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CHAPITRE IL

Du mérite personnel.

Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mérite, n'être pas convaincu de son nutilité, quand il considère qu'il laisse en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens se trouvent pour le remplacer ?

De bien des gens il n'y a que le nom qui vaille

(1) On prétend que, par le nom de Dorilas, La Bruyère désigne Vnrilas, historien assez agréable, mais fort inexact. Quant au nom de Handburg, il n'y a pas la moindre incertitude : il est la parodie exacte de Maimbourg, fiand voulant dire mmn en allemand et en anglais. Madame de Sévigné a dit du P. Maimbourg qu'il a ramasse le délicat des mauvaises ruelles. Ce jugement s'accord(! fort bien avec celui de La Bruyère.

quelque chose. Quand vous les voyez de fort près, c'est moins que rien : de loin ils imposent.

Tout persuadé que je suis que ceux que l'on choisit pour de différents emplois, chacun selon son génie et sa profession, font bien, je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs personnes connues ou inconnues que l'on n'emploie pas qui feroient très bien ; et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui jusques alors on n'avoit pas attendu de fort grandes choses.

Combien d'hommes admirables , et qui avoient de très beaux génies, sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent encore dont on ne parle point, et dont on ne parlera jamais !

Quelle horrible peine à un homme qui est sans prôneurs et sans cabale, qui n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul et qui n'a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers l'obscurité où il se trouve et de venir au niveau d'un fat qui est en crédit!

Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre.

Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le loisir de pénétrer ou de discerner les autres : de là vient qu'avec un grand mérite et une plus grande modestie l'on peut être longtemps ignoré.

Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les seules occasions : tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et tels de ce qu'ils auroient fait.

Il est moins rare de trouver de l'esprit que des gens qui se servent du leur ou qui fassent valoir celui des autres et le mettent à quelque usage.

Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais que d'excellents; que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot, et qui prend sa scie pour raboter?

Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom ; la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage.

Que faire d'Égésippe, qui demande un emploi? Le met tra-t-on dans les finances ou dans les troupes? Cela est indifférent, et il faut que ce soit l'intérêt seul qui en décide ; car il est aussi

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