‹ Choix de moralistes françaisChapitre 300 sur 509 · PARTIE I, ART. X · texte numérisé non relu

PARTIE I, ART. X

le former et ne point le gâter, et on ne sauroit faire ce choix si on ne l'a déjà formé et point gâté. Ainsi cela fait un cercle d'où bienheureux sont ceux qui sortent.

Lorsque dans les choses de la nature, dont la connoissance ne nous est pas nécessaire, il y en a dont on ne sait pas la vérité, il n'est peutêtre pas mauvais qu'il y ait une erreur commune qui fixe l'esprit des hommes, comme, par exemple, la lune, à qui on attribue les changements de temps, les progrès des maladies, etc.; car c'est une des principales maladies de l'homme que d'avoir une curiosité inquiète pour les choses qu'il ne peut savoir, et je ne sais si ce ne lui est point un moindre mal d'être dans l'erreur pour les choses de cette nature que d'être dans cette curiosité inutile.

Si la foudre tomboit sur les lieux bas, les poètes et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature manqueroient de preuves.

L'esprit a son ordre, qui est par principes et démonstrations ; le cœur en a un autre. On ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposant par ordre les causes de l'amour ; cela seroit ridicule.

Jésus-Christ et saint Paul ont bien plus suivi cet ordre du corps, qui est celui de la charité, que celui de l'esprit ; car leur but principal n'étoit pas d'instruire, mais d'échauffer. Saint Augustin de même. Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point qui a rapport à la fin pour la montrer toujours.

Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi parmi eux, mais un auguste monarque; point de Paris, mais une capitale du royaume. Il y a des endroits où il faut appeler Paris Paris, et d'autres où il faut l'appeler capitale du royaume.

Quand dans un discours on trouve des mots répétés, et qu'essayant de les corriger on les trouve si propres qu'on gâteroit le discours, il

faut les laisser, c'en est la marque, et c'est la part de l'envie qui est aveugle et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit ; car il n'y a point de règle générale.

Ceux qui font des antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n'est pas de parler juste, mais de faire des figures justes.

Une langue à l'égard d'une autre est un chiffre où les mots sont changés en mots, et non les lettres en lettres. Ainsi une langue inconnue est déchiffrable.

Il y a un modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature foible ou forte, telle qu'elle est, et la chose qui nous plaît. Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée : maison, chanson, discours, vers, prose, femmes, oiseaux, rivières, arbres, champs, habits. Tout ce qui n'est point sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le goût bon.

Comme on dit beauté poétique, on devroit dire aussi beauté géométrique et beauté médicinale. Cependant on ne le dit point, et la raison en est qu'on sait bien quel est l'objet de la géométrie et quel est l'objet de la médecine; mais on ne sait pas en quoi consiste l'agrément qui est l'objet de la poésie. On ne sait ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter, et, faute de cette connoissance, on a inventé certains termes bizarres :« Siècle d'or, merveilles de nos jours, fatal laurier, bel astre, etc.;» et on appelle ce jargon beauté poétique. Mais qui s'imaginera une femme vêtue sur ce modèle verra une jolie demoiselle toute couverte de miroirs et de chaînes de laiton, et, au lieu de la trouver agréable, il ne pourra s'empêcher d'en rire, parce qu'on sait mieux eh quoi consiste l'agrément d'une femme que l'agrément des vers. Mais ceux qui ne s'y connoissent pas l'admireroient peut-être en cet équipage, et il y a bien des villages où on la prendroit pour la reine, et c'est pourquoi il y en a qui appellent

PENSÉES DE PASCAL

des sonnets faits sur ce modèle des reines de village.

Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, qui y étoit sans qu'on le sût, et on se sent porté à aimer celui qui nous le fait sentir; car il ne nous fait pas montre de son bien, mais du nôtre, et ainsi ce bienfait nous le rend aimable, outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer.

Il faut qu'il y ait dans l'éloquence de l'agréable et du réel , mais il faut que cet agréable soit réel.

Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s'attendoit de voir un auteur, et on trouve un homme, au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui, en voyant un livre, croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur : Plus poetice quam humane locutus est. Ceux-là honorent bien la nature qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie.

La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu'il faut mettre la première.

Dans le discours il ne faut point détourner l'esprit d'une chose à une autre, si ce n'est pour le délasser; mais dans le temps où cela est à propos, et non autrement; car qui veut délasser hors de propos lasse. On se rebute et on quitte tout là ; tant il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le plaisir, qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut!

Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux î

Un même sens change s'f.'.on les paroles qui

l'expriment. Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner.

Ceux qui sont accoutumés à juger par le sentiment ne comprennent rien aux choses de raisonnement, car ils veulent d'abord pénétrer d'une vue et ne sont point accoutumés à chercher les principes ; et les autres, au contraire, qui sont accoutumés à raisonner par principes, ne comprennent rien aux choses de sentiment, y cherchant des principes et ne pouvant voir d'une vue.

La vraie éloquence se moque de l'éloquence ; la vraie morale se moque de la morale, c'est-àdire que la morale du jugement se moque de la morale de l'esprit, qui est sans règle.

Toutes les fausses beautés que nous blâmons dans Cicéron ont des admirateurs en grand nombre.

Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher.

II y a beaucoup de gens qui entendent le sermon de la même manière qu'ils entendent vêpres.

Les rivières sont des chemins qui marchent et qui portent où l'on veut aller.

Deux visages semblables, dont aucun ne fait rire en particulier, font rire ensemble par leur ressemblance.

Les astrologues, les alchimistes, etc., ont quelques principes, mais ils en abusent. Or l'abus des vérités doit être autant puni que l'introduction du mensonge.

Je ne puis pardonner à Descartes : il auroit bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu, mais il n'a pu s'empêcher de

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