FRAGMENT
« Il disoit * que l'esprit dans cette belle
personne étoit un diamant bien mis en œuvre. Et continuant de parler d'elle : C'est, ajoutoitil, comme une nuance de raison et d'agrément qui occupe les yeux et le cœur de ceux qui lui parlent; on ne sait si on l'aime ou si on l'admire ; il y a en elle de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous mener plus loin que l'amitié. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux hommes que de leur mérite et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacité et capable de sentiments, elle surprend et elle intéresse ; et sans rien ignorer de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus fin dans les conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui, entre autres plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la réplique; elle vous parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche à s'éclaircir; et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui connoît le prix de ce que vous lui dites, et auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe. Loin de s'appliquer à vous contredire avec esprit, et d'imiter Elvire, qui aime mieux passer pour une femme vive que marquer du bon sens et de la justesse, elle s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend, elle les embellit ; vous êtes content de vous, d'avoir pensé si bien, et d'avoir mieux dit encore
(1) Ce portrait est celui de Catherine Turgot, femme de Gilles d'Aligre, seigneur de Boislandrie, conseiller au parlement, etc. Catherine Turgot épousa en secondes noces Balte de Che- ■villy, capitaine au régiment des gardes françaises, et fut aimée de Chaulieu, qui lui a adressé plusieurs pièces de vers sous le nom d'Iris, de Cathin, etc. C'est Chaulieu lui-même qui nous apprend que La Bruyère Dt son portrait sous le nom d'Artenice : « C'était, dit-il, la plus jolie femme que j'aie connue, qui joignait à une figure très aimable la douceur de l'humeur, et tout le brillant de l'esprit ; personne n'a jamais mieux écrit qu'elle, et peu aussi bien.» (Voyez l'édition de Chaulieu, La Haye, 1774, tome I, page 34.)
que vous n'aviez cru. Elle est toujours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive ; elle oublie les traits où il faut des raisons ; elle a déjà compris que la simplicité est éloquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous jeter dans les mêmes intérêts, laissant à Elvire les jolis discours et les belles - lettres qu'elle met à tous usages, Artenice n'emploie auprès de vous que la sincérité, l'ardeur, l'empressement et la persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour en être connue que pour les connoître. On peut la louer d'avance de toute la sagesse qu'elle aura un jour et de tout le mérite qu'elle se prépare par les années, puisqu'avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions, des principes sûrs, utiles à celles qui sont comme elle exposées aux soins et à la flatterie ; et qu'étant assez particulière sans pourtant être farouche, ayant même un peu de penchant pour la retraite, il ne lui sauroit peut-être manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un grand théâtre, pour y faire briller toutes ses vertus. »
Une belle femme est aimable dans son naturel ; elle ne perd rien à être négligée, et sans autre parure que celle qu'elle tire de sa beauté et de sa jeunesse ; une grâce naïve éclate sur son visage, anime ses moindres actions; il y auroit moins de péril à la voir avec tout l'attirail de l'ajustement et de la mode. De même un homme de bien est respectable par lui-même, et indépendamment de tous les dehors dont il voudroit s'aider pour rendre sa personne plus grave et sa vertu plus spécieuse. Un air réformé, une modestie outrée, la singularité de l'habit, une ample calotte, n'ajoutent rien à la probité, ne relèvent pas le mérite; ils le fardent et font peut-être qu'il est moins pur et moins ingénu.
Une gravité trop étudiée devient comique ; ce sont comme des extrémités qui se touchent, et dont le milieu est dignité ; cela ne s'appelle pas être grave, mais en jouer le personnage ; celui qui songe à le devenir ne le sera jamais. Ou la gravité n'est point, ou elle est naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter.
Un homme de talent et de réputation, s'il est chagrin et austère, il effarouche les jeunes gens,
DES JLGËJVIEJNTS.
les fait penser mal de la vertu, et la leur rend suspecte d'une trop grande réforme et d'une pratique trop ennuyeuse; s'il est au contraire d'un bon commerce, il leur est une leçon utile, il leur apprend qu'on peut vivre gaîmènt et laborieusement, avoir des vues sérieuses sans renoncer aux plaisirs honnêtes ; il leur devient un exemple qu'on peut suivre.
La physionomie n'est pas une règle qui nous soit donnée pour juger des hommes ; elle nous peut servir de conjecture.
L'air spirituel est dans les hommes ce que la régularité des traits est dans les femmes ; c'est le genre de beauté où les plus vains puissent aspirer.
. Un homme qui a beaucoup de mérite et d'esprit, et qui est connu pour tel, n'est pas laid, même avec des traits qui sont difformes; ou s'il a de la laideur, elle ne fait pas son impression.
Combien d'art pour rentrer dans la nature î Combien de temps, de règles, d'attention et de travail pour danser avec la même liberté et la même grâce que l'on sait marcher; pour chanter comme on parle ; parler et s'exprimer comme l'on pense; jeter autant de force, de vivacité, de passion et de persuasion dans un discours étudié et que l'on prononce dans le public , qu'on en a quelquefois naturellement et sans préparation dans les entretiens les plus familiers !
Ceux qui, sans nous connoître assez, pensent mal de nous, ne nous font pas de tort; ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fantôme de leur imagination.
Il y a de petites règles, des devoirs, des bienséances, attachés aux lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point à force d'esprit et que l'usage apprend sans nulle peine -, juger des hommes par les fautes qui leur échap- .pent en ce genre, avant qu'ils soient assez instruits, c'est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs cheveux ; c'est vouloir un jour être détrompé.
Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une faute qui est unique, et si un besoin extrême, ou une violente passion, ou un premier mouvement, tirent à conséquence.
Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est souvent la vérité.
Sans une grande roideur et une continuelle Moral .
attention à toutes ses paroles, on est exposé à dire en moins d'une heure le oui ou le non sur une même chose ou sur une même personne, déterminé seulement par un esprit de société et de commerce, qui entraîne naturellement à ne pas contredire celui-ci et celui-là, qui en par lent différemment.
Un homme partial est exposé à de petites mortifications; car, comme il est également impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux ou sages, et que ceux contre qui il se déclare soient toujours en faute ou malheureux, il naît de là qu'il lui arrive souvent de perdre contenance dans le public, ou par le mauvais succès de ses amis, ou par une nouvelle gloire qu'acquièrent ceux qu'il n'aime point.
Un homme sujet à se laisser prévenir, s'il ose remplir une dignité ou séculière ou ecclésiastique, est un aveugle qui veut peindre, un muet qui s'est chargé d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie ; foibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la misère de la prévention ! Il faut ajouter qu'elle est un mal désespéré, incurable, qui infecte tous ceux qui s'approchent du malade, qui fait déserter les égaux, les inférieurs, les parents, les amis, jusqu'aux médecins; ils sont bien éloignés de le guérir, s'ils ne peuvent le faire convenir de sa maladie, ni des remèdes, qui seroient d'écouter, de douter, de s'informer et de s'éclaircir. Les flatteurs, les fourbes, les calomniateurs, ceux qui ne délient leur langue que pour le mensonge et l'intérêt, sont les charlatans en qui il se confie et qui lui font avaler tout ce qui leur plaît : ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et qui le tuent.
La règle de Descartes, qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement, est assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement que l'on fait des personnes.
Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de notre esprit, de nos mœurs et de nos manières, que l'indignité et le mauvais caractère de ceux qu'ils approuvent.
Du même fonds dont on néglige un homme de mérite l'on sait encore admirer un sot.
Un sot est celui qui n'a pas même ce qu'il faut d'esprit pour être fat.
LES CARACTERES DE LA BRUYÈRE
Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite.
L'impertinent est un fat outré. Le fat lasse, ennuie, dégoûte, rebute; l'impertinent rebute, aigrit, irrite, offense; il commence où l'autre finit.
Le fat est entre i*impertincnt et le sot; il est composé de l'un et de l'autre.
Les vices partent d'une dépravation du cœur; les défauts, d'un vice de tempérament-, le ridicule, d'un défaut d'esprit.
L'homme ridicule est celui qui, tant qu'il demeure tel, a les apparences du sot.
Le sot ne se tire jamais du ridicule, c'est son caractère ; l'on y entre quelquefois avec de l'esprit, mais l'on en sort.
Une erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule.
La sottise est dans le sot, la fatuité dans le fat et l'impertinence dans l'impertinent. Il semble que le ridicule réside tantôt dans celui qui en effet est ridicule, et tantôt dans l'imagination de ceux qui croient voir le ridicule où il n'est point et ne peut être.
La grossièreté, la rusticité, la brutalité peuvent être les vices d'un homme d'esprit.
Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que le sot qui parle.
La même chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, unenaïveté et un bon mot, et dans celle du sot une sottise.
Si le fat pouvoit craindre de mal parler, il sortiroit de son caractère.
L'une des marques de la médiocrité de l'esprit est de toujours conter.
Le sot est embarrassé de sa personne : le fat a l'air libre et assuré; l'impertinent pê.sse à l'effronterie: le mérite a de la pudeur.
Le suffisant est celui en qui la pratique de certains détails, que l'on honore du nom d'affaires, se trouve jointe à une très grande médiocrité d'esprit.
Un grain d'esprit et une once d'affaires plus qu'il n'en entre dans la composition du suffisant font l'important.
Pendant qu'on ne fait que rire de l'important, il n'a pas un autre nom ; dès qu'on s'en plaint, c'est l'arrogant.
L'honnête homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien, quoique dans une distance inégale de ces deux extrêmes.
La distance qu'il y a de l'honnête homme à l'habile homme s'ai'foiblit de jour » autre et est sur le point de disparoître.
L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses intérêts, qui y sacrifie beaucoup de choses, qui a su acquérir du bien ou en conserver.
L'honnête homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins et qui ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux.
On connoît assez qu'un homme de bien est honnête homme, mais il est plaisant d'imaginer que tout honnête homme n'est pas homme de bien.
L'homme de bien est celui qui n'est ni un saint ni un dévot1 et qui s'est borné à n'avoir que de la vertu.
Talent, goût, esprit, bon sens, choses différentes, non incompatibles.
Entre le bon sens et le bon goût il y a la différence de la cause tà son effet.
Entre esprit et talent il y a la proportion du tout à sa partie.
Appellerai-je homme d'esprit celui qui, borné et renfermé dans quelque art ou même dans une certaine science qu'il exerce dans une grande perfection, ne montre hors de là ni jugement, ni mémoire, ni vivacité, ni mœurs, ni conduite ; qui ne m'entend pas, qui ne pense point, qui s'énonce mal; un musicien, par exemple, qui, après m'avoir comme enchanté par ses accords, semble s'être remis avec son luth dans un même étui, ou n'être plus, sans cet instrument, qu'une machine démontée à qui il manque quelque chose et dont il n'est plus permis de rien attendre?
Quedirai-je encore de l'esprit du jcu?Pourroit-on me le définir? Ne faut-il ni prévoyance, ni finesse, ni habileté, pour jouer l'hombre ou les échecs? et, s'il en faut, pourquoi voit-on des imbéciles qui y excellent et de très beaux génies qui n'ont pu même atteindre la médiocrité, à qui une pièce ou une carte dans les mains trouble la vue et fait perdre contenance?
Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus incompréhensible. Un homme2 paroît grossier, lourd, stupide; il ne sait pas
(1) Faux dévot. [La Bruyère.) & La Fontaine.
DES JUGEMENTS
parler ni raconter ec qu'il vient de voir. S'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point. Ce n'est que légèreté, qu'élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages.
Un autre est simple1, timide, d'une ennuyeuse conversation ; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la réciter ni lire son écriture. Laissez-le s'élever par la composition, il n'est pas au-dessous d'Auguste, de Pompée, de Nicomède, d'Héraclius; il est roi et un grand roi ; il est politique, il est philosophe ; il entreprend de faire parler des héros, de les faire agir ; il peint les Romains ; ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire.
Voulez-vous2 quelque autre prodige? concevez un homme facile, doux, complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, colère, fougueux, capricieux. Imaginez -vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, un enfant en cheveux gris ; mais permettez -lui de se recueillir ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j'ose dire, sans qu'il y prenne part et comme à son insu : quelle verve! quelle élévation ! quelles images! quelle latinité! Parlezvous d'une même personne? me direz- vous. Oui, du même, de Théodas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate, et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disons-le sans figure : il parle comme un fou et pense comme un homme sage ; il dit ridiculement des choses vraies et follement des choses sensées et raisonnables. On est surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu'ajouterai-je davantage? il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce sont en lui comme deux âmes qui ne se connoissent point, qui ne dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour ou leurs fonctions toutes séparées. Il manqueroit un trait à cette peinture si surprenante si j'oublioisde dire qu'il est tout à la fois avide et insatiable de louanges, près de se jeter aux
(i) Pierre Corneille.
(2) Sanleuil; religieux de Saîni-Victor, auteur des hymnes du nouveau Bréviaire, et un de nos meilleurs poètes latins modernes. Uestraorten 1097.
yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence à me persuader moi-môme que j'ai fait le portrait de deux personnages tout différents. Il ne seroit pas même impossible d'en trouver un troisième dans Théodas, car il est bon homme, il est plaisant homme et il est excellent homme.
Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles.
Tel, connu dans le monde par de grands talents, honoré et chéri partout où il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches, qu'il n'a pu réduire à l'estimer; tel autre, au contraire, prophète dans son pays, jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens et qui est resserrée dans l'enceinte de sa maison, s'applaudit d'un mérite rare et singulier qui lui est accordé par sa famille, dont il est l'idole, mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort et qu'il ne porte nulle part.
Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation 5 à peiné ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un mérite naissant et une première vogue qui semblent l'associer à la gloire dont ils sont déjà en possession. L'on ne se rend qu'à l'extrémité et après que le prince s'est déclaré par les récompenses : tous alors se rapprochent de lui, et de ce jour-là seulement il prend son rang d'homme de mérite.
Nous affectons souvent de louer avec exagération des hommes assez médiocres, et de les élever, s'il se pouvoit, jusqu'à la hauteur de ceux qui excellent, ou parce que nous sommes las d'admirer toujours les mêmes personnes, ou parce que leur gloire ainsi partagée offense moins notre vue et nous devient plus douce et plus supportable.
L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord à pleines voiles ; ils perdent en un moment la terre de vue et font leur route. Tout leur rit, tout leur succède; action, ouvrage, tout est comblé d'éloges et de récompenses; ils ne se montrent que pour être embrassés et félicités. Il y a un rocher immobile qui s'élève sur une côte; les flots se brisent au pied; la puissance, les richesses, la violence, la flatterie, l'autorité, la faveur, tous les vents ne l'ébranlent pas : c'est le public, où ces gens échouent.
LES CARACTERES DE LA BRUYERE
Il est ordinaire comme naturel de juger du travail d'autrui seulement par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poète rempli de grandes et sublimes idées estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce souvent que sur de simples faits ; et celui qui écrit l'histoire de son pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à imaginer des fictions et à trouver une rime. De même le bachelier, plongé dans les quatre premiers siècles, traite toute autre doctrine de science triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-être méprisé du géomètre.
Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine matière et en faire des leçons, qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque autre dont il n'a qu'une foible connoissance. Il sort hardiment des limites de son génie ; mais il s'égare et fait que l'homme illustre parle comme un sot.
Hérille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il écrive, veut citer; il fait dire au prince des philosophes que le vin enivre et à l'orateur romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas lui, c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice odieux, ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les plus communes, les plus triviales, et qu'il est même capable de penser, il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs. Ce n'est ni pour donner plus d'autorité à ce qu'il dit ni peut-être pour se faire honneur de ce qu'il sait : il veut citer.
C'est souvent hasarder un bon mot et vouloir le perdre que de le donner pour sien ; il n'est pas relevé, il tombe avec des gens d'esprit ou qui se croient tels, qui ne l'ont pas dit et qui dévoient le dire. C'est au contraire le faire valoir que de le rapporter comme d'un autre. Ce n'est qu'un fait et qu'on ne se croit pas obligé de savoir : il est dit avec plus d'insinuation et reçu avec moins de jalousie ; personne n'en souffre; on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer on admire.
On a dit de Socrate qu'il étoit en délire et que c'étoit un fou tout plein d'esprit; mais ceux des Grecs qui parloient ainsi d'un homme si sage passoient pour fous. Ils disoient : Quels bizarres portraits nous fait ce philosophe î Quelles mœurs étranges et particulières ne décrit-il point! Où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si ex-
traordinaires ! Quelles couleurs! quel pinceau ! Ce sont des chimères. Ils se trompoient : c'étaient des monstres, c'étoient des vices, mais peints au naturel ; on croyoit les voir ; ils faisoient peur. Socrate s'éloignoit du cynique; il épargnoit les personnes et blâmoit les mœurs qui étoient mauvaises.
Celui qui est riche par son savoir-faire connoît un philosophe, ses préceptes, sa morale et sa conduite, et, n'imaginant pas dans tous les hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est proposée lui-même toute sa vie, dit en son cœur : Je le plains, je le tiens échoué, ce rigide censeur; il s'égare et il est hors de route. Ce n'est pas ainsi que l'on prend le vent et que l'on arrive au délicieux port de la fortune; et, selon ses principes, il raisonne juste.
Je pardonne, dit Antisthius, à ceux que j'ai loués dans mon ouvrage, s'ils m'oublient. Qu'aije fait pour eux ? ils étoient louables. Je le pardonnerois moins à tous ceux dont j'ai attaqué les vices sans toucher à leurs personnes, s'ils me dévoient un aussi grand bien que celui d'être corrigés ; mais comme c'est un événement qu'on ne voit point, il suit de là que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me faire du bien.
L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser à mes écrits leur récompense 5 on ne sauroit en diminuer la réputation; et si on le fait, qui m'empêchera de le mépriser?
Il est bon d'être philosophe, il n'est guère utile de passer pour tel. Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe ; ce sera toujours lui dire une injure jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner autrement, et, en restituant à un si beau nom son idée propre et convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due.
Il y a une philosophie qui nous élève audessus de l'ambition et de la fortune, qui nous égale, que dis -je? qui nous place plus haut que les riches, que les grands et que les puissants \ qui nous fait négliger les postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de désirer, de demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve même l'émotion et l'excessive joie d'êlre exaucés. Il y aune autre philosophie qui nous soumet et nous assujettit à toutes ces choses en faveur de nos proches ou de nos amis : c'est la meilleure.
DES JUGEMENTS
C'est abréger et s'épargner mille discussions que de penser de certaines gens qu'ils sont incapables de parler juste et de condamner ce qu'ils disent, ce qu'ils ont dit et ce qu'ils diront.
Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons qu'ils ont avec nousmêmes, et il semble qu'estimer quelqu'un c'est l'égaler à soi.
Les mêmes défauts qui dans les autres sont lourds et insupportables sont cbeznous comme dans leur centre ; ils ne pèsent plus, on ne les sent pas. Tel parle d'un autre et en fait un portrait affreux, qui ne voit pas qu'il se peint luimême.
Rien ne nous corrigeroit plus promptement de nos défauts que si nous étions capables de les avouer et de les reconnoitre dans les autres. C'est dans cette juste distance que, nous paroissant tels qu'ils sont, ils se feroient haïr autant qu'ils le méritent.
La sage conduite roule sur deux pivots, le passé et l'avenir. Celui qui a la mémoire fidèle et une grande prévoyance est hors du péril de censurer dans les autres ce qu'il a peut-être fait lui-même, ou de condamner une action dans un pareil cas et dans toutes les circonstances où elle lui sera un jour inévitable.
Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard; mais ils le préparent, l'attirent et semblent presque le déterminer. Non-seulement ils savent ce que le sol et le poltron ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive ; ils savent même profiter par leurs précautions et leurs mesures d'un tel ou d'un tel hasard ou de plusieurs tout à la fois. Si ce point arrive, ils gagnent; si c'est cet autre, ils gagnent encore. Un même point souvent les fait gagner de plusieurs manières. Ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé en eux comme la vertu.
Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point qu'on s'en occupe.
Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire. Ils ne viennent d'ailleurs que de notre esprit ; c'est assez pour être rejetés d'abord par présomption et par humeur et suivis seulement par nécessité ou par réflexion.
Quel bonheur surprenant a accompagné ce favori pendant tout le cours de sa vie ! Quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la moindre disgrâce! les premiers postes, l'oreille du prince, d'immenses trésors, une santé parfaite et une mort douce. Mais quel étrange compte à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a donnés, de ceux qu'on a négligé de donner ou de suivre, des biens que l'on n'a point faits, des maux au contraire que l'on a faits ou par soi-même ou par les autres, en un mot de toute sa prospérité !
L'on gagne à mourir d'être loué de ceux qui nous survivent, souvent sans autre mérite que celui de n'être plus. Le même éloge sert alors pour Caton et pour Pison.
Le bruit court que Pison est mort ; c'est une grande perte, c'étoit un homme de bien et qui méritoit une plus longue vie. Il avoit de l'esprit et de l'agrément, de la fermeté et du courage ; il étoit sûr, généreux, fidèle ; ajoutez : pourvu qu'il soit mort.
La manière dont on se récrie sur quelquesuns qui se distinguent par la bonne foi , le désintéressement et la probité, n'est pas tant leur éloge que le décréditement du genre humain.
Tel soulage les misérables, qui néglige sa famille et laisse son fils dans l'indigence; un autre élève un nouvel édifice, qui n'a pas encore payé les plombs d'une maison qui est achevée depuis dix années ; un troisième fait des présents et des largesses et ruine ses créanciers. Je demande : la pitié, la libéralité, la magnificence, sont-ce les vertus d'un homme injuste, ou plutôt si la bizarrerie et la vanité ne sont pas les causes de l'injustice?
Une circonstance essentielle à la justice que l'on doit aux autres, c'est de la faire promptement et sans différer ; la faire attendre, c'est injustice.
Ceux-là font bien, ou font ce qu'ils doivent, qui font ce qu'ils doivent. Celui qui, dans toute sa conduite, laisse longtemps dire de soi qu'il fera bien, fait très mal.
L'on dit d'un grand qui tient table deux fois le jour, et qui passe sa vie à faire digestion, qu'il meurt de faim, pour exprimer qu'il n'est pas riche ou que ses affaires sont fort mauvaises. C'est une figure; on le diroit plus à la lettre de ses créanciers.
LES CARACTERES DE LA BRUYERE
L'honnêteté, les égards et la politesse des personnes avancées en âge de l'un et de l'autre sexe me donnent bonne opinion de ce qu'on appelle le vieux temps.
C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien et de la négliger.
Quand il seroit vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducation ne donne point à l'homme un autre cœur ni une autre complexion, qu'elle ne change rien dans le fond et ne touche qu'aux superficies, je ne laisserois pas de dire qu'elle ne lui est pas inutile.
Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu: la présomption est qu'il a de l'esprit: et, s'il est vrai qu'il n'en manque pas, la présomption est qu'il l'a excellent.
Ne songer qu'à soi et au présent, source d'erreur dans la politique.
Le plus grand malheur, après celui d'être convaincu d'un crime, est souvent d'avoir eu à s'en justifier. Tels arrêts nous déchargent et nous renvoient absous, qui sont infirmés par la voix du peuple.
Un homme est fidèle à de certaines pratiques de religion ; on le voit s'en acquitter avec exactitude-, personne ne le loue ni le désapprouve, on n'y pense pas. Tel autre y revient après les avoir négligées dix années entières; on se récrie, on l'exalte; cela est libre. Moi, je le blâme d'un si long oubli de ses devoirs et je le trouve heureux d'y être rentré.
Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres.
Tels sont oubliés dans la distribution des grâces et t'ont dire d'eux : « Pourquoi les oublier? » qui, si l'on s'en étoit souvenu, auroient fait dire : « Pourquoi s'en souvenir? » D'où vient cette contrariété? Est-ce du caractère de ces personnes ou de l'incertitude de nos jugements, ou même de tous les deux?
L'on dit communément : Après un tel, qui sera chancelier? qui sera primat des Gaules? qui sera pape? On va plus loin: chacun, selon ses souhaits ou son caprice, fait sa promotion, qui est souvent de gens plus vieux et plus caducs que celui qui est en place -, et comme il n'y a pas de raison qu'une dignité tue celui qui s'en trouve revêtu, qu'elle sert au contraire à le rajeunir et adonner au corps et à l'esprit de
nouvelles ressources , ce n'est pas un événement fort rare à un titulaire d'enterrer son successeur.
La disgrâce éteint les haines et les jalousies-, celui-là peut bien faire, qui ne nous aigrit plus par une grande faveur; il n'y a aucun mérite, il n'y a sorte de vertus qu'on ne lui pardonne ; il seroit un héros impunément.
Rien n'est bien d'un homme disgracié; vertus, mérite, tout est dédaigné, ou mal expliqué, ou imputé à vice ; qu'il ait un grand cœur, qu'il ne craigne ni le fer ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne grâce à l'ennemi que Bayard et Montrevel 1 ; c'est une bravache, on en plaisante ; il n'a plus de quoi être un héros.
Je me contredis, il est vrai; accusez-en les hommes, dont je ne fais que rapporter les jugements ; je ne dis pas de différents hommes, je dis les mêmes, qui jugent si différemment.
Il ne faut pas vingt années accomplies pour voir changer les hommes d'opinion sur les choses les plus sérieuses, comme sur celles qui leur ont paru les plus sûres et les plus vraies. Je ne hasarderai pas d'avancer que le feu en soi, et indépendamment de nos sensations, n'a aucune chaleur, c'est-à-dire rien de semblable à ce que nous éprouvons en nous-mêmes à son approche, de peur que quelque jour il ne devienne aussi chaud qu'il a jamais été. J'assurerai aussi peu qu'une ligne droite tombant sur une autre ligne droite fait deux angles droits, ou égaux à deux droits, de peur que, les hommes venant à y découvrir quelque chose de plus ou de moins, je ne sois raillé de ma proposition. Ainsi, dans un autre genre, je dirai à peine avec toute la France : « Yauban est infaillible, on n'en appelle point; » qui me garantirait que dans peu de temps on n'insinuera pas que, même sur le siège, qui est son fort, et où il décide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme Antiphile?
Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre et que la passion domine, l'homme docte est un sa vantasse, le magistrat un bourgeois ou un praticien, le financier un maltôtier, et le gentilhomme un gentillâtre; mais il est étrange que de si mauvais noms, que la colère et la haine ont su inventer, deviennent familiers,
(l) Marquis de Monlrcvel, corn. gén. D. L. C. lieutenant gênerai. [La Bruyère.)
DES JUGEMENTS
et que le dédain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir.
Vous vous agitez, vous vous donnez un grand mouvement, surtout lorsque les ennemis commencerit à Cuir et que la victoire n'est plus douteuse, ou devant une ville après qu'elle a capitulé ; vous aimez dans un combat ou pendant un siège à paroitre en cent endroits pour n'être nulle part, à prévenir les ordres du général, de peur de les suivre, et à chercher les occasions plutôt que de les attendre et de les recevoir : votre valeur seroit-elle fausse?
Faites garder aux hommes quelque poste où ils puissent être tués, et où néanmoins ils ne soient pas tués : ils aiment l'honneur et la vie.
A voir comme les hommes aiment la vie , pourroit-on soupçonner qu'ils aimassent quelque autre chose plus que la vie, et que la gloire qu'ils préfèrent à la vie ne fût souvent qu'une certaine opinion d'eux-mêmes établie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne connoissent point ou qu'ils n'estiment point?
Ceux qui, ni guerriers ni courtisans, vont à la guerre et suivent la cour, qui ne font pas un siège, mais qui y assistent, ont bientôt épuisé leur curiosité sur une place de guerre, quelque surprenante qu'elle soit, sur la tranchée, sur l'effet des bombes et du canon, sur les coups de main, comme sur l'ordre et le succès d'une attaque qu'ils entrevoient : la résistance continue, les pluies surviennent, les fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a à combattre les saisons et l'ennemi, on peut être forcé dans ses lignes et enfermé entre une ville et une armée : quelles extrémités! On perd courage, on murmure : est-ce un si grand inconvénient que de lever un siège? Le salut de l'Etat dépend-il d'une citadelle de plus ou de moins? Ne faut-il pas, ajoutent-ils, fléchir sous les ordres du ciel qui semble se déclarer contre nous, et remettre la partie à un autre temps? Alors ils ne comprennent plus la fermeté, et, s'ils osoient dire, l'opiniâtreté du général qui se roidit contre les obstacles, qui s'anime par la difficulté de l'entreprise, qui veille la nuit et s'expose le jour pour la conduire à sa fin. A-t-on capitulé? ces hommes si découragés relèvent l'importance de cette conquête, en prédisent les suites, exagèrent la nécessité qu'il y avoit de ia. faire, le péril et la honte qui suivoient de s'en désister, prouvent que l'armée qui nous couvroit des en-
nemis étoit invincible ; ils reviennent avec la cour, passent par les villes et les bourgades, fiers d'être regardés de la bourgeoisie, qui est aux fenêtres, comme ceux mêmes qui ont pris la place; ils en triomphent par les chemins, ils se croient braves. Revenus chez eux , ils vous étourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausse-braie, de courtines et de chemins couverts ; ils rendent compte des endroits où l'envie de voir les a portés, et où il ne laissoit pas d'y avoir du péril ; des hasards qu'ils ont courus à leur retour d'être pris ou tués par l'ennemi : ils taisent seulement qu'ils ont eu peur.
C'est le plus petit inconvénient du monde que de demeurer court dans un sermon ou dans une harangue ; il laisse à l'orateur ce qu'il a d'esprit, de bon sens, d'imagination, de mœurs et de doctrine; il ne lui ôte rien; mais ou ne laisse pas de s'étonner que les hommes, ayant voulu une fois y attacher une espèce de honte et de ridicule, s'exposent, par de longs et souvent d'inutiles discours, à en courir tout le risque.
Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa brièveté. Comme ils le consument à s'habiller, à manger, à dormir, à de sots discours, à se résoudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent à ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs -, ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de reste.
Il n'y a point de ministre si occupé qui ne sache perdre chaque jour deux heures de temps ; cela va loin à la fin d'une longue vie; et si le mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes, quelle perte infinie ne se fait pas dans le monde d'une chose si précieuse, et dont l'on se plaint qu'on n'a point assez !
Il y a des créatures de Dieu, qu'on appelle des hommes, qui ont une âme qui est esprit, dont toute la vie est occupée et toute l'attention est réunie à scier du marbre-, cela est bien simple, c'est bien peu de chose. 11 y en a d'autres qui s'en étonnent, mais qui sont entièrement inutiles, et qui passent le jour à ne rien faire 5 c'est encore moins que de scier du marbre.
La plupart des hommes oublient si fort qu'ils ont une âme, et se répandent en tant d'actions et d'exercices où il semble qu'elle est inutile, que l'on croit parler avantageusement de quel-
LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE
qu'un en disant qu'il pense; cet éloge même est devenu vulgaire, qui pourtant ne met cet homme qu'au-dessus du chien ou du cheval.
A quoi vous divertissez-vous? A quoi passezvous le temps? vous demandent les sots et les gens d'esprit. Si je réplique que c'est à ouvrir les yeux et à voir, à prêter l'oreille et à entendre, à avoir la santé, le repos, la liberté, ce n'est rien dire : les solides biens, les grands biens, les seuls biens ne sont pas comptés, ne se font pas sentir. Jouez-vous? Masquez- vous? il faut répondre.
Est-ce un bien pour l'homme que la liberté, si elle peut être trop grande et trop étendue, telle enfin qu'elle ne serve qu'à lui faire désirer quelque chose, qui est d'avoir moins de liberté?
La liberté n'est pas oisiveté : c'est un usage libre du temps , c'est le choix du travail et de l'exercice; être libre, en un mot, n'est pas ne rien faire, c'est être seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce qu'on ne fait point : quel bien en ce sens que la liberté !
César n'étoit point trop vieux pour penser à la conquête de l'univers l : il n'avoit point d'autre béatitude à se faire que le cours d'une belle vie, et un grand nom après sa mort : né fier, ambitieux, et se portant bien comme il faisoit, il ne pouvoit mieux employer son temps qu'à conquérir le monde. Alexandre étoit bien jeune pour un dessein si sérieux ; il est étonnant que dans ce premier âge les femmes ou le vin n'aient plus tôt rompu son entreprise.
Un jeune prince - , d'une race auguste, l'amour et l'espérance des peuples, donné du ciel pour prolonger la félicité de la terre, plus grand que ses aïeux, fils d'un héros qui est son modèle, a déjà montré à l'univers, par ses divines qualités et par une vertu anticipée, que les enfants des héros sont plus proches de l'être que les autres hommes5.
Si le monde dure seulement cent millions d'années, il est encore dans toute sa fraîcheur et ne fait presque que commencer : nous-mêmes nous touchons aux premiers hommes et aux pa-
(l) Voyez les Pensées de M. Pascal, chap. 51, où il dit le contraire. (La Bruyère.)
li) Le Dauphin, fils de Louis XIV.
(5) Contre la maxime latine et triviale. (La Bruyère.) Cette maxime ou adage est, Heroum filii no.rœ; ce qui veut dire que le6 (ils des liéros dégénèrent ordinairement de leurs pères.
triarches ; et qui pourra ne nous pas confondre avec eux dans les siècles si reculés? Mais si l'on juge par le passé de l'avenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans l'histoire! Quelles découvertes ne ferat-on point ! Quelles différentes révolutions ne doivent point arriver sur toute la face de la terre, dans les Etats et dans les empires! Quelle ignorance est la nôtre ! et quelle légère expérience que celle de six ou sept mille ans!
Il n'y a point de chemin trop long à qui marche lentement et sans se presser : il n'y a point d'avantages trop éloignés à qui s'y prépare par la patience.
Ne faire sa cour à personne, ni attendre de quelqu'un qu'il vous fasse la sienne : douce situation, âge d'or, état de l'homme le plus naturel !
Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes : la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne ; eux seuls vivent, eux seuls du moins connoissent qu'ils vivent.
Pourquoi me faire froid et vous plaindre de ce qui m'est échappé sur quelques jeunes gens qui peuplent les cours ? êtes-vous vicieux , ô Thracille ? Je ne le savois pas, et vous me l'apprenez : ce que je sais est que vous n'êtes plus jeune.
Et vous qui voulez être offensé personnellement de ce que j'ai dit de quelques grands, ne criez- vous point de la blessure d'un autre? êtes-vous dédaigneux, malfaisant, mauvais plaisant , flatteur, hypocrite ? Je l'ignorois, et ne pensois pas à vous : j'ai parlé des grands.
L'esprit de modération et une certaine sagesse dans la conduite laissent les hommes dans l'obscurité ; il leur faut de grandes vertus pour être connus et admirés, ou peut-être de grands vices.
Les hommes, sur la conduite des grands et des petits indifféremment, sont prévenus, charmés, enlevés par la réussite : il s'en faut peu que le crime heureux ne soit loué comme la vertu même, et que le bonheur ne tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale et odieuse entreprise que celle * que le succès ne sauroit justifier.
Les hommes, séduits par de belles apparences et de spécieux prétextes, goûtent aisément un
DES JUGEMENTS
projet d'ambition que quelques grands ont médité; ils en parlent avec intérêt, il leur plaît même par la hardiesse ou par la nouveauté que l'on lui impute ; ils y sont déjà accoutumés, et n'en attendent que les succès, lorsque, venant au contraire à avorter, ils décident avec confiance, et sans nulle crainte de se tromper, qu'il étoit téméraire et ne pouvoit réussir.
Il y a de tels projets1, d'un si grand éclat et d'une conséquence si vaste, qui t'ont parler les hommes si longtemps, qui font tant espérer ou tant craindre , selon les divers intérêts des peuples, que toute la gloire et toute la fortune d'un homme y sont commises. Il ne peut pas avoir paru sur la scène avec un si bel appareil pour se retirer sans rien dire ; quelques affreux périls qu'il commence à prévoir dans la suite de son entreprise , il faut qu'il l'entame ; le moindre mal pour lui est de la manquer.
Dans un méchant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme. Louez ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exagérez son habileté à se servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir à ses lins : si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part; et où. manque la prudence, trouvez la grandeur si vous le pouvez.
Un ennemi est mort2, qui étoit à la tête d'une armée formidable , destinée à passer le Rhin; il savoit la guerre, et son expérience pouvoit être secondée de la fortune : quels feux de joie a-t-on vus? quelle fête publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux et dont l'aversion devient populaire : ce n'est point précisément par les progrès qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix du peuple5 éclate à leur mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants, dès que l'on murmure dans les places que la terre enfin en est délivrée.
0 temps! ô mœurs! s'écrie Heraclite, ô malheureux siècle ! siècle rempli de mauvais exemples , où la vertu souffre, où le crime domine, où il triomphe ! Je veux être un Lycaon, un
(1) Guillaume de Nassau, prince d'Orange, qui entreprit de passer en Angleterre, d'où il a chassé le roi Jacques II, son beau-père. Il était né le 13 novembre 1650.
(-2) Le duc Charles de Lorraine, beau-frère de l'empereur Léopold Ier.
(3) Le faux bruit de la mort du prince d'Orange, qu'on croyait avoir été t «é au combat de la Boyne, Moral.
Égisthe , l'occasion ne peut être meilleure , ni les conjonctures plus favorables, si je désire du moins de fleurir et de prospérer. Un homme dit1 : « Je passerai la mer, je dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme , son héritier, de ses terres et de ses Etats ; " et comme il l'a dit, il l'a fait. Ce qu'il devoit appréhender, c'étoit le ressentiment de plusieurs rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi : mais ils tiennent pour lui; ils lui ont presque dit : « Passez la mer, dépouillez votre père2, montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume ainsi qu'un petit seigneur de son château, ou un fermier de sa métairie ; qu'il n'y ait plus de différence entre de simples particuliers et nous ; nous sommes las de ces distinctions. Apprenez au monde que ces peuples que Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous livrer, se livrer eux-mêmes à un étranger, et qu'ils ont moins à craindre de nous que nous d'eux et de leur puissance. » Qui pourroit voir des choses si tristes avec des yeux secs et une âme tranquille? Il n'y a point décharges qui n'aient leurs privilèges : il n'y a aucun titulaire qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les défendre ; la dignité royale seule n'a plus de privilège; les rois eux-mêmes y ont renoncé. Un seul, toujours bon3 et magnanime, ouvre ses bras à une famille malheureuse. Tous les autres se liguent comme pour se venger de lui et de l'appui qu'il donne à une cause qui leur est commune : l'esprit de pique et de jalousie prévaut chez eux à l'intérêt de l'honneur, de la religion et de leur Etat ; est-ce assez? à leur intérêt personnel et domestique. Il y va, je ne dis pas de leur élection, mais de leur succession, de leurs droits comme héréditaires : enfin, dans tout, l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince délivroit l'Europe4, se délivroit luimême d'un fatal ennemi, alloit jouir de la gloire d'avoir détruit un grand empire5 : il la néglige pour une guerre douteuse. Ceux qui sont nés6 arbitres et médiateurs temporisent ; et lorsqu'ils pourroient avoir déjà employé utilement leur médiation, ils la promettent. « O pâtres! continue
(1) Le prince d'Orange. (2) Le roi Jacques II.
(3) Louis XIV, qui donna retraite à Jacques H et à toute sa famille, après qu'il eut été obligé de se retirer d'Angleterre, i (i) L'empereur. (5) Le Turc. (6) Injjoceut XL
LES CARACTERES DE LA RRUYERE
Heraclite; ô rustres qui habitez sous le chaume et dans les cabanes! si les événements ne vont point jusqu'à vous, si vous n'avez point le cœur percé par la malice des hommes, si on ne parle plus d'hommes dans vos contrées, mais seulement de renards et de loups ccrviers, recevezmoi parmi vous à manger votre pain noir et à boire de l'eau de vos citernes. » ■ - . *
Petits hommes1 hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous enfermez aux foires comme géants et comme des pièces rares dont il faut acheter la vue, dès que vous allez jusques à huit pieds-, qui vous donnez sans pudeur de la hautesse et de Yéminence , qui est tout ce que l'on pourroit accorder à ces montagnes voisines du ciel, et qui voient les nuages se former au-dessous d'elles; espèces d'animaux glorieux et superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même comparaison avec l'éléphant et la baleine, approchez, hommes, répondez un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe, des loups ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe? Et vous autres, qui êtes-vous? J'entends corner sans cesse à mes oreilles, l'homme est un animal raisonnable : qui vous a passé cette définition? Sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'êtes accordée à vous-mêmes? C'est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux, vos confrères, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a de meilleur : laissez-les un peu se définir euxmêmes, et vous verrez comme ils s'oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de la nature : mais écoutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort léger et qui fait une belle descente sur la perdrix: .'Voilà un bon oiseau;» et d'un lévrier qui prend un lièvre corps à corps : » C'est un bon lévrier. » Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui courre le sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce : « Voilà un brave homme. » Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui s'affrontent, qui se mordent
(l) Les princes ligné* en faveur du prince d'Orange' contre Loui:, XIV.
et se déchirent, vous dites : « Voilà de sots animaux ; » et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous disoit que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place , qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur; ne diriez-vous pas : « Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler? » Et si les loups en faisoient de même, quels hurlements ! quelle boucherie ! Et si les uns ou les autres vous disoient qu'ils aiment la gloire , concluriez-vous de ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce? ou, après l'avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement; car avec vos seules mains que pouviez-vous vous faire les uns aux autres que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête? au lieu que vous voilà munis d'instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d'où peut couler votre sang jusqu'àladernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'en échapper. Mais comme vous devenez d'année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de vous exterminer : vous avez de petits globes * qui vous tuent tout d'un coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine; vous en avez d'autres2 plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent ; sans compter ceux3 qui, tombant sur vos toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche, l'enfant et la nourrice : et c'est là encore où gît la gloire; elle aime le remue-ménage, et elle
\\) Les balles de mousquet. (2) Les boulets de canoq. (5) Les bombes.
DES JUGEMENTS
est personne d'un grand fracas. Vous avez d'ailleurs des armes défensives, et dans les bonnes règles vous devez en guerre être habillés de fer, ce qui est sans mentir une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces célèbres que montroit autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole où il avoit trouvé le secret de les faire vivre : il leur avoit mis à chacune une salade en tête, leur avoit passé un corps de cuirasse, mis des brassards, des genouillères, la lance sur la cuisse ; rien ne leur manquoit, et en cet équipage elles aboient par sauts et par bonds dans leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont Athos : pourquoi non? une âme seroit-elle embarrassée d'animer un tel corps?elleenseroit plus au large : si cet homme avoit la vue assez subtile pour vous découvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives et défensives, que croyez-vous qu'il penseroit de petits marmousets ainsi équipés, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie, un mémorable siège, une fameuse journée? N'entendrai-je donc plus bourdonner d'autre chose parmi vous? Le monde ne se divise-t-il plus qu'en régiments et en compagnies? tout est- il devenu bataillon ou escadron? « Il a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une troisième; il a gagné une bataille, deux batailles; il chasse l'ennemi, il vainc sur mer, il vainc sur terre » : est-ce de quelqu'un de vous autres, est-ce d'un géant, d'un Aihos, que vous parlez? Vous avez surtout un homme pâle * et livide, qui n'a point sur soi dix onces de chair, et que l'on croiroit jeter à terre du moindre souffle. Il fait néanmoins plus de bruit que quatre autres et met tout en combustion ; il vient de pêcher en eau trouble uneile tout entière2; ailleurs, à la vérité, il est battu et poursuivi ; mais il se sauve par les marais et ne veut écouler ni paix ni trêve. Il a montré de bonne heure ce qu'il savoit faire, il a mordu le sein de sa nourrice3: elle en est morte, la pauvre femme; je m'entends, il suffit. En un mot, il étoit né sujet, il ne l'est plus ; au contraire, il est le maître, et ceux qu'il a domptés 4 et mis sous le joug vont à
(1) Le prince d'Orange.
(-2) L'Angleterre.
(5) Le prince d'Orange, devenu plus puissant par la couronne d'Angleterre, s'était rendu maître absolu en Hollande, et y faisait ce qu'il lui plaisait.
(4) Les Anglais.
la charrue et labourent de bon courage : ils semblent même appréhender, les bonnes gens, de pouvoir se délier un jour et devenir libres, car ils ont étendu la courroie et allongé le fouet de celui qui les fait marcher. Ils n'oublient rien pour accroître leur servitude : ils lui l'ont passer l'eau Dour se faire d'autres vassaux et s'acquérir de nouveaux domaines: il s'agit, il est vrai, de prendre son père et sa mère par les épaules et de les jeter hors de leurs maisons; et ils l'aident dans une si bonnêle entreprise. Les gens de delà de l'eau et ceux d'en deçà se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre à eux tous de jour en jour plus redoutable : les Pietés et les Saxons imposent silence aux Bataves, et ceux - ci aux Pietés et aux Saxons ; tousse peuvent vanter d'être ses humbles esclaves, et autant qu'ils le souhaitent. Mais qu'entends-je de certains personnages1 qui ont des couronnes, je ne dis pas des comtes ou des marquis, dont la terre fourmille, mais des princes et des souverains? ils viennent trouver cet homme dès qu'il a sifflé; ils se découvrent dès son antichambre, et ils ne parlent que quand on les interroge. Sont-ce là ces mêmes princes si pointilleux, si formalistes sur leurs rangs et sur leurs préséances, et qui consument pour les régler les mois entiers dans une diète? Que fera ce nouvel Arconte pour payer une si aveugle soumission et pour répondre à une si haute idée qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la gagner et en personne : si l'ennemi fait un siège, il doit le lui faire lever, et avec honte, à moins que tout l'Océan ne soit entre lui et l'ennemi : il nesauroit moins faire en faveur de ses courtisans. César2 lui même ne doit-il pas venir en grossir le nombre? Il en attend du moins d'importants services: car ou l' A rconte échouera avec ses alliés, ce qui est plus difficile qu'impossible à concevoir; ou s'il réussit et que rien ne lui résiste, le voilà tout porté, avec ses alliés jaloux de la religion et de la puissance de César, pour fondre sur lui, pour lui enlever Yaigle, et le réduire, lui et son héritier, à la fasce d'argent et aux pays héréditaires. Enfin c'en est
(1) Le prince d'Orange, à son premier retour de l'Angleterre, en 1090, vint à La Haye, où les princes ligués se rendirent, et où le duc de Bavière fut longtemps à attendre dans l'antichambre.
(2) L'empereur.
(5) Armes de la maison rt'AulWche.
LES CARACTERES DE LA BRUYERE
fait, ils se sont tous livrés à lui volontairement, à celui peut-être de qui ils dévoient se défier davantage. Ésope ne leur diroit-il pas : « La ..veut volatile d'une certaine contrée prend l'alarme et s'effraie du voisinage du lion, dont le seul rugissement lui fait peur; elle se réfugie auprès de la bête, qui lui fait parler d'accommodement et la prend sous sa protection, qui se termine enfin à les croquer tous l'un après l'autre ? »