‹ Choix de moralistes françaisChapitre 270 sur 509 · LIVRE III, CHÀP. \L11L · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHÀP. \L11L

comme les arbres qui jettent force feuilles ont peu de fruict, force paille peu de grain. Les Lacedemoniens, grands professeurs de vertu et vaillance, l'estoient aussi du silence, ennemis du langage : dont a esté tant loué et recommandé par tous le peu parler, la bride à la bouche : Pone, Domine, custodiam ori meo1. En la loy de Moyse le vaisseau qui n'avoit pas son couvercle attaché estoit immonde ; en cecy se cognoist et discerne l'homme : le sage a la langue au cueur, et le fol a le cueur à la langue.

Véritable : l'usage de la parole est d'aider la vérité et luy porter le flambeau pour le faire voir et au contraire descouvrir et rejetter le mensonge. D'autant que la parole est l'outil pour communiquer nos volontés et nos pensées, elle doibt bien estre véritable et fidelle, puisque nostre intelligence se conduict par la seule voye de la parole. Celuy qui la fausse trahit la société publique ; et si ce moyen nous fault et nous trompe, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entre-cognoissons plus. De la menterie en a esté dict2.

Naïf, modeste et chaste, non accompagné de véhémence et contention ; il sembleroit qu'il y auroit de la passion ; non artificiel ny affecté , non desbauché et desreiglé, ny licentieux.

Sérieux et utile, non vain et inutile : il ne faut pas s'amusera conter ce qui se faict en la place ou au théâtre, ny à dire sornettes et risées ; cela lient trop du bouffon et monstre un trop grand et inutile loisir :Otio abundanlis et abutentis^. Il n'est pas bon aussi de conter beaucoup de ses actions et fortunes -, les autres ne prennent pas tant de plaisir à les ouyr que nous à les conter. Mais sur-tout non jamais offensif ; la parole est l'instrument et le courretierde la charité; en user contre elle, c'est en abuser contre l'intention de nature. Toute sorte de mesdisance, detraction , mocquerie , est très indigne de l'homme sage et d'honneur.

Facile et doux, non espineux, difficile et ennuyeux : il faut esviter en propos communs les questions subtiles et aiguës, qui ressemblent aux escrevisses, où y a plus à esplucher qu'à manger ; la fin n'est que cris et contentions.

(1) Mettez, Seigneur, une sentinelle devant ma bouche Psalm. CXL , v. 3.

(S) C. 10 de ce Iiv. III.

(5) C'est le loisir d'un parleur qui abuse de la parole. Moral.

Ferme, nerveux et généreux, non mol, lasche et languissant ; et par ainsi faut esviter 1" parler des pedans, plaideurs et des filles.

A ce poinct de tempérance appartient celuy de garder fidèlement le secret ( dont a esté parlé en la foy * ), non seulement qui a esté recommandé et donné en garde, mais celuy que la prudence et discrétion nous dicte debvoir estre supprimé.

« Or, comme la parole rend l'homme plus excellent que les bestes, aussi l'éloquence rend ses professeurs plus excellens que les autres hommes ; car c'est la profession de la parole , c'est une plus exquise communication du discours et de la raison, le gouvernail des âmes, qui dispose lescueurs et les affections, comme certains tons, pour en faire un accord mélodieux2 . »

L'éloquence n'est pas seulement une clarté, pureté , élégance de langage , que les mots soient bien choisis, proprement ageancés, tombant en une juste cadence : mais elle doibt estre aussi pleine d'ornemens, de grâces, de mouvemens ; que les paroles soient animées, premièrement d'une voix claire, ronde et distincte, s'eslevant et Rabaissant peu à peu $ « puis d'une grave et naïfve action, où l'on voye le visage, les mains et les membres de l'orateur parler avec sa bouche, suyvre de leur mouvement celui de l'esprit et représenter les affections ; car l'orateur doibt vestir le premier les passions dont il veut frapper les autres. Comme Brasidas tira de sa propre playe le dard dont il tua son ennemy ; ainsi la passion s'estant conceue en nostre cueur, se forme incontinent en nostre parole, et par elle sortant de nous entre en autruy et y donne semblable impression que nous avons nous-mesmes par une subtile et vive contagion3. » Par là se voit qu'une fort douce nature est mal propre a l'éloquence , car elle ne conçoit pas les passions fortes et courageuses, telles qu'il les faut pour bien animer l'oraison ; tellement que quand il faut desployer les maistresses voiles de l'éloquence en une grande et véhémente action , ces gens - là demeurent beaucoup au dessoubs ; comme s^eul bien reprocher Ciceron à Callidius , qui accusoit Gallus avec Dt%e

(1) C. 8 de ce même livre.

(2) DivAiR, de l'Eloquence française,]?. 3G6.

(3) DCVAIR, ibicl.

DE LA. SAGESSE, PAR CHARRON

voix et action si froide et lasche : Tu nisi fingeres sic ageres^ ? Mais estant aussi vigoureuse et garnie de ce qui a esté dict, elle n'auroit pas moins de force et violence que les commandemens des tyrans, environnés de leurs gardes et satellites : elle ne meine pas seulement l'auditeur, mais elle Ventraisne, reigne parmi les peuples, s'establit un violent empire sur les esprits.

L'on peut dire contre l'éloquence que la vérité se soustient et deffend bien de soy-mesme, qu'il n'y a rien plus éloquent qu'elle ; ce qui est vray ou les esprits sont purs, vuides et nets de passions. Mais la pluspart du monde par nature, ou par art et mauvaise instruction, est préoccupé, mal nay et disposé à la vertu et vérité, dont il est requis de traicter les hommes comme le fer qu'il faut amollir avec le feu avant que le tremper en l'eau-, aussi, par les chaleureux mouvemens de l'éloquence, il les faut rendre souples et maniables, capables de prendre la trempe de la vérité. C'est à quoy

(1) Si tu étais convaincu de la vérité de l'accusation, tu n'en agirais certes pas ainsi. Cic. i» Bruio, seu (k Claris Oratoribus, 0. 278, inilio.

doibt tendre l'éloquence ; et son vray fruict est armer la vertu contre le vice, la vérité contre le mensonge et la calomnie. L'orateur, dict Theophraste, est le vray médecin des esprits, auquel appartient de guérir la morsure des serpens par le chant des flustes, c'est-à-dire les calomnies des meschans par l'harmonie de la raison. Or, puisque l'on ne peut empescher que l'on ne s'empare de l'éloquence pour exécuter ses pernicieux desseins, que peut-on moins faire que nous deffendre de mesmes armes? Si nous ne nous en voulons aider, et nous présentons nuds au combat, ne trahissons-nous pas la vertu et la vérité? Mais plusieurs ont abusé de l'éloquence à de meschans desseins et à la ruyne de leur pays. C'est vray, et pour cela n'est-elle à mespriser : cela îuy est commun avec toutes les plus excellentes choses du monde, de pouvoir estre tournée à mal et à bien, selon que celuy qui la possède est mal disposé : la pluspart des hommes abusent de leur entendement, ce n'est à dire qu'il n'en faille avoir1.

(t) Du Vair, de l'Éloquence française, p. 357. Guillaume Du Vair, conseiller au parlement, garde dft sceaux et évoque de Lisieux, naquit eu 1536.

ffIN DE LA SAGESSE, TAR CHARRON.

PENSEES

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