DU COEUR
que soi-même, a qui ferai-jc puis de plaisir, ou à ceux qui aiment, ou à ceux qui sont aimés?
Les hommes souvent veulent aimer et ne sauraient y réussir; ils cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer; et, si j'ose ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres.
Ceux qui s'aiment d'abord avec la plus violente passion contribuent bientôt chacun de leur part à s'aimer moins, et ensuite à ne s'aimer plus. Qui d'un homme ou d'une femme met davantage du sien dans cette rupture? Il n'est pas aisé de le décider. Les femmes accusent les hommes d'être volages, et les hommes disent qu'elles sont légères.
Quelque délicat que l'on soit en amour, on pardonne plus de fautes que dans l'amitié.
C'est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup de faire, par tout son procédé, d'une personne ingrate une très ingrate.
Il est triste d'aimer sans une grande fortune, et qui nous donne les moyens de combler ce que l'on aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait plus de souhaits à faire.
S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui ait été indifférente, quelque important service qu'elle nous rende dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'être ingrat.
Une grande reconnoissance emporte avec soi beaucoup de goût et d'amitié pour la personne qui nous oblige.
Être avec des gens qu'on aime, cela suffit : rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux tout est égal.
Il n'y a pas si loin de la haine à l'amitié que de l'antipathie.
Il semble qu'il est moins rare de passer de l'antipathie à l'amour qu'à l'amitié.
L'on confie son secret dans l'amitié : mais il échappe dans l'amour.
L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le cœur : celui qui a le cœur n'a pas besoin de révélation ou de confiance : tout lui est ouvert.
L'on ne voit dans l'amitié que les défauts qui peuvent nuire à nos amis ; l'on ne voit en amour de défauts dans ce qu'on aime que ceux dont on souffre soi-même.
Il n'y a qu'un premier dépit en amour , comme
la première faute dans l'amitié, dont on puisse faire bon usage.
Il semble que s'il y a un soupçon injuste, bizarre et sans fondement, qu'on ait une fois appelé jalousie, cette autre jalousie qui est un sentiment juste , naturel , fondé en raison et sur l'expérience, mériteroit un autre nom.
Le tempérament a beaucoup de part à la jalousie, et elle ne suppose pas toujours une grande passion ; c'est cependant un paradoxe qu'un violent amour sans délicatesse.
Il arrive souvent que l'on souffre tout seul de la délicatesse ; l'on souffre de la jalousie et l'on fait souffrir les autres.
Celles qui ne nous ménagent sur rien, et ne nous épargnent nulles occasions de jalousie, ne mériteroient de nous aucune jalousie, si l'on se régloit plus par leurs sentiments et leur conduite que par son cœur.
Les froideurs et les relâchements dans l'amitié ont leurs causes ; en amour, il n'y a guère d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimés.
L'on n'est pas plus maître de toujours aimer qu'on ne l'a été de ne pas aimer.
Les amours meurent par le dégoût, etl'oubli les enterre.
Le commencement et le déclin de l'amour se font sentir par l'embarras où l'on est de se trouver seuls.
Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est borné et que le cœur a ses limites.
C'est foiblesse que d'aimer : c'est souvent une autre foiblesse que de guérir.
On guérit comme on se console : on n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer et toujours aimer.
Il devroit y avoir dans le cœur des sources inépuisables de douleur pour de certaines pertes. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esprit que l'on sort d'une grande afflictiou ; l'on pleure amèrement et l'on est sensiblement touché ; mais l'on est ensuite si foible ou si léger que l'on se console.
Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdument ; car il faut que ce soit ou par une étrange foiblesse de son amant, ou par de plus secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beauté.
L'on est encore longtemps à se voir par habitude et à se dire de bouche que l'on s'aime après
LES CARACTERES DE LA BRUYÈRE
que les manières disent qu'on ne s'aime plus.
Vouloir oublier quelqu'un , c'est y penser. L'amour a cela de commun avec les scrupules, qu'il s'aigrit par les réflexions et les retours que l'on fait pour s'en délivrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer à sa passion pour l'affaiblir.
L'on veut faire tout le bonheur, ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime.
Regretter ce que l'on aime est un bien en comparaison de vivre avec ce que l'on hait.
Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime, il faut quelquefois se contraindre pour eux et avoir la générosité de recevoir.
Celui-là peut prendre, qui goûte un plaisir aussi délicat à recevoir que son ami en sent à lui donner.
Donner, c'est agir; ce n'est pas souffrir de ses bienfaits ni céder à l'importunité ou à la nécessité de ceux qui nous demandent.
Si l'on a donné à ceux que l'on aimoit, quelque chose qu'il arrive, il n'y a plus d'occasions où l'on doive songer à ses bienfaits.
On a dit en latin qu'il coûte moins cher de haïr que d'aimer, ou si l'on veut que l'amitié est plus à charge que la haine. Il est vrai qu'on est dispensé de donner à ses ennemis; mais ne coûte-t-il rien de s'en venger? ou, s'il est doux et naturel de faire du mal à ce que l'on hait, l' est-il moins de faire du bien à ce qu'on aime? Ne seroit-il pas dur et pénible de ne leur en point faire?
Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donner.
Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat, et ainsi sur un indigne, ne change pas de nom, et s'il méritoit plus de reconnoissance.
La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu'à donner à propos.
S'il est vrai que la pitié ou la compassion soit un retour vers nous-mêmes, qui nous met en la place des malheureux, pourquoi tirent ils de nous si peu de soulagement dans leurs misères?
Il vaut mieux s'exposer à l'ingratitude que de manquer aux misérables.
L'expérience confirme que la mollesse ou l'indulgence pour soi et la dureté pour les aures n'est qu'un seul et même vice.
Un homme dur au travail et à la peine, inexo-
rable à soi-même, n'est indulgent aux autres que par un excès de raison.
Quelque désagrément qu'on ait à se trouver chargé d'un indigent, l'on goûte à peine les nouveaux avantages qui le tirent enfin de notre sujétion : de même, la joie que l'on reçoit de l'élévation de son ami est un peu balancée par la petite peine qu'on a de le voir au-dessus de nous ou s'égaler à nous. Ainsi l'on s'accorde mal avec soi-même ; car l'on veut des dépendants et qu'il n'en coûte rien ; l'on veut aussi le bien de ses amis, et, s'il arrive, ce n'est pas toujours par s'en réjouir que l'on commence.
On convie ; on invite ; on offre sa maison, sa table, son bien et ses services ; rien ne coûte qu'à tenir parole.
C'est assez pour soi d'un fidèle ami ; c'est même beaucoup de l'avoir rencontré : on ne peut en avoir trop pour le service des autres.
Quand on a assez fait auprès de certaines personnes pour avoir dû se les acquérir, si cela ne réussit point, il y a encore une ressource qui est de ne plus rien faire.
Vivre avec ses ennemis comme s'ils dévoient un jour être nos amis, et vivre avec nos amis comme s'ils pouvoient devenir nos ennemis, n'est ni selon la nature de la haine ni selon les règles de l'amitié ; ce n'est point une maxime morale, mais politique.
On ne doit pas se faire des ennemis de ceux qui, mieux connus, pourroient avoir rang entre nos amis. On doit faire choix d'amis si sûrs et d'une si exacte probité que, venant à cesser de l'être, ils ne veuillent pas abuser de notre confiance ni se faire craindre comme nos ennemis.
Il est doux de voir ses amis par goût et par estime ; il est pénible de les cultiver par intérêt; c'est solliciter.
11 faut briguer la faveur de ceux à qui l'on veut du bien plutôt que de ceux de qui l'on espère du bien.
On ne vole point des mêmes ailes pour sa fortune que l'on fait pour des choses frivoles et de fantaisie. Il y a un sentiment de liberté à suivre ses caprices, et tout au contraire de servitude à courir pour son établissement; il est naturel de le souhaiter beaucoup et d'y travailler peu, de se croire digne de le trouver sans l'avoir cherché.
Celui qui sait attendre le bien qu'il souhaite