CHAPITRE XXVÏI
De la perte d'armjs.
Je comprends icy parens, enfans et toutes chères personnes. Premièrement, faut sçavoir sur quoy est fondée ceste plaincte ou affliction prétendue, sur leur interest ou sur le nostre. Sur le leur? je me doute que nous dirons ouy ; mais il ne nous en faut pas croire. C'est une ambitieuse feincte de pieté, par laquelle nous faisons mine de plaindre et nous vouloir du mal d'autruy , du dommage public ; mais si nous tirons le rideau, et sondons bien au vif, se trouvera que c'est le nostre particulier qui y est enveloppé , qui nous touche. Nous plaignons nostre chandelle qui s'y brusle et s'y consomme, ou est en danger. C'est plustost une espèce d'envie que de vraye pieté; car ce que nous lamentons tant soubs le mot de la perte de nos amis, de leur absence et esloignement de nous, c'est leur vray et très grand bien. Mœrere hoc evenlum invidi magis quam amici est1. Le vray usage de la mort, c'est mettre fin aux misères. Si Dieu eust faict nostre vie plus heureuse, il l'eust faicte plus longue.
C'est donc à vray dire sur nostre interest qu'est fondée ceste plaincte, ceste affliction. Or cela est desjà messeant, c'est espèce d'injure d'avoir regret au repos de ceux qui nous ayment, pource que nous en sommes incommodés : Suis incommodis angi non amicum sed seipsum amantis est ~.
Après il y a à cela un très bon remède que la fortune ne nous peut oster; c'est que, survivant à nos amis, nous avons moyen d'en faire d'autres ; l'amitié est un des plus grands biens de la vie, aussi est-il des plus aysés à acquérir. Dieu faict les hommes et les hommes font les amis. A qui la vertu ne manque point, les amis ne manqueront jamais; c'est l'instrument avec lequel on les faict et avec lequel quand on a perdu les anciens on en re faict de nouveaux. La fortune nous a-t-elle osté nos amis? faisons-en
(1) S'affliger d'un pareil événement, c'est ressembler plus à un envieux qu'à un ami. Gic. de Amicitia, c. 4, u. 14.
(2) S'affliger de ses propres maux, c'est se montrer l'amant et non l'ami de soi- môme. lo. ibid. c. 5, n. 10.
De la mort.
Il en a esté tant au long et en tout sens parlé en l'onziesme et penultiesme chapitre du second livre qu'il ne me reste plus rien à dire icy, dont je renvoyé là.
Seconde partie , des maux internes , passions fascheuses.
Préface. De tous ces maux susdicts naissent et sourdent en nous diverses passions et affections cruelles; car estant iceux prins et considérés tout simplement comme tels, naissent ; craincte, qui appréhende les maux encores à venir ; tristesse,- qui les regarde presens; et s'ils sont en autruy , c'est compassion et miséricorde. Estant considérés comme venants et procurés par le faict d'autruy, naissent les passions de cholere, hayne, envie, jalousie, despit, vengeance, et toutes celles qui nous font regarder de mauvais œil ceux qui nous causent du desplaisir. Or ceste vertu de force et vaillance consiste à reiglement et selon raison recepvoir tous ces maux, s'y porter courageusement et en ce faisant se tenir et garder net et libre de toutes passions qui en viennent. Mais pource qu'elles ne subsistent que par ces maux, si par le moyen et secours de tant d'advis et remèdes ci-dessus apportés l'on peut vaincre et mespriser tous ces maux, il ne restera plus aucun lieu à ces passions. Et c'est le vray moyen d'en venir à bout et s'en garentir, ainsi que c'est le meilleur pour esteindre le feu que soustraire le bois qui est son aliment. Toutesfois nous ne laisserons d'apporter encores advis particuliers contre toutes ces passions, bien qu'elles ayent esté tellement depeinctes cy-dessus * qu'il est très facile de les avoir en horreur et en hayne.