DE LA VILLE
cœur trouvent-ils leurs pièces aussi honorables, et ils les ont communes avec de grands seigneurs qui en sont contents. On les voit sur les litres et sur les vitrages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur haute justice, où ils viennent de faire pendre un homme qui méritoit le bannissement : elles s'offrent aux yeux de toutes parts ; elles sont sur les meubles et sur les serrures -, elles sont semées sur les carrosses : leurs livrées ne déshonorent point leurs armoiries. Je dirois volontiers aux Sannions : Votre folie est prématurée, attendez du moins que le siècle s'achève sur votre race ; ceux qui ont vu votre grand -père , qui lui ont parlé, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps ; qui pourra dire comme eux : Là il étaloit, et vendoit très cher?
Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l'on dise d'eux qu'ils font une grande dépense qu'ils n'aiment à la faire : ils font un récit long et ennuyeux d'une fête ou d'un repas qu'ils ont donné; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent fort haut celui qu'ils n'ont pas songé à perdre. Ils parlent jargon et mystère sur de certaines femmes ; ils ont réciproquement cent choses plaisantes à se conter ; ils ont fait depuis peu des découvertes ; ils se passent les uns aux autres qu'ils sont gens à belles aventures. L'un d'eux, qui s'est couché tard à la campagne, et qui voudrait dormir, se lève matin, chausse des guêtres, endosse un habit de toile, passe un cordon où pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil ; le voilà chasseur, s'il tirait bien : il revient de nuit, mouillé et recru, sans avoir tué.; il retourne à la chasse le lendemain, et il passe tout le jour à manquer des grives ou des perdrix.
Un autre, avec quelques mauvais chiens, aurait envie de dire : Ma meute. Il sait un rendezvous de chasse, il s'y trouve, il est au laissercourre, il entre dans le fort, se mêle avec les piqueurs; il a un cor. Il ne dit pas, comme Ménalippe : Ai-je du plaisir? il croit en avoir; il oublie loi et procédure : c'est un Hippolyte. Ménandre, qui le vit hier sur un procès qui est en ses mains, ne reconnoîtroit pas aujourd'hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain à sa chambre, où l'on va juger une cause grave et capitale ; il se fait entourer de ses confrères, il leur raconte comme il n'a point perdu le cerf
de meute, comme il s'est étouffé de crier après les chiens qui étoient en défaut, ou après ceux des chasseurs qui prenoicnt le change, qu'il a vu donner les six chiens; l'heure presse : il achève de leur parler des abois et de la curée, et il court s'asseoir avec les autres pour juger.
Quel est Fégarement de certains particuliers qui, riches du négoce de leurs pères, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent sur les princes pour leur garde-robe et pour leur équipage, excitent, par une dépense excessive et par un faste ridicule, les traits et la raillerie de toute une ville qu'ils croient éblouir, et se ruinent ainsi à se faire moquer de soi !
.Quelques-uns n'ont pas même le triste avantage de répandre leurs folies plus loin que le quartier où ils habitent ; c'est le seul théâtre de leur vanité. L'on ne sait point dans l'île qu'André brille au Maraisv et qu'il y dissipe son patrimoine : du moins, s'il étoit connu dans toute la ville et dans ses faubourgs, il seroit difficile qu'entre un si grand nombre de citoyens, qui ne savent pas tous juger sainement de toutes choses, il ne s'en trouvât quelqu'un qui dirait de lui : Il est magnifique, et qui lui tiendrait compte des régals qu'il fait à Xante et à Ariston, et des fêtes qu'il donne à Élamire ; mais il se ruine obscurément. Ce n'est qu'en faveur de deux ou trois personnes, qui ne l'estiment point, qu'il court à l'indigence, et qu'aujourd'hui en carrosse il n'aura pas dans six mois le moyen d'aller à pied.
Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir ; il a ses heures de toilette comme une femme ; il va tous les jours fort régulièrement à la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes : il est homme d'un bon commerce, et l'on compte sur lui au quartier de** pour un tiers ou pour un cinquième à l'hombre ou au reversi ; là il tient le fauteuil quatre heures de suite chez Aricie, où il risque chaque soir cinq pistoles d'or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure galant; il a lu Bergerac1, Dcsmarcts2, Lesclache, les historiettes de Barbin, et quelques recueils de poésies. Il se promène avec des femmes à la Plaine ou au Cours, et il est d'une ponctualité religieuse sur les visites. Il fera demain ce qu'il fait aujourd'hui et ce qu'il fit hier; et il meurt ainsi après avoir vécu.
(1) Cyrano. [La Bruyère.) f2) Saim-Soiiin. (Id.)
LES CARACTERES DE LA BRUYÈRE
Voilaun homme, dites-vous, que j'ai vu quelque part : de savoir où, il est difficile ; mais son visage m'est familier. Il l'est à bien d'autres ; et je vais, s'il se peut, aider votre mémoire. Est-ce au boulevard, sur un strapontin, ou aux Tuileries dans la grande allée, ou dans le balcon à la comédie? Est-ce au sermon, au bal, à Rambouillet? Où pourriez-vous ne l'avoir point vu? Où n'est-il point? S'il y a dans la place une fameuse exécution ou un feu de joie, il paroit à une fenêtre de l'Hôtel-de-Ville ; si l'on attend une magnifique entrée, il a sa place sur un échafaud : s'il se fait un carrousel, le voilà entré et placé sur l'amphithéâtre ; si le roi reçoit des ambassadeurs , il voit leur marche, il assiste à leur audience ; il est en haie quand ils reviennent de leur audience : sa présence est aussi essentielle aux serments des ligues suisses que celle du chancelier et des ligues mêmes. C'est son visage que l'on voit aux almanachs représenter le peuple ou l'assistance. Il y a une chasse publique, une Saint-Hubert, le voilà à cheval : on parle d'un camp ou d'une revue, il est à Houilles, il est à Achères ; il aime les troupes, la milice, la guerre; il la voit de près, et jusqu'au fort de Bernardi. Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, Du Metz l'artillerie : celui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant, il est spectateur de profession ; il ne fait rien de ce qu'un homme doit faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir; mais il a vu, dit-il, tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point de regret de mourir, Quelle perte alors pour toute la ville ! Qui dira après lui : Le Cours -est fermé, on ne s'y promène point ; Le bourbier de Vincennes est desséché et relevé, on n'y versera plus? Qui annoncera un concert, un beau salut, un prestige de la Foire? Qui vous avertira que Eeaumavielle mourut hier, que Rochois est enrhumé et ne chantera de huit jours? Qui connoîtra comme lui un bourgeois à ses armes et à ses livrées? Qui dira : Scapin porte des fleurs de lis -, et qui en sera plus édifié? Qui prononcera avec plus de vanité et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise? Qui sera mieux fourni de vaudevilles? Qui prêtera aux femmes les Annales galantes et le Journal amoureux? Qui saura comme lui chanter à table tout un dialogue de l'Opéra, et les fureurs de Roland dans une ruelle? Enfin, puisqu'il y a à la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des gens fades, oisifs, d^soccupés.
qui pourra aussi parfaitement leur convenir? Théramène étoit riche et avoit du mérite ; il a hérité, il est donc très riche et d'un très grand mérite : voilà toutes les femmes en campagne pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour épouseur. Il va de maisons en maisons faire espérer aux mères qu'il épousera. Est-il assis? elles se retirent pour laisser à leurs filles la liberté d'être aimables, et à Théramène de faire ses déclarations. Il tient ici contre le mortier ; là il efface le cavalier ou le gentilhomme ; un jeune homme fleuri, vif, enjoué, spirituel, n'est pas souhaité plus ardemment ni mieux reçu ; on se l'arrache des mains, on a à peine le loisir de sourire à qui se trouve avec lui dans une même visite. Combien de galants va-t-il mettre en déroute ! Quels bons partis ne fera-t-il pas manquer! Pourra-t-il suffire à tant d'héritières qui le recherchent? Ce n'est pas seulement la terreur des maris, c'est l'épouvantail de tous ceux qui ont envie de l'être, et qui attendent d'un mariage à remplir le vide de leur consignation. On devroit proscrire de tels personnages si heureux, si pécunieux, d'une ville bien policée, ou condamner le sexe, sous peine .de folie ou d'indignité, à ne les traiter pas mieux que s'ils n'avoient que du mérite.
Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la contrefaire ; il ne l'imite en aucune manière dans ces dehors agréables et caressants que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont naturellement pour un homme de mérite, et qui n'a même que du mérite : elles ne s'informent ni de ses contrats, ni de ses ancêtres ; elles le trouvent à la cour, cela leur suffit : elles le souffrent, elles l'estiment ; elles ne demandent pas s'il est venu en chaise ou à pied, s'il a une charge, une terre, ou un équipage : comme elles regorgent de train, de splendeur et de dignité, elles se délassent volontiers avec la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le bruissement d'un carrosse qui s'arrête à la porte'? elle pétille de goût et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le connoître : mais si elle a vu de sa fenêtre un bel attelage, beaucoup de livrée, et que plusieurs rangs de clous parfaitement dorés l'aient éblouie, quelle impatience n'a-t-elle pas de voir déjà dans sa chambre le cavalier ou le magistrat ! Quelle charmante réception ne lui fera- | t-ellc point! Olera-t-elle les yeux de dessus lui?