‹ Choix de moralistes françaisChapitre 319 sur 509 · ARTICLE VI · texte numérisé non relu

ARTICLE VI

Soumissio?i et usage de la raison.

La dernière démarche de la raison, c'est de connoître qu'il y aune infinité de choses qui la surpassent. Elle est bien foible si elle ne va jusque-là. Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, se soumettre où il faut. Qui ne fait ainsi n'eniend pas la force de la raison. Il y en a qui pèchent contre ces trois principes , ou en assurant tout comme démonstratif, manque de se connoître en démonstration ; ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre-, ou en se soumettant en tout, manque de savoir où il faut juger.

Si on soumet tout à la raison, notre religion n'aura rien de mystérieux ni de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule.

La raison, dit saint Augustin, ne se soumettroit jamais si elle ne jugeoit qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle doit se soumettre, et qu'elle ne se soumette pas quand elle juge avec fondement qu'elle ne doit pas le faire ; mais il faut prendre garde à ne pas se tromper.

La piété est différente de la superstition. Pousser la piété jusqu'à la superstition, c'est la détruire. Les hérétiques nous reprochent cette soumission superstitieuse. C'est faire ce qu'ils nous reprochent que d'exiger cette soumission dans les choses qui ne sont pas matière de soumission.

Tl n'y a rien de si conforme à la raison que le désaveu de la raison dans les choses qui sont de foi, et rien de si contraire à la raison que le

désaveu de la raison dans les choses qui ne sont pas de foi. Ce sont deux excès également dangereux d'exclure la raison, de n'admettre que la raison.

La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais jamais le contraire. Elle est au-dessus, et non pas contre.

Si j'avois vu un miracle, disent quelques gens, je me convertirois. Ils ne parleroient pas ainsi s'ils savoient ce que c'est que conversion. Us s'imaginent qu'il ne faut pour cela que reconnoitre qu'il y a un Dieu, et que l'adoration consiste à lui tenir de certains discours tels à peu près que les païens en faisoi enta leurs idoles. La conversion véritable consiste à s'anéantir devant cet Être souverain qu'on a irrité tant de fois et qui peut nous perdre légitimement à toute heure ; à reconnoîlre qu'on ne peut rien sans lui, et qu'on n'a rien mérité de lui que sa disgrâce. Elle consiste à connoître qu'il y a une opposition invincible entre Dieu et nous, et que, sans un médiateur, il ne peut y avoir de commerce.

Ne vous étonnez pas de voir des personnes simples croire sans raisonnement. Dieu leur donne l'amour de sa justice et la haine d'euxmêmes. Il incline leur cœur à croire. On ne croira jamais d'une croyance utile et de foi si Dieu n'incline le cœur, et on croira dès qu'il l'inclinera. Et c'est ce que David connoissoit bien lorsqu'il disoit : Inclina cor meum, Deus, in testimonia tuaÇPs. cxvm, 36).

Ceux qui croient sans avoir examiné les preuves de la religion croient parce qu'ils ont une disposition intérieure toute sainte et que ce qu'ils entendent dire de notre religion y est conforme. Us sentent qu'un Dieu les a faits. Us ne veulent aimer que lui-, ils ne veulent haïr qu'eux-mêmes. Us sentent qu'ils n'en ont pas la force ; qu'ils sont incapables d'aller à Dieu , et que, si Dieu ne vient à eux, ils ne peuvent avoir aucune communication avec lui. Et ils entendent dire dans notre religion qu'il ne faut aimer que Dieu et ne haïr que soi-même ; mais qu'étant tous corrompus et incapables de Dieu,

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