LIVRE TIT, CHAI». XIV
première table, qui contenoit les commandemens qui regardent le droiet de Dieu, et moitié en la seconde table, où sont les commandemens qui regardent le prochain, comme estant moitié divin et moitié humain.. Aussi est-ce un debvoir si certain, si estroictement deu et requis qu'il ne peut estre dispensé ny vaincu par tout autre debvoir, ny amour, encores qu'il soit plus grand. Car advenant qu'un aye son père et son fils en mesme peine et danger, et qu'il ne puisse secourir à tous deux, il faut qu'il aille au père, encores qu'il ayme plus son fils, comme a esté dict cy-dessus. Et la raison est que le debte du fils au père est plus ancien et plus privilégié, et ne peut estre absous et effacé par un suivant debte.
Or ce debvoir consiste en cinq poincts, comprins sous ce mot d'honorer ses parens. Le premier est la révérence , non-seulement externe, en gestes et contenances, mais encores plus interne, qui est une saincte et haute opinion et estimation que l'enfant doibt avoir de ses parens, comme autheurs , cause et origine de son estre et de son bien, qualité qui les faict ressembler à Dieu.
Le second est obeyssance, voire aux plus rudes et difficiles mandemens du père, comme porte l'exemple des Rechabites, qui pour obeyr au père se privèrent de boire vin toute leur vie1 5 et Isaac ne fit difficulté de tendre le col au glaive de son père.
Le tiers est de secourir aux parens en tout besoing, les nourrir en leur vieillesse, impuissance, nécessité, les secourir et assister en tous leurs affaires. Nous avons exemple et patron de cela, mesme aux bestes, en la cicoigne, comme sainct Basile faict tant valoir2. Les petits cicoigneaux nourrissent leurs parens vieils, les couvrent de leurs plumes lorsqu'elles leur tombent; ils s'accouplent et se joignent pour les porter sur leur dos, l'amour leur fournissant cest art. Cest exemple est si vif et si exprès que le debvoir des enfans aux parens a esté signifié par le faict de ceste beste «vTt7rs>a/systv, reciconiarez . Et les Hébreux appellent ceste beste à cause de cecy chasida*, c'est-à-dire
(1) JÉR. C. 55, Y. c.
(2) /;/ Hexamcron.
(3) Avoir soin de ses parents h la manière des cigognes : d'Avril et de ire>apf oç^ cigogne.
(4) Lévit. XI — Job, XXXVI.
Moral
la débonnaire, la charitable, Nous en avons aussi des exemples notables en l'humanité. Cymon, fils de ce grand Miltiades, ayant son père trespassé en prison et n'ayant de quoy l'enterrer (aucuns disent que c'estoit pour payer les debtes pour lesquelles l'on ne vouloit laisser emporter le corps, selon le style des anciens) se vendist et sa liberté pour des deniers provenans estre pourvu à sa sépulture. Il ne secourut pas son père de son abondance ny de son bien, mais de sa liberté, qui est plus chère que tous les biens et la vie. Il ne secourut pas son père vivant et en nécessité, mais mort et n'estant plus père ny homme. Qu'eust-il faict pour secourir son père vivant, indigent, le requérant de secours? cest exemple est riche. Au sexe foible des femmes nous avons deux pareils exemples de filles qui ont nourri et allaicté, l'une son père, l'autre sa mère, prisonniers et condamnés à périr de faim, punition ordinaire aux anciens. Il semble aucunement contre nature que la mère soit nourrie du laict de la fille ; mais c'est bien selon nature, voire de ses premières loix, que la fille nourrisse sa mère.
Le quatriesme est de ne rien faire, remuer, entreprendre qui soit de poids, sans l'advis, consentement et approbation des parens, surtout en son mariage.
Le cinquiesme est de supporter doucement les vices, imperfections, aigreurs, chagrins des parens, leur sévérité et rigueur. Manlius le practiqua bien; car ayant le tribun Pomponius accusé le père de ce Manlius envers le peuple de plusieurs faultes, et entre autres qu'il traictoit trop rudement son fils, luy faisant mesme labourer la terre, le fils alla trouver le tribun en son lict, et, luy mettant le cousteauà la gorge, luy fit jurer qu'il desisteroit de la poursuite qu'il faisoit contre son père, aymant mieux souffrir la rigueur de son père que de le voir poursuyvi de cela *.
L'enfant ne trouvera difficulté en tous ces cinq debvoirs, s'il considère ce qu'il a cousté à ses parens, et de quel soing et affection il a esté eslevé ; mais il ne le sçaura jamais bien jusques à ce qu'il aye des enfans, comme celuy qui fust trouvé à chevauchons sur un baston se jouant avec ses enfans - pria celuy qui i'y sur-
(1) Tit.-Liv. Hv. VII , c. 4 et S.— Sén. de Beneficiis, liv. III, c. 57.
(2) Agésilas second , roi de Lacédémone.
priât de n'en rien dire jusqu'à ce qu'il fust père luy-mesme, estimant que jusques alors il ne seroit juge équitable de ceste action.