PARTIE II, AKT. XVII
vu que d'ordinaire il y a plus en cela du bien d'autrui que du leur.
La piété chrétienne anéantit le moi humain, et la civilité humaine le cache et le supprime.
Si j'avois le cœur aussi pauvre que l'esprit, je serois bienheureux ; car je suis merveilleusement persuadé que la pauvreté est un grand moyen pour faire son salut.
J'ai remarqué une chose, que, quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant.
J'aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l'a aimée. J'aime les biens, parce qu'ils donnent moyen d'en assister les misérables. Je garde la fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux qui m'en font ; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l'on ne reçoit pas le mal ni le bien de la plupart des hommes. J'essaie d'être toujours véritable, sincère et fidèle à tous les hommes. J'ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu m'a unis plus étroitement. Soit que je sois seul , ou à la vue des hommes, j'ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui doit les juger, et à qui je les ai toutes consacrées. Voilà quels sont mes sentiments, et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi , et qui , d'un homme plein de foiblesse, de misère, de concupiscence, d'orgueil et d'ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux par la force de la grâce à laquelle tout en est dû, n'ayant de moi que la misère et l'horreur.
La maladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on est par là, comme on devroit toujours être dans la souffrance des maux , dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans l'attente continuelle de la mort. N'est-ce pas ainsi que les chrétiens devraient passer la vie? Et n'est-ce pas un grand bonheur quand on se trouve par
nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être, et qu'on n'a autre chose à faire qu'à se soumettre humblement et paisiblement? C'est pourquoi je ne demande autre chose que de prier Dieu qu'il me fasse cette grâce.
C'est une chose étrange que les hommes aient voulu comprendre les principes des choses et arriver jusqu'à connoître tout! car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie comme la nature.
La nature a des perfections , pour montrer qu'elle est l'image de Dieu, et des défauts, pour montrer qu'elle n'en est que l'image.
LXXXYIII.
Les hommes sont si nécessairement fous que ce seroit être fou par un autre tour de folie que de ne pas être fou.
Otez la probabilité, on ne peut plus plaire au monde ; mettez la probabilité , on ne peut plus lui déplaire.
L'ardeur des saints à rechercher et pratiquer le bien étoit inutile si la probabilité est sûre.
Pour faire d'un homme un saint , il faut que ce soit la grâce , et qui en doute ne sait ce que c'est qu'un saint et qu'un homme.
On aime la sûreté. On aime que le pape soit infaillible en la foi, et que les docteurs graves le soient dans leurs mœurs, afin d'avoir son assurance.
Il ne faut pas juger de ce qu'est le pape par quelques paroles des Pères, comme disoient les Grecs dans un concile (règle importante!), mais par les actions de l'Église et des Pères, et par les canons.
Le pape est le premier. Quel autre est connu de tous ? Quel autre est reconnu de tous ayant
PENSÉES DE PASCAL
pouvoir d'influer par tout le corps, parce qu'il tient la maîtresse branche qui influe partout ?
Il y a hérésie à expliquer toujours omnes de tous, et hérésie à ne pas l'expliquer quelquefois de tous. Bibite ex hoc omnes : les huguenots, hérétiques, en l'expliquant de tous. In guo omnes peccaverunt : les huguenots, hérétiques, en exceptant les enfants des fidèles. Il faut donc suivre les Pères et la tradition pour savoir quand, puisqu'il y a hérésie à craindre de part et d'autre.
Le moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer entière change pour une pierre. Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe pour ses suites à tout. Donc tout est important.
Tous les hommes se haïssent naturellement. On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n'est que feinte, et une fausse image de la charité; réellement ce n'est que haine. Ce vilain fonds de l'homme, Jigmentum malum, n'est que couvert ; il n'est pas ôté.
Si l'on veut dire que l'homme est trop peu pour mériter la communication avec Dieu , il faut être bien grand pour en juger.
Il est indigne de Dieu de se joindre à l'homme misérable ; mais il n'est pas indigne de Dieu de le tirer de sa misère.
Qui l'a jamais compris ! Que d'absurdités î... Des pécheurs purifiés sans pénitence, des justes sanctifiés sans la grâce de Jésus-Christ, Dieu sans pouvoir sur la volonté des hommes, une prédestination sans mystère, un Rédempteur sans certitude.
Unité , multitude. En considérant l'Église comme unité, le pape en est le chef, comme tout. En la considérant comme multitude, le pape n'en est qu'une partie. La multitude qui ne se
réduit pas à l'unité est confusion; l'unité qui n'est pas multitude est tyrannie.
Dieu ne fait point de miracles dans la conduite ordinaire de son Église. C'en seroit un étrange si l'infaillibilité éloit dans un; mais d'être dans la multitude, cela paroît si naturel que la conduite de Dieu est cachée sous la nature, comme en tous ses ouvrages.
cm.
De ce que la religion chrétienne n'est pas unique, ce n'est pas une raison de croire qu'elle n'est pas la véritable : au contraire c'est ce qui fait voir qu'elle Test.
Dans un Etat établi en république, comme Venise, ce seroit un très grand mal de contribuer à y mettre un roi et à opprimer la liberté des peuples à qui Dieu l'a donnée. Mais dans un État où la puissance royale est établie, on ne pourroit violer le respect qu'on lui doit sans une espèce de sacrilège, parce que la puissance que Dieu y a attachée étant non-seulement une image, mais une participation de la puissance de Dieu, on ne pourroit s'y opposer sans résister manifestement à l'ordre de Dieu. De plus, la guerre civile, qui en est une suite, étant un des plus grands maux qu'on puisse commettre contre la charité du prochain, on ne peut assez exagérer la grandeur de cette faute. Les premiers chrétiens ne nous ont pas appris la révolte, mais la patience, quand les princes ne s'acquittent pas bien de leur devoir.
M. Pascal ajoutait: J'ai un aussi grand éloignement de ce péché que pour assassiner le monde et voler sur les grands chemins ; il n'y a rien qui soit plus contraire à mon naturel, et sur quoi je sois moins tenté.
L'éloquence est un art de dire les choses de telle façon : 1° que ceux à qui l'on parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir ; 2° qu'ils s'y sentent intéressés, en sorte que l'amourpropre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu'on tâche d'établir entre l'esprit et le cœur de ceux à qui l'on parle, d'un côté, et, de