PARTIE II, ART. IV
pour lâcheté et pour ingratitude les sentiments ibas que les hommes ont naturellement d'euxmêmes ; et les autres qui ont bien connu combien cette bassesse est effective, ont traité d'une superbe1 ridicule ces sentiments de grandeur, qui sont aussi naturels à l'homme. Nulle religion que la nôtre n'a enseigné que l'homme naît en péché ; nulle secte de philosophes ne l'a dit : nulle n'a donc dit vrai.
Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est pas véritable ; et toute religion qui n'en rend pas la raison n'est pas instruisante. La nôtre fait tout cela. Cette religion, qui consiste à croire que l'homme est tombé d'un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence et d'éloignement de Dieu , mais qu'enfin il serait rétabli par un Messie qui devait venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes choses. Car Dieu voulant se former un peuple saint, qu'il sépareroit de toutes les autrès nations , qu'il délivreroit de ses ennemis , qu'il mettroit dans un lieu de repos, a promis de le faire et de venir au monde pour cela ; et il a prédit par ses prophètes le temps et la manière de sa venue. Et cependant, pour affermir l'espérance de ses élus dans tous les temps, il leur en a toujours fait voir des images et des figures, et il ne les a jamais laissés sans des assurances de sa puissance et de sa volonté pour leur salut. Car, dans la création de l'homme, Adam étoit le témoin et le dépositaire de la promesse du Sauveur, qui devoit naître de la femme. Et quoique les hommes, étant encore si proches de la création, ne pussent avoir oublié leur création et leur chute, et la promesse que Dieu leur avoit faite d'un Rédempteur , néanmoins, comme dans ce premier âge du monde ils se laissèrent emporter à toutes sortes de désordres, il y avoit cependant des saints, comme Enoch, Lamech, et d'autres, qui attendoient en patience le Christ promis dès le commencement du monde. Ensuite Dieu a envoyé Noé, qui a vu la malice des hommes au plus haut degré ; et il l'a sauvé en noyant toute la terre par un miracle qui marquoit assez et le pouvoir qu'il avoit de sauver le
(i) Orgueil.
monde, et la volonté qu'il avoit de le faire, et de faire naître de la femme celui qu'il avoit promis. Ce miracle suffisoit pour affermir l'espérance des hommes; et la mémoire en étant encore assez fraîche parmi eux, Dieu fit des promesses à Abraham, qui étoit tout environné d'idolâtres, et il lui fit connoître le mystère du Messie qu'il devoit envoyer. Au temps d'Isaac et de Jacob, l'abomination s'étoit répandue sur toute la terre; mais ces saints vivoient en la foi, et Jacob, mourant et bénissant ses enfants, s'écrie, par un transport qui lui fait interrompre son discours : « J'attends, ô mon Dieu ! le Sauveur que vous avez promis : Salutare luum eœpeclabo, Domine (Gènes., xlix, 18). »
Les Égyptiens étoient infectés et d'idolâtrie et de magie; le peuple de Dieu même étoit entraîné par leurs exemples .Mais cependant Moïse et d'autres voyoient1 celui qu'ils ne voyoient pas, et l'adoroient en regardant les biens éternels qu'il leur préparoi t.
Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses divinités; les poètes ont fait diverses théologies ; les philosophes se sont séparés en mille sectes différentes, et cependant il y avoit toujours au cœur de la Judée des hommes choisis qui prédisoient la venue de ce Messie, qui n'étoit connu que d'eux.
Il est venu enfin en la consommation des. temps ; et depuis, quoiqu'on ait vu naître tant, deschismes et d'hérésies, tant renverser d'états, tant de changements en toutes choses , cette Église, qui adore celui qui a toujours été adoré, a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable , incomparable et tout- à-fait divin, c'est que cette religion , qui a toujours duré, a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d'une destruction universelle; et toutes les fois qu'elle a été en cet état, Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant, et qu'elle s'est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans.
Les états periroient, si on ne faisoit plier souvent les lois à la nécessité; mais jamais la religion n'a souffert cela et n'en a usé. Aussi il faut ces accommodements ou des miracles. Il n'est pas étrange qu'on se conserve en pliant,
(ij r-eul-elre devrait-on lire ici croyaient.
PENSEES DE PASCAL
et ce n'est pas proprement se maintenir, et encore périssent- ils enfin entièrement ; il n'y en a point qui ait duré quinze cents ans. Mais que cette religion se soit toujours maintenue et inflexible1, cela est divin.
Il y auroit trop d'obscurité, si la vérité n'avoit pas des marques visibles. C'en est une admirable qu'elle se soit toujours conservée dans une Église et une assemblée visible. Il y auroit trop de clarté s'il n'y avoit qu'un sentiment dans cette Église ; mais pour reconnoître quel est le vrai, il n'y a qu'à voir quel est celui qui y a toujours été -, car il est certain que le vrai y a toujours été et qu'aucun faux n'y a toujours été. Ainsi le Messie a toujours été cru. La tradition d'Adam étoit encore nouvelle en Noé et en Moïse. Les prophètes l'ont prédit depuis, en prédisant d'autres choses dont les événements, qui arrivoient de temps en temps à la vue des hommes, marquoient la vérité de leur mission, et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie. Ils ont tous dit que la loi qu'ils avoient n'étoit qu'en attendant celle du Messie 5 que jusque-là elle seroit perpétuelle, mais que l'autre dureroit éternellement-, qu'ainsi leur loi, ou celle du Messie, dont elle étoit la promesse, seroit toujours sur la terre. En effet, elle a toujours duré ; et Jésus-Christ est venu dans toutes les circonstances prédites. Il a fait des miracles, et les apôtres aussi, qui ont converti les païens, et par là les prophéties étant accomplies, le Messie est prouvé pour
jamais.
Je vois plusieurs religions contraires, et par conséquent toutes fausses, excepté une. Chacune veut être crue par sa propre autorité, et menace les incrédules ; je ne les crois donc pas la-dessus 5 chacun peut dire cela, chacun peut se dire prophète. Mais je vois la religion chrétienne où je trouve des prophéties accomplies, et une infinité de miracles si bien attestés qu'on ne peut raisonnablement en douter; et c'est ce que je ne trouve point dans les autres.
La seule religion contraire à la nature, en l'é-
ll) c'est-à-dire eisoit toujours demeurée inflexible.
tat qu'elle est, qui combat tous nos plaisirs, et qui paroît d'abord contraire au sens commun, est la seule qui ait toujours été.
Toute la conduite des choses doit avoir pour objet l'établissement et la grandeur de la religion ; les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentiments conformes à ce qu'elle nous enseigne , et enfin elle doit être tellement l'objet et le centre où toutes choses tendent , que qui en saura les principes puisse rendre raison, et de toute la nature de l'homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général.
Sur ce fondement, les impies prennent lieu de blasphémer la religion chrétienne, parce qu'ils la connoissent mal. Ils s'imaginent qu'elle consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand , puissant et éternel , ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné delà religion chrétienne que l'athéisme, qui y est tout-à-fait contraire. Et de là ils concluent que cette religion n'est pas véritable, parce que, si elle l'étoit, il faudroit que Dieu se manifestât aux hommes par des preuves si sensibles qu'il fût impossible que personne le méconnût.
Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront contre le déisme, ils n'en concluront rien contre la religion chrétienne qui reeonnoît que, depuis le péché, Dieu ne se montre point aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourroit faire , et qui consiste proprement au mystère du Rédempteur qui, unissant en lui les deux natures, divine et humaine, a retiré les hommes de la corruption du péché, pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.
Elle enseigne donc aux hommes ces deux vérités, et qu'il y a un Dieu dont ils sont capables, et qu'il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connoître l'un et l'autre de ces points ; et il est également dangereux à l'homme de connoître Dieu sans connoître sa misère, et de connoître sa misère sans connoître le Rédempteur qui peut l'en guérir. Une seule de ces connoissances fait, ou l'orgueil des philosophes qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des athées qui connoissent leur misère sans Rédempteur. Et ainsi, comme il est