LIVRE I, CHAP. LXT
donne plusieurs espèces ; selon la plus générale et commune opinion et usage, c'est une qualité de race. Aristote dict que c'est antiquité de race et de richesses. Plutarque l'appelle vertu de race, upttn yevovç, entendant une certaine qualité et habitude continuée en la race. Quelle est ceste qualité ou vertu? Tous n'en sont du tout d'accord, sauf en ce qu'elle soit utile au public, car à aucuns et la pluspart c'est la militaire, aux autres c'est encore la politique, la littéraire des sçavans, la palatine des officiers du prince. Mais la militaire a l'advantage -, car, outre le service qu'elle rend au public comme les autres, elle est pénible, laborieuse, dangereuse, dont elle en est plus digne et recommandabîe. Aussi a-t-elle emporté chez nous, comme par preciput , le titre honorable de vaillance. Il faut donc, selon ceste opinion, y avoir deux choses en la vraye et parfaicte noblesse : profession de ceste vertu et qualité utile au public, qui est comme la forme, et la race comme le subject et la matière, c'est-à-dire continuation longue de ceste qualité par plusieurs degrés et races, et par temps immémorial dont ils sont appelles, à nostre jargon, gentils, c'est-àdire de race, maison, famille, portant de longtemps mesme nom et faisant mesme profession. Par quoy celuy est vrayement et entièrement noble, lequel faict profession singulière de vertu publique, servant bien son prince et sa patrie, estant sorty de parens et ancestres qui ont faict le mesme.
Il y en a qui séparent ces deux et pensent que l'un d'eux seul suffise à la noblesse, scavoir : la vertu et qualité seule, sans considération aucune de race et des ancestres : c'est une noblesse personnelle et acquise, et si on la prend à la rigueur, elle est rude ; qu'un sorti de la maison d'un boucher et vigneron soit tenu pour noble, quelque service qu'il puisse faire au public. Toutesfois ceste opinion a lieu en plusieurs nations, nommément chez les Turcs, mespriseurs de la noblesse de race et de maison, ne faisans compte que de la personnelle et actuelle vaillance militaire. Ou bien l'antiquité de race seule sans profession de la qualité, ceste-cy est au sang et purement naturelle.
S'il faut comparer ces deux simples et imparfaictes noblesses, la pure naturelle à bien juger est la moindre, bien que p-lusieurs en parlent autrement, mais par grande vanité.
La naturelle est une qualité d'autruy et non sienne :
• •• Genus et proavos et quœ non fecimus ipti Vix ea noslra pulo '...
Nemo vixit in gloriam noslram;nec quod anle nos fuit nostrum est 2 : et qu'y a-t-il plus inepte que de se glorifier de ce qui n'est pas sien ? Elle peut tomber en un homme vitieux, vau- néant, très mal nay et en soy vrayement vilain. Elle est aussi inutile à autruy ; car elle n'entre point en communication ny en commerce, comme faict la science, la justice, la bonté, la beauté, les richesses. Ceux qui n'ont en soy rien de recommandable que ceste noblesse de chair et de sang la font fort valoir, l'ont tousjours en bouche, en enflent les joues et le cueur (ils veulent mesnager ce qu'ils ont de bon) ; à cela les cognoist-on, c'est signe qu'il n'y a rien plus, puisque tant et tousjours ils s'y arrestent. Mais c'est pure vanité ; toute leur gloire vient par chetifsinstrumens, ab utero, conceptu, partu"5, et est ensevelie soubs le tombeau des ancestres. Comme les criminels poursuivis ont recours aux autels et sepulchres des morts, et anciennementaux statues des empereurs, ainsi ceux-cy, destitués de tout mérite et subject de vray honneur, ont recours à la mémoire et armoiries de leurs majeurs. Que sert à un aveugle que ses parens ayent eu bonne veue et à un bègue l'éloquence de son ayeul? Et néanmoins ce sont gens ordinairement glorieux, ailiers, mesprisans les autres : Conlemptor animus et superbia, commune nobilitalis malumi.
La personnelle et l'acquise a ses conditions toutes contraires et très bonnes ; elle est propre à son possesseur, elle est tousjours en subject digne et est très utile à autruy. Encores peut-on dire qu'elle est plus ancienne et plus rare que la naturelle; car c'est par elle que la naturelle a commencé, et en un mot c'est la vraye qui consiste en bons et utiles effects, non
(1) La race, les ancêtres, tout ce que nous ne tenons point de nous-mêmes , je l'appelle a peine une propriété. Ovio. Metam. liv. XIII, fab. I, v. 140.
(2) personne n'a pu vivre pour notre gloire : ce qui fut avant que nous ayons existé n'est pas à nous. Sén. Ep. XLIV.
(3J Du ventre de leur mère, de la conception', de l'enfantement. Osée, c. IX, v. H, ;
(4) L'orgueil , un esprit dédaigneux, ce sont les défauts ordK paires desnobles. Saust. Bellwn Jugurth. c. 44.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
en songe et imagination vaine et inutile, et provient de l'esprit et non du sang, qui n'est point autre aux nobles qu'aux autres. Quis generosus? ad virtutem a natura bene compositus animus facit nobilem, cui ex quacumque conditions supra fortunam licet surgere*.
Mais elles sont très volontiers et souvent ensemble, et c'est chose parfaicte. La naturelle est un acheminement et occasion à la personnelle ; les choses retournent facilement à leur principe naturel. Comme la naturelle a prins son commencement et son estre de la personnelle, aussi elle ramené et conduict les siens à elle :
Fortes creantur forlibus s.
Hocunuminnobilitate bonum, utnobilibusimposita necessitudo videatur ne a majorum virtute dégénèrent5. Se sentir sorti de gens de bien et qui ont mérité du public est une obligation et puissant esguillon aux beaux exploits de vertu. Il est laid de forligner et desmentir sa race.
La noblesse donnée et octroyée par le bénéfice et rescript du prince, si elle est seule, elle est honteuse et plus reprochable qu'honorable ; c'est une noblesse en parchemin, achentée par argent ou faveur, et non par le sang, comme elle doibt -, si elle est octroyée pour le mérite et les services notables, lors elle est censée personnelle et acquise, comme a esté dict.