DU MERITE PERSONNEL
deux d'un homme revenu d'une ambassade?
Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui : il ne parle pas, il ne sent pas ; il répète des sentiments et des discours, se sert même si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le premier trompé, et qu'il croit souvent dire son goût ou expliquer sa pensée lorsqu'il n'est que l'écho de quelqu'un qu'il vient de quitter. C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment d'après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui donnoit, et montre la corde : lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de l'héroïque ; et, incapable de savoir jusqu'où l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que les hommes en sauroient avoir : aussi a-t-il l'air et le maintien de celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie à personne. Il se parle souvent à soi-même, et il ne s'en cache pas, ceux qui passent le voient; et il semble toujours prendre un parti , ou décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre le salut, ou non ; et, pendant qu'il délibère, vous êtes déjà hors de portée. Sa vanité l'a fait honnête homme , l'a mis au-dessus de lui-même, l'a fait devenir ce qu'il n'étoit pas. L'on juge en le voyant qu'il n'est occupé que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien , et que sa parure est assortie ; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts sur lui , et que les hommes se relaient pour le contempler.
Celui qui , logé chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entre-sol , n'en use pas ainsi par modestie. Cet autre, qui pour conserver une taille fine s'abstient du vin et ne fait qu'un seul repas , n'est ni sobre ni tempérant ; et d'un troisième qui, importuné d'un ami pauvre , lui donne enfin quelque secours , l'on dit qu'il achète son repos, et nullement qu'il est libéral. Le motif seul fait le mérite des actions des hommes , et le désintéressement y met la perfection.
La fausse grandeur est farouche et inaccessible : comme elle sent son foible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paroître poi t ce qu'elle est , je veux dire une
IVÎOF.AL
vraie petitesse. La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire. Elle se laisse toucher et manier -, elle ne perd rien à être vue de près : plus on la connoît, plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs et revient sans effort dans son naturel. Elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages , toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir : elle rit , joue, et badine, mais avec dignité. On l'approche tout ensemble avec liberté et avec retenue. Son caractère est noble et facile, inspire le respect et la confiance , et fait que les princes nous paroissent grands et très grands sans nous faire sentir que nous sommes petits.
Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même ; il tend à de si grandes choses qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors, des postes , la fortune et la faveur. Il ne voit rien dans de si foibles avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur , et pour mériter ses soins et ses désirs ; il a môane besoin d'efforts pour ne les pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devroit naître de la vertu toute piare et toute simple : mais les hommes ne l'accordent guère, et il s'en passe.
Celui-là est bon qui fait du bien aux autres; s'il souffre pour le bien qu'il fait, il est très bon; s'il souffre de ceux à qui il a fait ce bien, il a une si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans le cas où ses souffrances viendroient à croître ; et, s'il en meurt , sa vertu ne sauroit aller plus loin : elle est héroïque, elle est parfaite.