‹ Choix de moralistes françaisChapitre 239 sur 509 · LIVRE XII, CHAR XXL · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CHAR XXL

scil de sagesse : il faut avoir esgard à vous et à celuy qui vous offensera. Quant à vous, advisez ne faire chose indigne et messeante de vous laisser vaincre. L'imprudent et deffiant de soy, se passionnant sans cause, s'estime en cela digne que l'on luy face affront. C'est faulte de cueur ne sçavoir mespriser l'offense. L'homme de bien n'est subject à injure ; il est inviolable. Une chose inviolable n'est pas seulement celle qu'on ne peut frapper, mais qui estant frappée ne reçoit playe ny blessure. C'est le plus fort rempart contre tous accidens que ceste resolution que nous ne pouvons recevoir mal que de nous-mesmes. Si nostre raison est telle qu'elle doibt, nous sommes invulnérables. Et pour ce nous disons tousjours avec le sage Socrates : « Anitus et Melitus me peuvent bien faire mourir, mais ils ne me sçauroient mal faire. » Ainsi l'homme de bien, comme il ne donne jamais occasion à personne de l'injurier, aussi ne peut-il recepvoir injure : Lœdere enim lœdique conjunctum est1. C'est un mur d'airain que l'on ne sçauroit pénétrer ; les brocards, les injures n'arrivent point jusquesàluy. Joinct qu'il n'y aura celuy qui n'estime l'agresseur meschant, et luy pour homme de bien ne méritant tel outrage. Quant à celuy qui vous a offensé, si vous le jugez impertinent et mal sage, traictez-le comme tel et le laissez là; s'il est autre, excusez-le, présumez qu'il en a eu occasion, que ce n'a pas esté par malice, mais par inadvertence et mesgarde ; il en est fasché luy-mesme et voudroit ne l'avoir pas faict. Encores diray-je que comme bons mesnagers nous debvons faire nostre proffit et nous servir de Ja commodité que nous présentent les injures et offenses. Ce que nous pouvons pour le moins en deux sortes, qui regardent l'offensant et l'offensé : l'une qu'elles nous font cognoistre ceux qui nous les font pour les fuyr une autre fois ; tel a mesdit de vous, concluez, il est malin, et ne vous fiez plus à luy ; l'autre qu'elles nous monstrent nostre infirmité et l'endroict par lequel nous sommes battables,affm de le remparer, amender le deffaut, affin qu'un autre n'aye subject de nous en dire autant ou plus. Quelle plus belle vengeance peut-on prendre de ses ennemys que de proffiter de leurs injures et en conduire mieux et plus seurement ses affaires !

(1) Blesser et être blessés ne vont guère l'un sans l'autre. to Ëp. XCV,

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