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LIVRE III, CHAP. XIV

Le troisiesme est de se porter envers luy et procéder de façon non austère, rude et severe, mais douce, riante, enjouée. Parquoy nous condamnons icy tout à plat la coustume presque universelle de battre, fouetter, injurier et crier après les enfans, et les tenir en grande crainte et subjection, comme il se faict aux collèges; car elle est très inique et punissable, comme en un juge et médecin qui seroit animé et esmu de cholere contre son criminel et patient; préjudiciable et toute contraire au dessein que l'on a, qui est de les rendre amoureux et poursuyvans la vertu, sagesse, science, honnesteté. Or ceste façon impérieuse et rude leur en faict ve nir la hayne, l'horreur et le despit, puis les effarouche et les enteste, leur abbat et oste le courage, tellement que leur esprit n'est plus que servile,bas et esclave ; aussi sont-ils traictés en esclaves : Parentes, ne provocetis ad iracundiam fîlios vestros , ne despondeant animum1. Se voyant ainsi traictés ne font plus rien qui vaille, maudissent et lemaistre et l'apprentissage. S'ils font ce que l'on requiert d'eux, c'est pource qu'on les regarde, c'est par craincte, et non gayement et noblement, et ainsi nonhonnestement. S'ils y ont failli, pour se sauver de la rigueur, ils ont recours aux remèdes lasches et vilaines menteries, faulses excuses, larmes de despit, cachettes, fuittes, toutes choses pires que la faute qu'ils ont faict.

Hum id rescilum iri crédit, lantisper cavet : Si sperat fore clam, rursum ad ingenium redit : llle, quem bénéficie- adjungas, ex animo facit ; Studet par referre, prœsens, absensque idem erit -.

Je veux qu'on le traicte librement et libéralement, y employant la raison et les douces remonstrances, et luy engendrant au cueur les affections d'honneur et de pudeur. La première luy servira d'esperon au bien ; la seconde de bride, pour le retirer et degouster du mal. Il y a je ne sçay quoy de servile et de vilain en la ri-

[i) Pères, n'irritez point vos fils (par demauvais traitements), afin qu'ils ne tombent point dans le découragement. Ep. de S. Paul aux Colossiens, c. III, v. 21.

(2) L'enfant qui remplit ses devoirs par la crainte du châtiment croit-il que ses fautes seront découvertes? il s'observe. Espère-l-il les cacher? il revient à son penchant. Celui que vous vous attachez par les bienfaits remplit ses devoirs avec affection. Il tache de répondre à votre tendresse; en votre présence, en votre absence il est le même. Ter. les Adetplies, acl. l,sc. i, v. il (trad. de Lciuonnier).

gueur et contrai ncte, ennemie de l'honneur et vraye liberté. Il faut tout au rebours leur grossir le cueur d'ingénuité, de franchise, d'amour, de vertu et d'honneur.

Pudore et liberalitate liberos relinere Satins esse credo, quam metu

Hoc patrium est potius consuefacere filium Sua sponte recte faceré, quam aliéna metu. Hoc pater ac dominus interest ; hoc qui nequit Fateatur se nescire imperarc Uberis '.

Les coups sont pour les bestes, qui n'entendent pas raison ; les injures et crieries sont pour les esclaves. Qui y est une fois accoustumé ne vaut plus rien; mais la raison, la beauté de l'action, la ressemblance aux gens de bien, l'honneur, l'approbation de tous, la gratification qui en demeure au dedans, et qui au dehors en est rendue par ceux qui la sçavent; et leurs contraires, la laideur et indignité du faict, la honte, le reproche, le regret au cueur et l'improbation de tous, ce sont les armes, la monnoye, les aiguillons des enfans bien nays et que l'on veut rendre honnestes. C'est ce qu'il leur faut tousjours sonner aux oreilles ; si ces moyens ne font rien, tous les autres de rudesse n'ont garde de proffiter. Ce qui ne se peut faire par raison, prudence, adresse, ne se fera jamais par force ; et quand il se feroit ne vaudroit rien. Mais ces moyens icy ne peuvent estre inutiles, s'ils y sont employés de bonne heure, avant qu'il y aye encores rien de gasté. Je ne veux pour cela approuver ceste lasche et flatteuse indulgence, et sotte craincte de contrister les enfans, qui est une autre extrémité aussi mauvaise \ c'est comme le lierre qui tue et rend stérile l'arbre qu'il embrasse; le singe qui tue ses petits par force de les embrasser ; et ceux qui craignent d'empoigner par les cheveux celuy qui se noyé de peur de luy faire mal, et le laissent périr. Contre ce vice le sage Hébreu parle tant2 : «Il faut contenir la jeunesse en discipline non corporelle des bestes ou des

(1) Je crois qu'il vaut mieux retenir les enfants par l'honneur et les sentiments que par la crainte... — Il est d'un père d'accoutumer son fils à faire le bien plutôt de son propre mouvement que par une crainte étrangère. C'est là ce qui met de la différence entre un père et un maitre. Un père qui ne peut pas se conduire ainsi doit avouer qu'il ne sait pas gouverner des cnfanis. TER. les Adclplws, act. I, se. l, v. 32 et 48.

(2) Prov. c. 15, v. 24. Eccl. c. 50, v. 1.— 12.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

forçats, mais spirituelle, humaine, libérale de la raison. »

Venons maintenant aux particuliers et plus exprès advis de ceste instruction. Le premier chef d'iceux est, comme avons dict, d'exercer, aiguiser et former l'esprit. Sur quoy y a divers préceptes; mais le premier, principal et fondamental des autres, qui regarde le but et la fin de l'instruction, et que je désire plus inculquera cause qu'il est peu embrassé et suivy, et tous courent après son contraire, qui est un erreur tout commun et ordinaire, c'est d'avoir beaucoup plus et tout le principal soin d'exercer, cultiver et faire valoir le naturel et propre bien, et moins amasser et acquérir de l'estranger; plus tendre à la sagesse qu'à la science et à l'art; plus à former bien le jugement, et par conséquent la volonté et la conscience, qu'à remplir la mémoire et reschauffer l'imagination. Ce sont les trois parties maistresses de l'ame raisonnable; mais la première est le jugement, comme a esté discouru cy-dessus, où je renvoyé expressément le lecteur1. Or le monde faict tout le contraire, qui court tout après l'art, la science, l'acquis. Les parens, pour rendre leurs enfans sçavans, font une grande despense, et les enfans prennent une grande peine : Ut omnium rerum sic Hier arum intemperanlia laboramus^^ et bien souvent tout est perdu 5 mais de les rendre sages, honnestes, habiles, à quoy n'y a tant de despense ny de peine, ils ne s'en soucient pas. Quelle plus notable folie au monde qu'admirer plus la science, l'acquis, la mémoire, que la sagesse, le naturel? Or tous ne commettent pas ceste faulte de mesme esprit ; les uns simplement menés par la coustume, pensant que la sagesse et la science ne sont pas choses fort différentes, ou pour le moins qu'elles marchent tousjours ensemble, et qu'il faut avoir l'une pour avoir l'autre; ceux-cy méritent d'estre remonstrés et enseignés ; les autres y vont de malice et sçavent bien ce qui en est; mais à quelque prix que ce soit ils veulent l'art et la science; car c'est un moyen maintenant en l'Europe occidentale d'acquérir bruit, réputation, richesses. Ces gens-cy font de science mestier et marchandise, science

(1) Uv.I,c. 63.

(2) Nous sourirons par l'excès dans tout , même clans les lettres. Sén. Kp. CVI , in fine.

mercenaire, pedantesque, sordide et mechanique ; ils achettent de la science pour puis la revendre. Laissons ces marchands comme incurables. Au rebours je ne puis que je ne blasme et ne note icy l'opinion et la façon d'aucuns de nos gentilshommes françois ( car es autres nations ceste faulte n'est si apparente) qui ont à tel desdain et mespris la science qu'ils en estiment moins un honneste homme pour ce seulement qu'il aestudié, la descrient comme chose qui semble heurter aucunement la noblesse. En quoy ils monstrent bien ce qu'ils sont, mal nays, mal sensés et vrayement ignorans de la vertu et de l'honneur-, aussi le monstrent-ils bien en leurs deportemens, lasche oysiveté, impertinence et insuffisance, en leurs insolences et vanités, et en leur barbarie.

Pour enseigner les autres et descouvrir la faulte qui est en tout cecy , il faut monstrer deux choses; l'une, que la science et la sagesse sont choses fort différentes, et que la sagesse vaut mieux que toute la science du monde, comme le ciel vaut mieux que toute la terre, et l'or que le fer; l'autre, que non -seulement elles sont fort différentes, mais qu'elles ne vont presque jamais ensemble, qu'elles s'entrempeschent l'une l'autre ordinairement; qui est fort sçavant n'est gueres sage, et qui est sage n'est pas sçavant. Il y a bien quelques exceptions en cecy, mais elles sont bien rares. Ce sont des grandes âmes, riches, heureuses ; il y en a eu en l'antiquité, mais il ne s'en trouve presque plus.

Pour ce faire il faut premièrement sçavoir que c'est que science et sagesse. Science est un grand amas et provision du bien d'autruy ; c'est un soigneux recueil de ce que l'on a vu, ouy dire et lu aux livres, c'est-à-dire de beaux dicts et faicts des grands personnages qui ont esté en toutes nations. Or, le gardoir et le magazin où demeure et se garde ceste grande provision, l'estuy de la science et des biens acquis, est la mémoire. Qui a bonne mémoire, il ne tient qu'à luy qu'il n'est sçavant, car il en a le moyen. La sagesse est un maniement doux et reiglé de l'ame ; celuy-là est sage qui se conduict en ses désirs, pensées, opinions, paroles, faicts, reiglemens, avec mesure et proportion. Bref, en un mot, la sagesse est la reigle de l'ame ; et celuy qui manie ceste reigle, c'est le jugement qui voit, juge, estime toutes choses, les arrange

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