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CHAPITRE XXV

De la povreté, indigence, perte de biens*.

Ceste plaincte est du vulgaire sot et misérable, qui met aux biens de la fortune son souverain bien, et pense que la povreté est un très grand mal. Mais pour monstrer ce qui en est, il y a double povreté : l'une extrême, qui est disette et deffaut des choses nécessaires et requises à nature ; ceste-cy n'arrive presque jamais, estant nature si équitable et nous ayans formé de ceste façon que peu de choses nous sont nécessaires, et icelles se trouvent par-tout, ne manquent point : Parabile est quod nalura desiderat, et expositum 9 , ny encores gueres celles qui sont à suffisance et regardent l'usage modéré et la condition d'un chascun : Ad manum est guod sat est73. «Si nous voulons vivre selon nature et raison, son désir et sa reigle, nous trouverons tousjours ce qu'il nous faut ; si nous voulons vivre selon l'opinion, nous ne le trouverons jamais : Si ad naiuram vives, nunquam eris pauper , si ad opinionem, nunquam dives : exiguum nalura desiderat, opinio immensum*. Et puis un homme qui a un art ou science, voire à qui seulement les bras demeurent de reste, doibt-il craindre ou se plaindre de cette povreté?»

L'autre est faulte des choses qui sont outre la

(1) Presque tout ce chapitre est lire de fiuvair.

(2) Tout ce que notre nature réclame est toujours prêt, toujours à notre disposition. Sén. Ep. IV.

(5) Nous avons sous la main tout ce qui doit nous suffire. Id ibid. in fine.

(4j Se*. Fp. XVI.

T)E LA SAGESSE, PAR CHARRON

suffisance requise à la pompe, volupté, délicatesse. C'est une médiocrité et frugalité; et c'est, à vray dire, celle que nous craignons, perdre nos riches meubles, n'avoir pas un lit mollet, la viande bien apprestée , estre privé de ses commodités; en un mot c'est délicatesse qui nous tient, c'est nostre vraye maladie. Or ceste plaincte est injuste ; car telle povreté est plus à souhaiter qu'à craindre 5 aussi estoit-elle demandée par le sage : Mendicitatem nec divilias, sed necessaria'1. Elle est bien plus juste, plus riche, plus douce, paisible et asseurée que l'abondance que l'on désire tant. Plus juste; l'homme vient nud : Nemo nascitur dives-, et s'en retourne nud de ce monde; peut-il dire quelque chose vrayement sienne de ce qu'il n'apporte ny n'emporte avec soy? Les biens de ce monde sont comme les meubles d'une hostellerie 5 nous ne nous en debvons soucier que tant que nous y sommes et en avons besoing. Plus riche \ c'est un royaume, une ample seigneurie : Magnœ divitiœ lege naturœ composila paupertasz\ — Magnus quœstus pietas cum suffîcientia4 : Plus paisible et asseurée; elle ne crainct rien, se peut deffendre soymesme contre tous ses ennemys : Etiam in obsessa via pauperlas pax est5. Un petit corps, qui se peut recueillir et couvrir soubs un bouclier, va bien plus seurement que ne faict un bien grand, qui est descouvert et opportun aux coups. Elle n'est subjecte à recepvoir de grands dommages ny charges de grands travaux. Dont ceux qui sont en cest estât sont tousjours plus gais et joyeux ; car ils n'ont pas tant de soucy et craignent moins la tempeste. Ceste telle povreté est délivrée, gaye, asseurée, nous rend vrayement maistres de nos vies , dont les affaires, les querelles, les procès qui accompagnent nécessairement les riches, emportent la meilleure partie. Eh! quel bien estce là, d'où nous viennent tant de maux, qui nous fait endurer des injures, qui nous rend

(1) Ni l'indigence ni l'opulence, mais seulement ce qui est nécessaire à la vie. Proverbes, c. 50, v. 8.

(2) Personne ne nait riche. Sén. Ep. XX, sub ftnem.

(3) C'est une grande opulence qu'une pauvreté où l'on jouit de tout ce que réclament les besoins de la nature. Sén. Ep. rv.

(4) C'est une grande richesse que déposséder la piété, et de savoir se contenter de ce que l'on a. Act. Apostol. Ep. i , ad Timoth. c. VI , v. 6.

(5) La pauvreté marche en paix, même dans une route encombrée d'ennemis. Sén. Ep. XIV.

esclaves, qui trouble le repos de l'esprit, qui apporte tant de jalousies, soupçons, crainctes, frayeurs, désirs? Qui se fasche de la perte de ses biens est bien misérable, car il perd et les biens et l'esprit tout ensemble. La vie des povres est semblable à ceux qui navigent terre à terre ; celle des riches à ceux qui se jettent en pleine mer. Ceux-cy ne peuvent prendre terre, quelque envie qu'ils en ayent, il faut attendre le vent et la marée ; ceux - là viennent à bord quand ils veulent.

Finalement, il faut se représenter tant de grands et généreux personnages qui se sont ry de telles pertes, voire les ont prins à leur advantage, et ont remercié Dieu, comme Zenon après son naufrage, les Fabrices, les Serrans, les Curies. Ce doibt bien estre quelque chose d'excellent et divin que la povreté, puisqu'elle convient aux dieux imaginés nuds, puisque les sages l'ont embrassé, au moins l'ont souffert avec grand contentement. Et pour achever en un mot, entre personnes non passionnées elle est louable, mais entre quels que ce soit elle est supportable.

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