‹ Choix de moralistes françaisChapitre 215 sur 509 · LIVRE ILI, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE ILI, CHAP. XI

encores qu'il en eustbesoing) il est bon et expédient de luy celer et luy faire couler le bien et secours par soubs main. C'est assez que le bienfaicteur le sçache , et sa conscience luy serve de tesmoin, qui en vaut mille.

Sans lésion ou offense d'autruy, et sans préjudice de la justice: bien faire sans mal faire 5 donner à l'un aux despens de l'autre, c'est sacrifier le fils en la présence du père, dict le sage1.

Et prudemment ; l'on est quelques fois bien empesebé à respondre aux demandes et prières, à les accorder ou refuser. Ceste difficulté vient du mauvais naturel de l'bomme, mesroement du demandeur, qui se fascbe par trop de souffrir un refus, tant juste soit-il et tant doux. C'est pourquoy aucuns accordent et promettent tout, tesmoignage de foiblesse, voire ne pouvant, ou, qui pis est, ne voulant tenir, et remettant à vuider la difficulté au poinct de l'exécution, ils se fient que plusieurs cboses arriveront qui pourront empescber et troubler l'effect de la promesse, et ainsi délivreront le prometteur de son obligation, ou bien estant question de tenir, l'on trouvera des excuses et des eschappatoires , et cependant contentent pour l'heure le demandeur. Mais tout cela est reprouvé -, il ne faut accorder ny promettre que ce que l'on peut, doit et veut tenir. Et se trouvent entre ces deux dangers de mal promettre, car il est ou injuste, ou indigne et messeant, ou faire un refus qui irritera et causera quelque sédition ou ruine, l'advis est de rompre le coup ou en dilayant la response, ou bien composant tellement la promesse en termes généraux ou ambigus , qu'elle n'oblige point précisément. H y a icy de la subtilité et finesse, esloignée de la franchise , mais l'injustice du demandeur en est cause et le mérite.

D'un cueur humain et affection cordialle : Homo sum, humani a me nihil alienumputo 2 ; spécialement envers les affligés et indigens, c'est ce qu'on appelle miséricorde. Ceux qui n'ont ceste affection, âaropyoi et immanes^^ sont inhumains et marqués pour n'estre des bons et esleus. Mais c'est d'une forte, ferme et généreuse, et non d'une molle, efféminée et troublée. C'est une passion vicieuse et qui peut

(1) Eccl., C. 34, v. 34.

(2) Je suis homme, et' rien de ce qui intéresse l'espèce humaine ne doit m'étre étranger .1

(3) Les insensibles, les hommes au cœur du;

tomber en meschante ame, de laquelle il est parlé en son lieu ; car il y a bonne et mauvaise miséricorde. Il faut secourir aux affligés sans s'affliger et adopter à soy le mal d'autruy , n'y rien ravaller de la justice et dignité, car Dieu dict • qu'il ne faut point avoir pitié du povre en jugement ; ainsi Dieu et les saints sontdicts miséricordieux et pitoyables.

Sans se jacter, en faire feste ny bruict; c'est espèce de reproche ; ces vanteries ostent tant la grâce, voire descrient et rendent odieux les bienfaicts : Hoc est in odium bénéficia perducere%. C'est en ce sens qu'il est dict que le bienfaicteur doibt oublier les bienfaicts.

Continuer et par nouveaux bienfaicts confirmer et rajeunir les vieux (cela convie tout le monde à l'aymer et rechercher son amitié), et jamais ne se repentir des vieux , quoy qu'on sente avoir semé dans une terre stérile et ingrate : Beneficii tui etiam in félicitas place at ; nusquam hœc vox : vellem non fecisse 5. L'ingrat ne faict tort qu'à soy : le bienfaict pour cela n'est pas perdu ; c'est une chose consacrée qui ne peut estre violée ny esteincte par le vice d'autruy. Et pource qu'un autre est meschant, ne faut pas laisser d'estre bon et continuer son office ; mais, qui plus est, l'œuvre du noble cueur et généreux est en continuant à bien faire rompre et vaincre la malice et ingratitude d'autruy et le remettre en santé : Optimi viri et ingentis animi est tamdiu ferre ingratum, donec feceris gratum : vincit malos perlinax bonitas*.

Sans troubler ou importuner le recevant en sa jouyssance, comme font ceux qui, ayant donné une dignité ou chargea quelqu'un, veulent encores après l'exercer ; ou bien luy procurer un bien, pour puis en tirer tout ce qui leur plaira. Celuy qui a reçu ce bien ne le doibt endurer, et pour ce n'est point ingrat -, et le bienfaicteur efface son bienfaict et cancelle l'obligation. Un de nos papes refusant à un cardinal qui le prioit peut-estre de chose injuste, et lui alle-

(1) Lévitique, c. 23, v. 3.

(2) Sén. de Benef. liv. VIII, c. 26.

(3) Que les résultatsmalheureux detes bienfaits ne te causent aucun regret, et ne dis jamais : Je voudrais n'avoir pas fait cette bonne œuvre. Sén. de Benefic. liv. vu, c. 26.

(4) Il est d'un homme magnanime, d'une belle âme, de se conduire avec l'ingrat de manière à le forcer d'être enfin reconnaissant ; la constante bonté triomphe de la méchauceté. Sén. de Bcnef. liv. VII , c. 31.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

guant d'estre cause qu'il estoit pape, respondit bien : « Laisse moy donc estre pape et ne m'oste ce que tu m'as donné1. «

Après ces reigles et advis de bien faire, il est à sçavoir qu'il y a des bienfaicts plus recevables et agréables les uns que les autres , et qui sont plus ou moins obligeans : ceux-là sont les mieux venus qui sortent de main amie, de ceux que l'on est disposé d'aymer sans ceste occasion ; au contraire il est grief d'estre obligé à celuy qui ne plaist et auquel on ne veut rien dcbvoir. Ceux aussi qui viennent de la main de celuy qui y est aucunement obligé , car il y a de la justice et obligent moins. Ceux qui sont faicts en la nécessité et au grand besoing, ceux cy ont une grande force ; ils font oublier toutes les injures et offenses passées, s'il y enavoit eu , et obligent fort ; comme au contraire le refus en telle saison est fort injurieux et faict oublier tous les precedens bienfaicts. Ceux qui se peuvent recognoistre et recevoir la pareille, comme au contraire les autres engendrent hayne ; car celuy qui se sent du tout obligé sans pouvoir payer, toutes les fois qu'il voit son bienfacteur, il pense voir le tesmoin de son impuissance ou ingratitude et luy faict mal au cueur. Il y en a qui plus sont honnestes et gracieux, plus sont poysans au recevant s'il est homme d'honneur, comme ceux qui lient la conscience, la volonté-, car ils serrent bien plus et le font demeurer en cervelle et en craincte de s'oublier et faillir. L'on est bien plus prisonnier soubs la parole que soubs la clef. Il vaut mieux estre attaché par les liens civils et publics que par la loy d'honnesteté et de conscience ; plustost deux notaires qu'un. Je me fie en vous, en vostre foy et conscience ; cestuycy faict plus d'honneur, mais estreinct, serre, sollicite et presse bien plus; en celuy-là l'on s'y porte plus laschement, car l'on se fie que la loy et les attaches externes reveilleront assez quand il faudra. Où y a de la contraincte la volonté se relasche; où y a moins de contraincte la volonté se resserre ;

Quod me ;hs cogii vix a voluntate impetrem*.

Du bienfaict naist l'obligation, et d'elle aussi

(t) Clément VU, et le cardinal rompée Colonna, mort l'an 155S.

i'2; ce que la loi exige, ma volonté n'y souvent qu'avec peine. ï'EiinxcR, A'trtyhes, net. III, scène V, v. 45.

il en sort et est produict ; ainsi est-il l'enfant et le père, l'effet et la cause; et y a double obligation active et passive. Les parens, les princes et supérieurs, par debvoir de leur charge, sont tenus de bien faire et proffiter à ceux qui leur sont commis et recommandés par la nature ou par la loy, et généralement tous ayant moyens envers tous nécessiteux et affligés par le commandement de nature. Voilà l'obligation première : puis des bienfaicts, soient-ils deus et émanés de ceste première obligation , ou bien libres et purs mérites, sort l'obligation seconde et acquise, par laquelle les recevans sont tenus à la recognoissance et remerciement : tout cecy est signifié par Hésiode qui a faict les Grâces trois en nombre, et s'entretenant par les mains.

La première obligation s'acquitte par les bons offices d'un chascun qui est en quelque charge, lesquels seront tantost discourus en la seconde partie, qui est des debvoirs particuliers; mais elle s'affermit et se relasche et amoindrit accidentallement, par les conditions et le faict de ceux qui les reçoivent. Car leurs offenses, ingratitudes et indignités deschargent aucunement ceux qui sont obligés d'en avoir soin, et semble que l'on en peut presque autant dire de leurs défauts naturels. L'on peust justement moins aymer son enfant, son cousin, son subject non seulement malicieux et indigne, mais encores laid , bossu , malheureux , mal nay ; Dieu mesme luy en a rabattu cela de son prix et estimation naturelle ; mais il faut en se refroidissant garder modération et justice, car cecy ne touche pas le secours de la nécessité et les offices deus par la raison publique, mais l'attention et affection qui est l'interne obligation.

La seconde obligation née des bienfaicts est celle que nous avons à traicter et reigler maintenant; premièrement la loy de recognoissance et remerciement est naturelle , tesmoin les bestes non-seulement privées et domestiques, mais farousebes et sauvages, ausquelles se trouvent de notables exemples de recognoissance, comme du lyon envers rescia ve romain : Officia etiam ferœ sentiunt*. Secondement c'est acte certain de vertu et tesmoignage de bonne ame, dont est plus à estimer que le bienfaict, lequel souvent vient d'abondance, puis-

(li Les béies mêmes sentent les bons offices qu'on leur rend. Srn. de Benrfle. liv. I, e. III.

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