‹ Choix de moralistes françaisChapitre 313 sur 509 · I. Ce discours me transporte, me ravit · texte numérisé non relu

I. Ce discours me transporte, me ravit

P. Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sacbez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre, pour votre propre bien et pour sa gloire, et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse1.

Il ne faut pas se méconnoître ; nous sommes corps autant qu'esprit ; et de là vient que l'instrument par lequel la persuasion se fait n'est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ! Les preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes : elle incline les sens qui entraînent l'esprit sans qu'il y pense. Qui a démontré qu'il sera demain jour et que nous mourrons? et qu'y a-t-il de plus universellement cru? C'est donc la coutume qui nous en persuade ; c'est elle qui fait tant de turcs et de païens ; c'est elle qui fait les métiers, les soldats, etc. Il est vrai qu'il ne faut pas commencer par elle pour trouver la vérité ; mais il faut avoir recours à elle quand une fois l'esprit a vu où est la vérité, afin de nous abreuver et de nous teindre de cette croyance qui nous échappe à toute heure ; car d'en avoir toujours les preuves présentes, c'est trop d'affaire. Il faut acquérir une croyance plus facile, qui est celle de l'habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Ce n'est pas assez de croire que par la force de la conviction , si les sens nous portent à croire le contraire. Il faut donc faire marcher nos deux pièces ensemble; l'esprit, par les raisons qu'il suffit d'avoir vues une fois en sa vie; et les sens, par la coutume, et en ne leur permettant pas de s'incliner au contraire.

(1) Ici finit le dialogue.

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