurs l'en ont estimé sage : qu'Arcésilas et Garnéades, Pyrrhon et toute la secte des académiciens délibèrent éternellement ; que Simonides diffère toujours à répondre; nous méprisons l'orgueil de ces philosophes , que nous savons être des tyrans , des corrupteurs et des adultères, toujours fort éloquens contre les vices qu'ils conservent. Nous ne travaillons point à paraître sages , mais à l'être ; nous ne parlons point en héros, mais notre vie est exemplaire. En un mot, nous faisons gloire d'avoir trouvé ce qu'ils cherchent toujours, et qu'ils ne trouvent jamais. Pourquoi serionsnous ingrats? Pourquoi envierions-nous leur bonheur ? Si nous avons été assez heureux pour que la vérité divine se soit manifestée en nos jours, jouissons de notre bonne fortune; cessons d'en disputer, arrêtons la superstition, chassons l'impiété et que la véritable religion triomphe toute seule. 9

XXXVill. Lorsque Octavius eut cessé de parler, certain et moi nous demeurâmes longtemps tout étonnés sans rien dire. Pour moi j'étais ravi de ce qu'il avait prouvé, par autorités , par raisons et par exemples , ce qui se sent mieux ordinairement qu'il ne s'exprime; et j'étais bien aise de voir qu'il avait combattu les malveillans avec leurs armes , et qu'il avait montré que la vérité n'était pas seulement facile , mais favorable.

XXXIX. Comme je repassais ces choses dans mon esprit, Gécilius prenant la parole: «J'embrasse dit-il , Octavius , et le remercie autant que la franchise dans laquelle nous vivons me le peut permettre , et je me réjouis moi-même de ce qui est arrivé; car je n'attends point lejugement. Je suis assez méchant pour usurper la victoire ,

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