CCXCVIII
La reeonnoissance de la plupart des hommes n'est qu'une secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits.
Presque tout le monde prend plaisir à s'ac-
qu'une paresse, une langueur, et un manque de courage: de manière qu'on peut justement dire, à leur égard, que la modération est une bassesse de l'âme, comme l'ambition en est l'élévation (1665— n. 17).
(1) Var. Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps présent (1665— n. 74)?
Dans le temps où la Rochefoucauld écrivait, et il y a peu d'années encore, lorsqu'après il s'en faut il n'y avait point d'adverbe, ou qu'il y en avait un autre que peu, on pouvait indifféremment employer ou retrancher ne. Aujourd'hui la langue est fixée sur ce point; et toutes les fois que le verbe il s'en faut n'est accompagné ni d'une négation , ni de quelques mots qui aient un sens négatif, tels que peu, guère, presque, rien, etc., la proposition subordonnée s'emploie sans la négative ne. Tous les éditeurs se sont permis de corriger cette faute, qui se retrouve plusieurs fois dans l'ouvrage.
(2) Var. Nous ne nous apercevons que des emportements et des mouvements extraordinaires de no» humeurs et de notre tempérament, comme de la violence de la colère; mais personne quasi ne s'aperçoit que ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne doucement et imperceptiblement notre volonté à des actions différentes; elles roulent ensemble, s'il faut ainsi le dire, et exercent successivement un empire secret en nous-mêmes ; de sorte qu'elles ont une part considérable en toutes nos actions, sans que nons le puissions reconnoilre (1665— n. 48).
DE LA ROCHEFOUCAULD
quitter des petites obligations : beaucoup de gens ont de la reconnoissance pour les médiocres ; mais il n'y a quasi personne qui n'ait de l'ingratitude pour les grandes.
Il y a des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses.
ceci.
Assez de gens méprisent le bien , mais peu savent le donner.
Ce n'est d'ordinaire que dans de petits intérêts où nous prenons le hasard de ne pas croire aax apparences.
Quelque bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau.
Nous pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient , mais nous ne pouvons pardonner à ceux que nous ennuyons.
ccev.
L'intérêt, que l'on accuse de tous nos crimes, mérite souvent d'être loué de nos bonnes actions.
CCCYI.
On ne trouve guère d'ingrats tant qu'on est en état de faire du bien.
Il est aussi honnête d'être glorieux avec soi-même qu'il est ridicule de l'être avec les autres.
On a fait une vertu de la modération, pour borner l'ambition des grands hommes et pour consoler les gens médiocres de leur peu de fortune et de leur peu de mérite.
Il y a des gens destinés à être sots, qui ne font pas seulement des sottises par leur choix, mais que la fortune même contraint d'en faire.
ceex.
Il arrive quelquefois des accidensdansla vie, d'où il faut être un peu fou pour se bien tirer.
S'il y a des hommes dont le ridicule n'ait jamais paru, c'est qu'on ne l'a jamais bien cherché.
Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s'ennuient point d'être ensemble, c'est qu'ils parlent toujours d'eux-mêmes.
Pourquoi faut -il que nous ayons assez de mémoire pour retenir jusqu'aux moindres particularités de ce qui nous est arrivé, et que nous n'en ayons pas assez pour nous souvenir combien de fois nous les avons contées à une même personne ?
L'extrême plaisir que nous prenons à parler de nous-mêmes nous doit faire craindre de n'en donner guère à ceux qui nous écoutent.
Ce qui nous empêche d'ordinaire de faire voir le fond de notre cœur à nos amis n'est pas tant la défiance que nous avons d'eux que celle que nous avons de nous-mêmes.
Les personnes fôibles ne peuvent être sincères . CCCXYII.
Ce n'est pas un grand malheur d'obliger des ingrats , mais c'en est un insupportable d'être obligé à un malhonnête homme.
CCCXVÏII.
On trouve des moyens pour guérir de la folie, mais on n'en trouve point pour redresser un esprit de travers.
On ne sauroit conserver longtemps les sentiments qu'on doit avoir pour ses amis et pour ses bienfaiteurs, si on se laisse la liberté de parler souvent de leurs défauts.
Louer les princes des vertus qu'ils n'ont pas c'est leur dire impunément des injures.
Nous sommes plus près d'aimer ceux qui
SENTENCES ET MAXIMES
nous haïssent que ceux qui nous aiment plus que nous ne voulons.
Il n'y a que ceux qui sont méprisables qui craignent d'être méprisés.
CCCXXIII
Notre sagesse n'est pas moins à la merci de la fortune que nos biens.
Il y a dans la jalousie plus d'amour-propre que d'amour.
Nous nous consolons souvent par foiblesse
des maux dont la raison n'a pas la force de nous
consoler.
Le ridicule déshonore plus que le déshonneur.
CCCXXVII
Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de grands.
ccçxxvm.
L'envie est plus irréconciliable que la haine.
On croit quelquefois haïr la flatterie, mais on ne hait que la manière de flatter.
On pardonne tant que l'on aime.
II est plus difficile d'être fidèleàsa maîtresse quand on est heureux que quand on est maltraité.
CCCXXXII
Les femmes ne connoissent pas toute leur coquetterie.
CGCXXXIII.
Les femmes n'ont point de sévérité complète sans aversion.
CCCXXXIV Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur passion.
Dans l'amour la tromperie va presque toujours plus loin que la méfiance.
CCCXXXVI
Il y aune certaine sorte d'amour dont l'excès empêche la jalousie.
CCCXXXVII
Il est de certaines bonnes qualités commedes sens ; ceux qui en sont entièrement privés ne les peuvent apercevoir ni les comprendre.
CCCXXXVIII
Lorsque notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de ceux que nous haïssons.
CCCXXXIX
Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu'à proportion de notre amour-propre.
L'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison.
Les passions de la jeunesse ne sont guère plus opposées au salut que la tiédeur des vieilles gens.
L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le cœur comme dans le langage.
CCCXLIII.
Pour être un grand homme il faut savoir profiter de toute sa fortune.
La plupart des hommes ont, comme les plantes, des propriétés cachées que le hasard fait découvrir1.
Les occasions nous font connoître aux autres, et encore plus à nous-mêmes.
Il ne peut y avoir de règle dans l'esprit ni dans le cœur des femmes, si le tempérament n'en est d'accord.