‹ Choix de moralistes françaisChapitre 325 sur 509 · PARTIE 11, ART. VIIT · texte numérisé non relu

PARTIE 11, ART. VIIT

il n'eût pu servir de preuve au Messie. Qu'a-til donc été fait? Ce sens a été couvert sous le temporel dans la foule des passages, et a été découvert clairement en quelques-uns -, outre que le temps et l'état du monde ont été prédits si clairement que le soleil n'est pas plus clair. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits qu'il falloit un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l'esprit quand il lui est assujetti, pour ne pas le reconnoitre.

Voilà donc quelle a été la conduite de Dieu. Ce sens spirituel est couvert d'un autre en une infinité d'endroits, et découvert en quelquesuns, rarement, à la vérité, mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont équivoques et peuvent convenir aux deux, au lieu que les lieux où il est découvert sont univoques et ne peuvent convenir qu'au sens spirituel.

De sorte que cela ne pouvoit induire en erreur, et qu'il n'y avoit qu'un peuple aussi charnel que celui-là qui pût s'y méprendre.

Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchoit d'entendre les véritables biens, sinon leur cupidité, qui déterminoit ce sens aux biens de la terre? Mais ceux qui n'avoient des biens qu'en Dieu les rapportoient vimiquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes, la cupidité et la charité. Ce n'est pas que la cupidité ne puisse demeurer avec la foi, et que la charité ne subsiste avec les biens de la terre; mais la cupidité use de Dieu et jouit du monde, et la charité, au contraire, use du monde et jouit de Dieu.

Or, la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d'y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures, quoique bonnes, sont ennemies des justes, quand elles les détournent de Dieu; et Dieu même est l'ennemi de ceux dont il trouble la convoitise.

Ainsi le mot d'ennemi dépendant de la dernière fin , les justes entendoient par là leurs passions, et les charnels entendoient par là les Eabyloniens -, de sorte que ces termes nétoient obscurs que pour les injustes. Et c'est ce que dit Isaïe : Signa legem in disciptdis meis (Is., vm, 16); et que Jésus-Christ sera pierre de scandale (76., vin, 14). Mais bienheureux ceux qui

ne seront point scandalisés en lui (Mattii., xi, 6). Osée le dit aussi parfaitement : « Où est le sage, et il entendra ce que je dis? car les voies de Dieu sont droites ; les justes y marcheront, mais les méchants y trébucheront ( Osée , xiv, 10). »

Et cependant ce testament, fait de telle sorte qu'en éclairant les uns il aveugle les autres, marquoit, en ceux mêmes qu'il aveugloit, la vérité qui devoit être connue des autres 5 car les biens visibles qu'ils reeevoient de Dieu étoient si grands et si divins qu'il paroissoit bien qu'il avoit le pouvoir de leur donner les invisibles, et un Messie.

Le temps du premier avènement de Jésus- Christ est prédit ; le temps du second ne l'est point, parce que le premier devoit être caché, au lieu que le second doit être éclatant, et tellement manifeste que ses ennemis mêmes le reconnoîtront. Mais comme il ne devoit venir qu'obscurément, et pour être connu seulement de ceux qui sonderoient les Écritures, Dieu avoit tellement disposé les choses que tout servoit à le faire reconnoitre. Les Juifs le prouvaient en le recevant; car ils étoient les dépositaires des prophéties; et ils le prouvoient aussi en ne le recevant point, parce qu'en cela ils accomplissoient les prophéties.

Les Juifs avoient des miracles, des prophéties qu'ils voyoient accomplir 5 et la doctrine de leur loi étoit de n'adorer et de n'aimer qu'un Dieu ; elle étoit aussi perpétuelle. Ainsi elle avoit toutes les marques de la vraie religion : aussi l'étoit-elle. Mais il faut distinguer la doctrine des Juifs d'avec la doctrine de la loi des Juifs. Or, la doctrine des Juifs n'étoit pas vraie, quoiqu'elle eût les miracles, les prophéties et la perpétuité, parce qu'elle n'avoit pas cet autre point de n'adorer et de n'aimer que Dieu.

La religion juive doit donc être regardée différemment dans la tradition de leurs saints et dans la tradition du peuple. La morale et la félicité en sont ridicules dans la tradition du peuple ; mais elle est incomparable dans celle de leurs saints. Le fondement en est admirable. C'est le plus ancien livre du monde et le plus authentique ; et au lieu que Mahomet, pour

PENSEES DE PASCAL

faire subsister le sien , a défendu de le lire , Moïse, pour faire subsister le sien, a ordonné à tout le monde de le lire.

La religion juive est toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses effets, etc. Elle a été formée sur la ressemblance de la vérité du Messie ; et la vérité du Messie a été reconnue par la religion des Juifs, qui en étoit la figure.

Parmi les Juifs, la vérité n'étoit qu'en figure. Dans le ciel, elle est découverte ; dans l'Église, elle est couverte et reconnue par le rapport à la figure. La figure a été faite sur la vérité et la vérité a été reconnue sur la figure.

Qui jugera de la religion des Juifs par les grossiers la connoîtra mal. Elle est visible dans les saints livres et dans la tradition des prophètes, qui ont assez fait voir qu'ils n'entendoient pas la loi à la lettre. Ainsi notre religion est divine dans l'Évangile, les apôtres et la tradition; mais elle est toute défigurée dans ceux qui la traitent mal.

Les Juifs étoient de deux sortes : les uns n'avoient que les affections païennes, les autres avoient les affections chrétiennes. Le Messie, selon les Juifs charnels, doit être un grand prince temporel. Selon les chrétiens charnels, il est venu nous dispenser d'aimer Dieu et nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous. Ni l'un ni l'autre n'est la religion chrétienne ni juive. Les vrais Juifs et les vrais chrétiens ont reconnu un Messie qui les feroit aimer Dieu, et, par cet amour, triompher de leurs ennemis.

Le voile qui est sur les livres de l'Écriture pour les Juifs y est aussi pour les mauvais chrétiens, et pour tous ceux qui ne se haïssent pas eux-mêmes. Mais qu'on est bien disposé à les entendre et à connoître Jésus-Christ, quand on se hait véritablement soi-même !

Les Juifs charnels tiennent le milieu entre

les chrétiens et les païens. Les païens ne connoissent point Dieu et n'aiment que la terre ; les Juifs connoissent le vrai Dieu et n'aiment que la terre ; les chrétiens connoissent le vrai Dieu et n'aiment point la terre. Les Juifs et les païens aiment les mêmes biens; les Juifs et les chrétiens connoissent le même Diec=

C'est visiblement un peuple fait exprès pour servir de témoin au Messie. Il porte les livres, et les aime, et ne les entend point. Et tout cela est prédit; car il est dit que les jugements de Dieu leur sont confiés, mais comme un livre scellé.

Tandis que les prophètes ont été pour maintenir la loi, le peuple a été négligent; mais depuis qu'il n'y a plus de prophète, le zèle a succédé, ce qui est une providence admirable.

La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu d'un historien contemporain, et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin que cette histoire fût la plus authentique du monde, et que tous les hommes pussent apprendre une chose si nécessaire à savoir, et qu'on ne peut savoir que par-là.

Moïse étoit habile homme : cela est clair. Donc, s'il eût eu dessein de tromper, il eût fait en sorte qu'on n'eût pu le convaincre de tromperie. Il a fait tout le contraire ; car, s'il eût débité des fables, il n'y eût point eu de Juif qui n'en eût pu reconnoître l'imposture.

Pourquoi, par exemple, a-t-il fait la vie des premiers hommes si longue et si peu de générations? II eût pu se cacher dans une multitude de générations, mais il ne le pouvoiten si peu ; car ce n'est pas le nombre des années, mais la multitude des générations qui rend les choses obscures.

La vérité ne s'altère que par le changement des hommes. Et cependant il met deux choses les plus mémorables qui se soient jamais imaginées, savoir, la création et le déluge, si proches qu'on y touche par le peu qu'il fait de générations. De sorte qu'au temps où il écrivoit ces choses, la mémoire devoit encore en être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs.

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