LIVRE TROISIÈME
Du bien et du mal moral.
Ce qui n'est bien ou mal qu'à un particulier, et qui peut être le contraire à l'égard du reste
VAUVENARGUES
des hommes, ne peut être regardé en général eomme un mal ou comme un bien.
Afin qu'une chose soit regardée comme un bien par toute la société, il faut qu'elle tende à l'avantage de toute la société; et afin qu'on la regarde comme un mal, il faut qu'elle tende à sa ruine : voilà le grand caractère du bien et du mal moral.
Les hommes étant imparfaits n'ont pu se suffire à eux-mêmes ; de là la nécessité de former des sociétés. Qui dit une société dit un corps qui subsiste par l'union de divers membres et confond l'intérêt particulier dans l'intérêt général ; c'est là le fondement de toute la morale.
Mais parce que le bien commun exige de grands sacrifices, et qu'il ne peut se répandre également sur tous les hommes, la religion, qui répare le vice des choses humaines, assure des indemnités dignes d'envie à ceux qui nous semblent lésés.
Et toutefois ces motifs respectables n'étant pas assez puissants pour donner un frein à la cupidité des hommes, il a fallu encore qu'ils convinssent de certaines règles pour le bien public, fondé, à la honte du genre humain, sur la crainte odieuse des supplices ; et c'est l'origine des lois.
Nous naissons, nous croissons à l'ombre de ces conventions solennelles ; nous leur devons la sûreté de notre vie et la tranquillité qui l'accompagne. Les lois sont aussi le seul titre de nos possessions : dès l'aurore de notre vie, nous en recueillons les doux fruits, et nous nous engageons toujours à elles par des liens plus forts. Quiconque préiend se soustraire à cette autorité dont il tient tout, ne peut trouver injuste qu'elle lui ravisse tout jusqu'à la vie. Où seroit la raison qu'un particulier ose en sacrifier tant d'autres à soi seul, et que la société ne pût, par sa ruine, racheter le repos public?
C'est un vain prétexte de dire qu'on ne se doit pas à des lois qui favorisent l'inégalité des fortunes. Peuvent-elles égaler les hommes, l'industrie , l'esprit, les talents? Peuvent-elles empêcher les dépositaires de l'autorité d'en user selon leur foiblesse?
Dans cette impuissance absolue d'empêcher l'inégalité des conditions, elles fixent les droits de chacune, elles les protègent.
On suppose d'ailleurs , avec quelque raison , que le cœur des hommes se forme sur leur con-
dition. Le laboureur a souvent dans le travail de ses mains la paix et la satiété qui fuient l'orgueil des grands. Ceux - ci n'ont pas moins de désirs que les hommes les plus abjects ; ils ont donc autant de besoins : voilà dans l'inégalité une sorte d'égalité.
Ainsi on suppose aujourd'hui toutes les conditions égales ou nécessairement inégales. Dans l'une et l'autre supposition , l'équité consiste à maintenir invariablement leurs droits réciproques, et c'est là tout l'objet des lois.
Heureux qui les sait respecter comme elles méritent de l'être ! Plus heureux qui porte en son cœur celles d'un heureux naturel ! Il est bien facile de voir que je veux parler des vertus ; leur noblesse et leur excellence sont l'objet de tout ce discours : mais j'ai cru qu'il falloit d'abord établir une règle sûre pour les bien distinguer du vice. Je l'ai rencontrée sans effort dans le bien et le mal moral; je l'aurois cherchée vainement dans une moins grande origine. Dire simplement que la vertu est vertu parce qu'elle est bonne en son fonds , et le vice tout au contraire, ce n'est pas les faire connoître. La force et la beauté sont aussi de grands biens ; la vieillesse et la maladie, des maux réels ; cependant on n'a jamais dit que ce fût là vice ou vertu. Le mot de vertu emporte l'idée de quelque chose d'estimable à l'égard de toute la terre ; le vice au contraire. Or il n'y a que le bien et que le mal moral qui portent ces grands caractères. La préférence de l'intérêt général au personnel est la seule définition qui soit digne de la vertu et qui doive en fixer l'idée. Au contraire , le sacrifice mercenaire du bonheur public à l'intérêt propre est le sceau éternel du vice.
Ces divers caractères ainsi établis et suffisamment discernés , nous pouvons distinguer encore les vertus naturelles des acquises. J'appelle vertus naturelles les vertus de tempérament -, les autres sont les fruits pénibles de la réflexion. Nous mettons ordinairement ces dernières à plus haut prix, parce qu'elles nous coûtent davantage ; nous les estimons plus à nous, parce qu'elles sont les effets de notre fragile raison. Je dis: la raison elle-même n'est-elle pas un don de la nature , comme l'heureux tempérament? L'heureux tempérament exclut-il la raison? n'en est-il pas plutôt la base? Et si l'un peut nous égarer , l'autre est-elle plus infaillible?
DE L'ESPRIT HUMAIN
Je me hâte , afin d'en venir à une question plus sérieuse. On demande si la plupart des vices ne concourent pas au bien public comme les pures vertus. Qui feroit fleurir le commerce sans la vanité , l'avarice , etc. ?
En un sens cela est très vrai ; mais il faut m' accorder aussi que le bien produit par le vice est toujours mêlé de grands maux. Ce sont les lois qui arrêtent le progrès de ces désordres ; et c'est la raison, la vertu, qui le subjuguent, qui le contiennent dans certaines bornes et le rendent utile au monde.
A la vérité, la vertu ne satisfait pas sans réserve toutes nos passions; mais si nous n'avions aucun vice , nous n'aurions pas ces passions à satisfaire , et nous ferions par devoir ce qu'on fait par ambition, par orgueil, par avarice, etc. Il est donc ridicule de ne pas sentir que c'est le vice qui nous empêche d'être heureux par la vertu. Si elle est si insuffisante à faire le bonheur des hommes , c'est parce que les hommes sont vicieux ; et les vices, s'ils vont au bien , c'est qu'ils sont mêlés de vertus, de patience , de tempérance, de courage, etc. Un peuple qui n'auroit en partage que des vices courroit à sa perte infaillible.
Quand le vice peut procurer quelque grand avantage au monde, pour surprendre l'admiration , il agit comme la vertu, parce qu'elle est le vrai moyen , le moyen naturel du bien : mais celui que le vice opère n'est ni son objet ni son but. Ce n'est pas à un si beau terme que tendent ses déguisements. Ainsi le caractère distinctif de la vertu subsiste ; ainsi rien ne peut l'effacer.
Que prétendent donc quelques hommes, qui confondent toutes ces choses, ou qui nient leur réalité ? Qui peut les empêcher de voir qu'il y a des qualités qui tendent naturellement au bien du monde, et d'autres à sa destruction ? Ces premiers sentiments, élevés, courageux, bienfaisants à tout l'univers, et par conséquent estimables à l'égard de toute la terre , voilà ce que l'on nomme vertu. Et ces odieuses passions , tournées à la ruine des hommes et par conséquent criminelles envers le genre humain, c'est ce que j'appelle des vices. Qu'entendent-ils , eux , par ces noms? Cette différence éclatante du foible et du fort , du faux et du vrai , du juste et de l'injuste, etc.; leur échappe-t-elle? Mais le jour n'est pas plus sensible. Pensent-ils
que l'irréligion dont ils se piquent puisse anéantir la vertu? Mais tout leur fait voir le con-f traire. Qu'imaginent-ils donc qui leur trouble l'esprit, qui leur cache qu'ils ont eux-mêmes, parmi leurs foiblesses,des sentiments de vertu? Est-il un homme assez insensé pour douter que la santé soit préférable aux maladies? non , il n'y en a point dans le monde. Trouvet-on quelqu'un qui confonde la sagesse avec la folie? non, personne assurément. On ne voit personne non plus qui ne préfère la vérité à l'erreur, personne qui ne sente bien que le courage est différent de la crainte, et l'envie de la bonté. On ne voit pas moins clairement que l'humanité vaut mieux que l'inhumanité; qu'elle est plus aimable, plus utile, et par conséquent plus estimable -, et cependant... ô foiblesse de l'esprit humain ! il n'y a point de contradiction dont les hommes ne soient capables, dès qu'ils veulent approfondir.
N'est-ce pas le comble de l'extravagance , qu'on puisse réduire en question si le courage vaut mieux que la peur? On convient qu'il nous donne sur les hommes et sur nous-mêmes un empire naturel. On ne nie pas non plus que la puissance enferme une idée de grandeur et qu'elle soit utile. On sait encore que la peur est un témoignage de foiblesse 5 et on convient que la foiblesse est très nuisible, qu'elle jette les hommes dans la dépendance , et qu'elle prouve ainsi leur petitesse. Comment peut-il donc se trouver des esprits assez déréglés pour mettre de l'égalité dans des choses si inégales ?
Qu'entend-on par un grand génie? un esprit qui a de grandes vues , puissant , fécond , éloquent , etc. Et par une grande fortune ? un état indépendant , commode , élevé , glorieux. Personne ne dispute donc qu'il y ait de grands génies et de grandes fortunes; les caractères de ces avantages sont trop bien marqués. Ceux d'une âme vertueuse sont-ils moins sensibles ? Qui peut nous les faire confondre? Sur quel fondement ose-t-on égaler le bien et le mal? Est-ce sur ce que l'on suppose que nos vices et nos vertus sont des effets nécessaires de notre tempérament? Mais les maladies , la santé, ne sontelles pas des effets nécessaires de la même cause? Les confond-on cependant, et a-t-on jamais dit que c'étoient des chimères , qu'il n'y avoit ni santé ni maladies? Pense-t-on que tout ce qui est nécessaire n'est d'aucun mérite? Mais c'est
VAtiVfcN ARGUËS.
une nécessité en Dieu, d'être tout-puissant, éternel : la puissance et l'éternité seront-elles égales au néant? ne seront-elles plus des attributs parfaits? Quoi ! parce que la vie et la mort sont en nous des états de nécessité, n'est-ce plus qu'une même chose, indifférente aux humains? Mais peut-être que les vertus que j'ai peintes comme un sacrifice de notre intérêt propre à l'intérêt public ne sont qu'un pur effet de l'amour de nous-mêmes? Peut-être ne faisons-nous le bien que parce que notre plaisir se trouve dans ce sacrifice? Étrange objection! Parce que je me plais dans l'usage de ma vertu, en est-elle moins profitable, moins précieuse à tout l'univers, ou moins différente du vice, qui est la ruine du genre humain? Le bien où je me plais changet-il de nature ? cesse-t-il d'être bien?
Les oracles de la piété, continuent nos adversaires , condamnent cette complaisance. Est-ce à ceux qui nient la vertu à la combattre par la religion qui l'établit? Qu'ils sachent qu'un Dieu bon et juste ne peut réprouver le plaisir que lui-même attache à bien faire. Nous prohiberoit-il ce charme qui accompagne l'amour du ' bien? Lui-même nous ordonne d'aimer la vertu et sait mieux que nous qu'il est contradictoire d'aimer une chose sans s'y plaire. S'il rejette donc nos vertus, c'est quand nous nous approprions les dons que sa main nous dispense, que nous arrêtons nos pensées à la possession de ces grâces , sans aller jusqu'à leur principe ; que nous méconnoissons le bras qui répand sur nous ses bienfaits, etc.
Une vérité s'offre à moi. Ceux qui nient la réalité des vertus sont forcés d'admettre des vices. Oseroient-ils dire que l'homme n'est pas insensé et méchant? Toutefois , s'il n'y avoit que des malades , saurions-nous ce que c'est que la santé?
De la grandeur d'âme.
Après ce que nous avons dit , je crois qu'il n'est pas nécessaire de prouver que la grandeur d'âme est quelque chose d'aussi réel que la santé, etc. Il est difficile de ne pas sentir dans un homme qui maîtrise la fortune , et qui par des moyens puissants arrive à des fins élevées, qui subjugue les autres hommes par son activité, par sa patience ou par de profonds conseils ; je &s qu'il est difficile de ne pas sentir dans un
génie de cet ordre une noble réalité. Cepen dant il n'y a rien de pur et dont nous n'abusions sans peine.
La grandeur d'âme est un instinct élevé qui porte les hommes au grand, de quelque nature qu'il soit, mais qui les tourne au bien ou au mal, selon leurs passions, leurs lumières, leur éducation, leur fortune, etc. Égale à tout ce qu'il y a sur la terre de plus élevé, tantôt elle cherche à soumettre par toutes sortes d'efforts ou d'artifices les choses humaines à elle, et tantôt dédaignant ces choses, elle s'y soumet elle-même sans que sa soumission l'abaisse : pleine de sa propre grandeur, elle s'y repose en secret, contente de se posséder. Qu'elle est belle, quand la vertu dirige tous ses mouvements! mais qu'elle est dangereuse alors qu'elle se soustrait à la règle! Représentez -vous Catilina au-dessus de tous les préjugés de sa naissance, méditant de changer la face de la terre et d'anéantir le nom romain : concevez ce génie audacieux, menaçant le monde du sein des plaisirs, et formant d'une troupe de voluptueux et de voleurs un corps redoutable aux armées et à la sagesse de Rome.
Qu'un homme de ce caractère auroit porté loin la vertu s'il eût été tourné au bien ! mais les circonstances malheureuses le poussent au crime. Catilina étoit né avec un amour ardent pour les plaisirs, que la sévérité des lois aigrissoit et contraignoit ; sa dissipation et ses débauches l'engagèrent peu à peu à des projets criminels : ruiné, décrié, traversé, il se trouva dans un état où il lui étoit moins facile de gouverner la république que de la détruire ; ne pouvant être le héros de sa patrie, il en méditoit la conquête. Ainsi les hommes sont souvent portés au crime par de fatales rencontres, ou par leur situation; ainsi leur vertu dépend de leur fortune. Que manquoit-il à César, que d'être né souverain! Il étoit bon, magnanime, généreux, hardi, clément ; personne n'étoit plus capable de gouverner le monde et de le rendre heureux : s'il eût eu une fortune égale à son génie, sa vie auroit été sans tache ; mais parce qu'il s' étoit placé sur le même trône par la force, on a cru pouvoir le compter avec justice parmi les tyrans.
Cela fait sentir qu'il y a des vices qui n'ex cluent pas les grandes qualités, et par conséquent de grandes qualités qui s'éloignent de la.
DE L'ËSIMUT HUMAIN.
Gââ
vertu. Je reconnoîs cette vérité avec douleur : il est triste que la bonté n'accompagne pas toujours la force, et que l'amour de la justice ne prévale pas nécessairement dans tous les hommes et dans tout le cours de leur vie sur tout autre amour; mais non-seulement les grands hommes se laissent entraîner au vice, les vertueux même se démentent et sont inconstants dans le bien. Cependant ce qui est sain est sain, ce qui est fort est fort, etc. Les inégalités de la vertu, les foiblesses qui l'accompagnent, les vices qui flétrissent les plus belles vies, ces défauts inséparables de notre nature, mêlée si manifestement de grandeur et de petitesse, n'en détruisent pas les perfections. Ceux qui veulent que les hommes soient tout bons ou tout méchants, absolument grands ou petits, ne connoissent pas la nature. Tout est mélangé dans les hommes; tout y est limité ; elle vice même y a ses bornes.
Du courage.
Le vrai courage est une des qualités qui supposent le plus de grandeur d'âme. J'en remarque beaucoup de sortes : un courage contre la fortune, qui est philosophie ; un courage contre les misères, qui est patience; un courage à la guerre, qui est valeur; un courage dans les entreprises, qui est hardiesse; un courage fier et téméraire, qui est audace ; un courage contre l'injustice, qui est fermeté ; un courage contre le vice, qui est sévérité; un courage de réflexion, de tempérament, etc.
Il n'est pas ordinaire qu'un même homme assemble tant de qualités. Octave, dans le plan de sa fortune, élevée surdes précipices, bravoit des périls éminents; mais la mort, présente à la guerre, ébranloit son âme. Un nombre innombrable de Romains qui n'avoient jamais craint la mort dans les batailles manquoient de cet autre courage qui soumit la terre à Auguste.
On ne trouve pas seulement plusieurs sortes de courages, mais dans le même courage bien des inégalités. Brutus, qui eut la hardiesse d'attaquer la fortune de César, n'eut pas la force de suivre la sienne : il avoit formé le dessein de détruire la tyrannie avec les ressources de son seul courage, et il eut la ibiblesse de l'aban-
donner avec toutes les forces du peuple romain, faute de celte égalité de force et de sentiment qui surmonte les obstacles et la lenteur des succès.
Je voudrois pouvoir parcourir ainsi en détail toutes les qualités humaines : un travail si long ne peut maintenant m'arrêter. Je terminerai cet écrit par de courtes définitions.
Observons néanmoins encore que la petitesse est la source d'un nombre incroyable de vices : de l'inconstance, la légèreté, la vanité, i'envie, l'avarice, la bassesse, etc.; elle rétrécit, notre esprit autant que la grandeur d'âme l'élargit ; mais elle est malheureusement inséparable de l'humanité, et il n'y a point d'âme si forte qui en soit tout-à-fait exempte. Je suis mon dessein.
La probité est un attachement à toutes les vertus civiles.
La droiture est une habitude des sentiers de la vertu.
L'équité peut se définir par l'amour de l'égalité ; l'intégrité paroît une équité sans tache, et la justice une équité pratique.
La noblesse est la préférence de l'honneur à l'intérêt ; la bassesse, la préférence de l'intérêt à l'honneur.
L'intérêt est la fin de l'amour-propre; la générosité en est le sacrifice.
La méchanceté suppose un goût à faire du mal; la malignité, une méchanceté cachée; la noirceur, une méchanceté profonde.
L'insensibilité à la vue des misères peut s'appeler dureté ; s'il y entre du plaisir, c'est cruauté. La sincérité me paroît l'expression de la vérité; la franchise, une sincérité sans voiles ; la candeur une sincérité douce ; l'ingénuité, une sincérité innocente; l'innocence, une pureté sans tache.
L'imposture est le masque de la vérité; la fausseté, une imposture naturelle ; la dissimulation, une imposture réfléchie ; la fourberie, une imposture qui veut nuire; la duplicité, une imposture qui a deux faces.
La libéralité est une branche de la générosité; la bonté, un goût à faire du bien et à pardonner le mal; la clémence, une bonté envers nos ennemis.
La simplicité nous présente l'image de la vérité et de la liberté.
L'affectation est le dehors de la contrainte et
VAUVENARGUES
du mensonge : la fidélité n'est qu'un respect pour nos engagements ; l'infidélité une dérogeance ; la perfidie , une infidélité couverte et criminelle.
La bonne foi est une fidélité sans défiance et sans artifice.
La force d'esprit est le triomphe de la réflexion; c'est un instinct supérieur aux passions, qui les calme ou qui les possède ; on ne peut pas savoir d'un homme qui n'a pas les passions ardentes s'il a de la force d'esprit; il n'a jamais été dans des épreuves assez difficiles.
La modération est l'état d'une âme qui se possède ; elle naît d'une espèce de médiocrité dans les désirs et de satisfaction dans les pensées, qui dispose aux vertus civiles.
L'immodération, au contraire, est une ardeur inaltérable et sans délicatesse , qui mène quelquefois à de grands vices.
La tempérance n'est qu'une modération dans les plaisirs, et l'intempérance au contraire.
L'humeur est une inégalité qui dispose à l'impatience. La complaisance est une volonté flexible ; la douceur, un fonds de complaisance et de bonté.
La brutalité , une disposition à la colère et à la grossièreté ; l'irrésolution, une timidité à entreprendre; l'incertitude, une irrésolution à croire; la perplexité, une irrésolution inquiète.
La prudence, une prévoyance raisonnable; l'imprudence , tout au contraire .
L'activité naît d'une force inquiète ; la paresse, d'une impuissance paisible.
La mollesse est une paresse voluptueuse.
L'austérité est une haine des plaisirs, et la sévérité, des vices.
La solidité est une consistance et une égalité d'esprit; la légèreté, un défaut d'assiette et d'uniformité de passions ou d'idées.
La constance est une fermeté raisonnable dans nos sentiments; l'opiniâtreté, une fermeté déraisonnable; la pudeur, un sentiment de la difformité du vice et du mépris qui le suit.
La sagesse est la connoissance et l'affection du vrai bien ; l'humilité , un sentiment de notre bassesse devant Dieu ; la charité , un zèle de religion pour le prochain; la grâce, une impulsion surnaturelle vers le bien.
XLYI.
Du bon et du beau.
v Le terme de bon emporte quelque degré naturel de perfection; celui du beau, quelque degré d'éclat ou d'agrément. Nous trouvons l'un et l'autre terme dans la vertu, parce que sa bonté nous plaît et que sa beauté nous sert. Mais d'une médecine qui blesse nos sens, et de toute autre chose qui nous est utile, mais désagréable, nous ne disons pas qu'elle fst belle , elle n'est que bonne ; de même à l'égard des choses qui sont belles sans être utiles.
M. Crouzas1 dit que le beau naît de la variété réductible à l'unité, c'est-à-dire, d'un composé qui ne fait pourtant qu'un seul tout et qu'on peut saisir d'une vue; c'est là, selon lui, ce qui excite l'idée du beau dans l'esprit.
RÉFLEXIONS SUR DIVERS SUJETS
Sur le pyrrhonisme *.
Qui doute a une idée de la certitude, et par conséquent reconnoît quelque marque de la vérité. Mais parce que les premiers principes ne
(1) Pyrrhon, philosophe grec, vivait vers l'an 500 de l'ère chrétienne ; il chercha toute sa vie la vérité et ne voulut jamais convenir de l'avoir trouvée. C'est de lui que prirent leur nom les pyrrhoniens ou sceptiques, et la secte du pyrrhonisme. F.
peuvent se démontrer, on s'en défie ; on ne fait pas attention que la démonstration n'est qu'un raisonnement fondé sur l'évidence. Or les premiers principes ont l'évidence par eux-mêmes et sans raisonnement; de sorte qu'ils portent la marque de la certitude la plus invincible. Les pyrrhoniens obstinés affectentde douter que l'évidence soit signe de vérité; mais on leur demande : quel autre signe en désirez- vous donc?
(i) Jean-Pierre de Crouzas, mort en 1748, auteur d'un frailé sur le beau, en deux volumes. F.
RÉFLEXIONS SUR DIVERS SUJETS
Quel autre croyez-vous qu'on puisse avoir? Vous en formez-vous quelque idée ?
On leur dit aussi : Qui doute, pense ; et qui pense, est ; et tout ce qui est vrai de sa pensée l'est aussi de la chose qu'elle représente, si cette chose a l'être ou le reçoit jamais. Voilà donc déjà des principes irréfutables. Or, s'il y a quelque principe de cette nature, rien n'empêche qu'il y en ait plusieurs. Tous ceux qui porteront le même caractère auront infailliblement la même vérité; il n'en seroit pas autrement quand notre vie ne seroit qu'un songe; tous les fantômes que notre imagination pourroit nous figurer dans le sommeil, ou n'auroient pas l'être, ou l'auroient tel qu'il nous paroît. S'il existe hors de notre imagination une société d'hommes foihles, telle que nos idées nous la représentent, tout ce qui est vrai de cette société imaginaire le sera de la société réelle, et il y aura dans cette société des qualités nuisibles, d'autres estimables ou utiles, etc., et par conséquent des vices et des vertus. Oui , nous disent les pyrrhoniens; mais peut-être que cette société n'est pas. Je réponds : Pourquoi ne seroit-elle pas puisque nous sommes? Je suppose qu'il y eût là-dessus quelque incertitude bien fondée, toujours serions-nous obligés d'agir comme s'il n'y en avoit pas. Que sera-ce si cette incertitude est sensiblement supposée? Nous ne nous donnons pas à nous-mêmes nos sensations-, donc il y a quelque chose hors de nous qui nous les donne ; si elles sont fidèles ou trompeuses, si les objets qu'elles nous peignent sont des illusions ou des vérités, des réalités ou des apparences, je n'entreprendrai point de les démontrer. L'esprit de l'homme, qui ne connoît qu'imparfaitement, ne sauroit prouver parfaitement -, mais l'imperfection de ses connoissances n'est pas plus manifeste que leur réalité ; et s'il leur manque quelque chose pour la conviction du côté du raisonnement, l'instinct le supplée avec usure. Ce que la réflexion trop foible n'ose décider, le sentiment nous force de le croire. S'il est quelque pyrrhonien réel et parfait parmi les hommes, c'est dans l'ordre des intelligences un monstre qu'il faut plaindre. Le pyrrhonisme parfait est le délire de la raison, et la production la plus ridicule de l'esprit humain.
MORM .
Sur la nature et la coutume.
Les hommes s'entretiennent volontiers de la force de la coutume, des effets de la nature ou de l'opinion : peu en parlent exactement. Les dispositions fondamentales et originelles de chaque être forment ce qu'on appelle sa nature. Une longue habitude peut modifier ces dispositions primitives; et telle est quelquefois sa force, qu'elle leur en substitue de nouvelles plus constantes, quoique absolument opposées, de sorte qu'elle agit ensuite comme cause première, et fait le fondement d'un nouvel être ; d'où est venue cette conclusion très littérale, qu'elle étoit une seconde nature ; et cette autre pensée plus hardie de Pascal, que ce que nous prenons pour la nature n'est souvent qu'une première coutume ; deux maximes très véritables. Toutefois, avant qu'il y eût une première coutume, notre âme existoit, et avoit ses inclinations qui fondoient sa nature, et ceux qui réduisent tout à l'opinion et à l'habitude ne comprennent pas ce qu'ils disent; toute coutume suppose antérieurement une nature, toute erreur une vérité. Il est vrai qu'il est difficile de distinguer les principes de cette première nature de ceux de l'éducation ; ces principes sont en si grand nombre et si compliqués que l'esprit se perd à les suivre, et il n'est pas moins malaisé de démêler ce que l'éducation a épuré ou gâté dans le naturel. On peut remarquer seulement que ce qui nous reste de notre première nature est plus véhément et plus fort que ce qu'on acquiert par étude, par coutume et par réflexion , parce que l'effet de l'art est d'affoiblir, lors même qu'il polit et qu'il corrige ; de sorte que nos qualités acquises sont en même temps plus parfaites et plus défectueuses que nos qualités naturelles. Et cette foiblesse de l'art ne procède pas seulement de la résistance trop forte que fait la nature, mais aussi de la propre imperfection de ses principes, ou insuffisants ou mêlés d'erreur. Sur quoi cependant je remarque^u'à l'égard des lettres, l'art est supérieur au génie de beaucoup d'artistes qui, ne pouvant atteindre la hauteur des règles et les mettre toutes en œuvre, ni rester dans leur caractère qu'ils trouvent trop bas, ni arriver au beau naturel, demeurent dans un milieu insupportable qui est l'enflure et l'affectation, et ne suivent ni l'art
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ni la nature. La longue habitude leur rend propre ce caractère forcé ; et à mesure qu'ils s'éloignent davantage de leur naturel, ils croient élever la nature, don incomparable, qui n'appartient qu'à ceux que la nature même inspire avec le plus de force. Mais telle est l'erreur qui les flatte ; et malheureusement rien n'est plus ordinaire que de voir les hommes se former par étude et par coutume un instinct particulier et s'éloigner ainsi autant qu'ils peuvent des lois générales et originelles de leur être, comme si la nature n'avoit pas mis entre eux assez de différences, sans y en ajouter par l'opinion. De là vient que leurs jugements se rencontrent si rarement. Les uns disent : » Cela est dans la nature *u hors de la nature » , et les autres tout au contraire. Il y en a qui rejettent, en fait de style, Ses transitions soudaines des Orientaux et les /ublimes hardiesses de Bossuet ; l'entbousiasme même de la poésie ne les émeut pas, ni sa force et son harmonie, qui charment avec tant de puissance ceux qui ont de l'oreille et du goût. Ils regardent ces dons de la nature, si peu ordinaires, comme des inventions forcées et des jeux d'imagination, tandis que d'aulresadmirent l'emphase comme le caractère et le modèle d'un beau naturel. Parmi ces variétés inexplicables de la nature ou de l'opinion, je crois que la coutume dominante peut servir de guide à ceux qui se mêlent d'écrire, parce qu'elle vient de la nature dominante des esprits, ou qu'elle la plie à ses rfgles, et forme le goût et les mœurs : de sorte qu'il est dangereux de s'en écarter, lors même qu'elle nous paroît manifestement vicieuse. II n'appartient qu'aux hommes extraordinaires de ramener les autres au vrai et de les assujettir à leur génie particulier; mais ceux qui concluroient de là que tout est opinion, et qu'il n'y a ni nature ni coutume plus parfaite l'une que l'autre par son propre fonds, seroient les plus inconséquents de tous les hommes.
Nulle jouissance sans action.
Ceux qui considèrent sans beaucoup de réflexion les agitations et les misères de la vie humaine en accusent notre activité trop empressée, et ne cessent de rappeler les hommes au repos et à jouir d'eux-mêmes. Ils ignorent que a. jouissance est le fruit et la récompense du
travail; qu'elle est elle-même une action; qu'on ne sauroit jouir qu'autant que l'on agit, et que notre âme enfin ne se possède véritablement que lorsqu'elle s'exerce tout entière. Ces faux philosophes s'empressent à détourner l'homme de sa fin et à justifier l'oisiveté ; mais la nature vient à notre secours dans ce danger. L'oisiveté nous lasse plus promptement que le travail et nous rend à l'action, détrompés du néant de ses promesses ; c'est ce qui n'est pas échappé aux modérateurs dé systèmes, qui se piquent de balancer les opinions des philosophes et de prendre un juste milieu. Ceux-ci nous permettent d'agir, sous condition néanmoins de régler notre activité, et de déterminer selon leurs vues la mesure et le choix de nos occupations ; en quoi ils sont peut-être plus inconséquents que les premiers ; car ils veulent nous faire trouver notre bonheur dans la sujétion de notre esprit , effet purement surnaturel et qui n'appartient qu'à la religion, non à la raison. Mais il est des erreurs que la prudence ne veut pas qu'on approfondisse.
De la certitude des principes.
Nous nous étonnons de la bizarrerie de certaines modes et de la barbarie des duels ; nous triomphons encore sur le ridicule de quelques coutumes, et nous en faisons voir la force. Nous nous épuisons sur ces choses comme sur des abus uniques, et nous sommes environnés de préjugés sur lesquels nous nous reposons avec une entière assurance. Ceux qui portent plus loin leur vue remarquent cet aveuglement, et, entrant là-dessus en défiance des plus grands principes, concluent que tout est opinion ; mais ils montrent à leur tour par là les limites de leur esprit. L'être et la vérité n'étant, de leur aveu, qu'une même chose sous deux expressions, il faut tout réduire au néant ou admettre des vérités indépendantes de nos conjectures et de nos frivoles discours. Or, s'il y a des vérités réelles, comme il me paroît hors de doute, il s'ensuit qu'il y a des principes qui ne peuvent être arbitraires; la difficulté,je l'avoue, est à les connoîlre ; mais pourquoi la même raison qui nous fait discerner le faux ne pour- ( roit-elle nous conduire jusqu'au vrai? L'ombre est-elle plus sensible que le corps, l'apparence
RÉFLEXIONS SUR DIVERS SUJETS
que la réalité? Que connoissons-nous d'obscur par sa nature, sinon l'erreur? que connoissonsnous d'évident, sinon la vérité? N'est-ce pas l'évidence de la vérité qui nous fait discerner le faux, comme le jour marque les ombres? Et qu'est-ce en un mot que la connoissance d'une erreur, sinon la découverte d'une vérité? Toute privation suppose nécessairement une réalité ; ainsi la certitude est démontrée par le doute, la science par l'ignorance, et la vérité par l'erreur.
Du défaut de la plupart des choses.
Le défaut de la plupart des choses dans la poésie, la peinture, l'éloquence, le raisonnement, etc., c'est de n'être pas à leur place. De là le mauvais enthousiasme ou l'emphase dans le discours, les dissonances dans la musique , la confusion dans les tableaux, la fausse politesse dans le monde, ou la froide plaisanterie. Qu'on examine la morale même ! la profusion n'est-elle pas aussi le plus souvent une générosité hors de sa place ; la vanité, une hauteur hors de sa place ; l'avarice, une prévoyance hors de sa place ; la témérité, une valeur hors de sa place, etc. ? La plupart des choses ne sont fortes ou foibles, vicieuses ou vertueuses, dans la nature ou hors de la nature, que par cet endroit; on ne laisseroit rien à la plupart des hommes si l'on retranchoit de leur vie tout ce qui n'est pas à sa place, et ce n'est pas en tous défaut de jugement, mais impuissance d'assortir les choses.
De l'âme.
Il sert peu d'avoir de l'esprit lorsqu'on n'a point d'âme. C'est l'àme qui forme l'esprit et qui lui donne l'essor; c'est elle qui domine dans les sociétés, qui fait les orateurs, les négociateurs, les ministres, les grands hommes, los conquérants. Voyez comme on vit dans le monde. Oui prime chez les jeunes gens, chez les femmes, chez les vieillards, chez les hommes de tous les états, dans les cabales et dans les partis? Qui nous gouverne nous-mêmes? est-ce l'esprit ou le cœur? Faute de faire cette réflexion, nous nous étonnons de l'élévation de quelques hommes ou de l'obscurité de quelques
autres, et nous attribuons à la fatalité ce dont nous trouverions plus aisément la cause dans leur caractère ; mais nous ne pensons qu'à l'esprit, et point aux qualités de l'âme. Cependant c'est d'elle avant tout que dépend notre destinée; on nous vante en vain les lumières d'une belle imagination : je ne puis ni estimer, ni aimer, ni haïr, ni craindre ceux qui n'ont que de l'esprit.
Des romans.
Le faux en lui-même nous blesse et n'a pas de quoi nous toucher. Que croyez-vous qu'on cherche si avidement dans les fictions? l'image d'une vérité vivante et passionnée.
Nous voulons de la vraisemblance dans les fables mêmes, et toute fiction qui ne peint pas la nature est insipide.
Il est vrai que l'esprit de la plupart des hommes a si peu d'assiette qu'il se laisse entraîner au merveilleux, surpris par l'apparence du grand ; mais le faux, que le grand leur cache dans le merveilleux, les dégoûte au moment qu'il se laisse sentir; on ne relit point un roman.
J'excepte les gens d'une imagination frivole et déréglée, qui trouvent dans ces sortes de lectures l'histoire de leurs pensées et de leurs chimères. Ceux-ci, s'ils s'attachent à écrire dans ce genre, travaillent avec une facilité que rien n'égale; car ils portent la matière de l'ouvrage dans leur fonds ; mais de semblables puérilités n'ont pas leur place dans un esprit sain ; il ne peut les écrire ni les lire.
Lors donc que les premiers s'attachent aux fantômes qu'on leur reproche, c'est parce qu'ils y trouvent une image des illusions de leur esprit, et par conséquent quelque chose qui tient à la vérité à leur égard ; et les autres qui les rejettent, c'est parce qu'ils n'y reconnoissent pas le caractère de leurs sentiments ; tant il est manifeste de tous les côtés , que le faux connu nous dégoûte et que nous ne cherchons tous ensemble que la vérité et la nature.
Contre la médiocrité.
Si l'on pouvoit dans la médiocrité n'être ni glorieux, ni timide, ni envieux, ni flatteur, ni
VAUVENARGUES
préoccupé des besoins et des soins de son état, lorsque le dédain et les manières de tout ce qui nous environne concourent à nous abaisser ! si l'on savoit alors s'élever, se sentir, résister à la multitude!... Mais qui peut soutenir son esprit et son cœur au-dessus de sa condition? qui peut se sauver des foiblesses que la médiocrité traîne avec soi ?
Dans les conditions éminentes, la fortune au moins nous dispense de fléchir devant ses idoles. Elle nous dispense de nous déguiser, de quitter notre caractère, de nous absorber dans les riens ; elle nous élève sans peine au-dessus de la vanité et nous met au niveau du grand, et si nous sommes nés avec quelques vertus, les moyens et les occasions de les employer sont en nous.
Enfin, de même qu'on ne peut jouir d'une grande fortune avec une âme basse et un petit génie, on ne sauroit jouir d'un grand génie ni d'une grande âme dans une fortune médiocre.
Sur la noblesse.
La noblesse est un héritage, comme l'or et les diamants. Ceux qui regrettent que la considération des grands emplois et des services passe au sang des hommes illustres accordent davantage aux hommes riches, puisqu'ils ne contestent pas à leurs neveux la possession de leur fortune bien ou mal acquise. Mais le peuple en juge autrement ; car, au lieu que la fortune des gens riches se détruit par la dissipation de leurs enfants, la considération de la noblesse se conserve après que la mollesse en a souillé la source. Sage institution qui, pendant que le prix de l'intérêt se consume et s'appauvrit, rend la récompense de la vertu éternelle et ineffaçable!
Qu'on ne nous dise donc plus que la mémoire d'un mérite doit céder à des vertus vivantes. Qui mettra le prix au mérite? C'est sans doute à cause de cette difficulté que les grands, qui ont de la hauteur, ne se fondent que sur leur naissance, quelque opinion qu'ils aient de leur génie. Tout cela est très raisonnable, si l'on excepte de la loi commune de certains talents qui sont trop au-dessus des règles.
Sur la fortune.
Ni le bonheur ni le mérite seul ne font l'élévation des hommes. La fortune suit l'occasion qu'ils ont d'employer leurs talents. Mais il n'y a peut-être point d'exemple d'un homme à qui le mérite n'ait servi pour sa fortune ou contre l'adversité ; cependant la chose à laquelle un homme ambitieux pense le moins, c'est à mériter sa fortune. Un enfant veut être évêque, veut être roi, conquérant, et à peine il connoît l'étendue de ces noms. Voilà la plupart des hommes ; ils accusent continuellement la fortune de caprice, et ils sont si foibles qu'ils lui abandonnent la conduite de leurs prétentions, et qu'ils se reposent sur elle du succès de leur ambition.
Contre la vanité.
La chose du monde la plus ridicule et la plus inutile, c'est de vouloir prouver qu'on est aimable ou que l'onade l'esprit. Les hommes sont fort pénétrants sur les petites adresses qu'on emploie pour se louer ; et soit qu'on leur demande leur suffrage avec hauteur, soit qu'on tâche de les surprendre, ils se croient ordinairement en droit de refuser ce qu'il semble qu'on ait besoin de tenir d'eux. Heureux ceux qui sont nés modestes, et que la nature a remplis d'une noble et sage confiance ! Rien ne présente les hommes si petits à l'imagination, rien ne les fait paroitre si foibles que la vanité. Il semble qu'elle soit le sceau de la médiocrité ; ce qui n'empêche pas qu'on ait vu d'assez grands génies accusés de cette foiblesse , le cardinal de Retz, Montaigne, Cicéron, etc. Aussi leur a-t-on disputé le titre de grands hommes, et non sans beaucoup de raison.
Ne point sortir de son caractère.
Lorsqu'on veut se mettre à la portée des autres hommes, il faut prendre garde d'abord à ne pas sortir de la sienne ; car c'est un ridicule insupportable et qu'ils ne nous pardonnent point. C'est aussi une vanité mal entendue de croire que l'on peut jouer toute sorte de personnages, et d'être toujours travesti. Tout homme qui n'est pas dans son véritable caractère n'est
RÉFLEXIONS SUR DIVERS SUJETS
pas dans sa force-, il inspire la défiance, et blesse par l'affectation de cette supériorité. Si vous le pouvez, soyez simple, naturel, modeste, uniforme ; ne parlez jamais aux hommes que de choses qui les intéressent et qu'ils puissent aisément entendre; ne les primez point avec faste; ayez de l'indulgence pour tous leurs défauts, de la pénétration pour leurs talents, des égards pour leurs délicatesses et leurs préjugés, etc. Voilà peut-être comme un homme supérieur se monte naturellement et sans effort à la portée de chacun. Ce n'est pas la marque d'une grande habileté d'employer beaucoup de finesse; c'est l'imperfection de la nature qui est l'origine de l'art.
Du pouvoir de l'activité.
Qui considérera d'où sont partis la plupart des ministres verra ce que peut le génie, l'ambition et l'activité. Il faut laisser parler le monde et souffrir qu'il donne au hasard l'honneur de toutes les fortunes, pour autoriser sa mollesse. La nature a marqué à tous les hommes, dans leur caractère, la route naturelle de leur vie, et personne n'est ni tranquille, ni sage, ni bon, ni heureux, qu'autant qu'il connoît son instinct et le suit bien fidèlement. Que ceux qui sont nés pour l'action suivent donc hardiment le leur ; l'essentiel est de faire bien : s'il arrive qu'après cela le mérite soit méconnu et le bonheur seul honoré, il faut pardonner à l'erreur. Les hommes ne sentent les choses qu'au degré de leur esprit et ne peuvent aller plus loin. Ceux qui sont nés médiocres n'ont point de mesures pour des qualités supérieures : la réputation leur impose plus que le génie, la gloire plus que la vertu ; au moins ont-ils besoin que le nom des choses les avertisse et réveille leur attention.
Sur la dispute.
Où vous ne voyez pas le fond des choses, ne parlez jamais qu'en doutant et en proposant vos idées. C'est le propre d'un raisonneur de prendre feu sur les affaires politiques, ou sur tel autre sujet dont on ne sait pas les principes; c'est son triomphe, parce qu'il n'y peut être confondu.
Il y a des hommes avec qui j'ai fait vœu de
n'avoir jamais de dispute : ceux qui ne parlent que pour parler ou décider, les sophistes, les ignorants, les dévots et les politiques. Cependant tout peut être utile, il ne faut que se posséder.
Sujétion de l'esprit de l'homme.
Quand on est au cours des grandes affaires, rarement tombe-t-on à de certaines petitesses : les grandes occupations élèvent et soutiennent l'âme ; ce n'est donc pas merveille qu'on y fasse bien. Au contraire, un particulier qui a l'esprit naturellement grand se trouve resserré et à l'étroit dans une fortune privée ; et comme il n'y est pas à sa place, tout le blesse et lui fait violence; parce qu'il n'est pas né pour les petites choses, il les traite moins bien qu'un autre, ou elles le fatiguent davantage, et Une lui est pas possible, dit Montaigne, de ne leur donner que l'attention qu'elles méritent, ou de s'en retirer à sa volonté ; s'il fait tant que de s'y livrer, elles l'occupent tout entier et l'engagent à des petitesses dont il est lui-même surpris. Telle est la foiblesse de l'esprit humain, qui se manifeste encore par mille autres endroits, et qui fait dire à Pascal1 : «L'esprit du plus grand homme « du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit « sujet à être troublé par le moindre tintamarre « qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit « d'un canon pour empêcher ses pensées ; il ne « faut que le bruit d'une girouette ou d'une pou- « lie. Ne vous étonnez pas, continue-t-il, s'il ne « raisonne pas bien à présent : une mouche bour- « donne à ses oreilles ; c'en est assez pour le ren- « dre incapable de bon conseil. Si vous voulez « qu'il trouve la vérité, chassez cet animal qui « tient sa raison en échec et trouble cette puis- « santé intelligence qui gouverne les villes et les « royaumes. » Rien n'est plus vrai sans doute que cette pensée; mais il est vrai aussi, de l'aveu de Pascal, que cette même intelligence, qui est si foible, gouverne les villes et les royaumes; aussi le même auteur remarque que, plus on approfondit l'homme, plus on y démêle de foiblesse et de grandeur ; et c'est lui qui dit encore dans un autre endroit2, après Montaigne : « Cette duplicité de l'homme est si visi- « ble qu'il y en a qui ont cru que nous avions
(1) Pensées de Pascal, Ire partie, art. VI, Pensée XII. B.
(2) Pensées de Pascal, IIe partie, art. v, Pensée V. B.
VAUVENARGUES
« deux âmes * : un sujet simple paroissant inca- « pable de telles et si soudaines variétés, d'une « présomption démesurée à un horrible abatte- « ment du cœur. » Rassurons-nous donc sur la foi de ces grands témoignages, et ne nous laissons pas abattre au sentiment de nos foiblesses jusqu'à perdre le soin irréprochable de la gloire et l'ardeur de la vertu.
On ne peut être dupe de la vertu.
Que ceux qui sont nés pour l'oisiveté et la mollesse y meurent et s'y ensevelissent, je ne prétends pas les troubler; mais je parle au reste des hommes, et je dis : On ne peut être dupe de la vraie vertu ; ceux qui l'aiment sincèrement y goûtent un secret plaisir et souffrent à s'en détourner : quoi qu'on fasse aussi pour la gloire, jamais ce travail n'est perdu, s'il tend à nous en rendre dignes. C'est une chose étrange que tant d'hommes se défient de la vertu et de la gloire, comme d'une route hasardeuse, et qu'ils regardent l'oisiveté comme un parti sûr et solide. Quand même le travail et le mérite pourroient nuire à notre fortune, il y auroit toujours à gagner à les embrasser. Que sera-ce s'ils y concourent? Si tout finissoit par la mort, ce seroit une extravagance de ne pas donner toute notre application à bien disposer notre vie, puisque nous n'aurions que le présent; mais nous croyons un avenir et l'abandonnons au hasard • cela est bien plus inconcevable. Je laisse tout devoir à part, la morale et la religion, et je demande : L'ignorance vaut-elle mieux que la science, la paresse que l'activité, l'incapacité que les talents? Pour peu que l'on ait de raison, on ne met point ces choses en parallèle2. Quelle honte donc de choisir ce qu'il y a de l'extravagance à égaler ? S'il faut des exemples pour nous décider , d'un côté Coligny, Turenne, Bossuet, Richelieu, Fénélon, etc.; de l'autre, les gens à la mode, les gens du bel air, ceux qui passent toute leur vie dans la dissipation et les plaisirs. Comparons ces deux
(1) C'est Platon, qui admettait deux âmes, l'une non engendrée par Dieu , qui n'est qu'une faculté Imaginative , privée d'ordre et de raison; l'autre engendrée et disposée par Dieu, qui l'a établie maîtresse et ordonnatrice du monde qu'il a formé. Voyez Plutarque, de la Création de l'àme. F.
(-2) Lorsque Vauvenargues écrivait , J.-J. Rousseau n'avait point encore soutenu ses brillants paradoxes. V.
genres d'hommes , et voyons ensuite auquel d'eux nous aimerions mieux ressembler.
Sur la familiarité.
II n'est point de meilleure école ni plus nécessaire que la familiarité. Un homme qui s'est retranché toute sa vie dans un caractère réservé, fait les fautes les plus grossières lorsque les occasions l'obligent d'en sortir et que les affaires l'engagent. Ce n'est que par la familiarité que l'on guérit de la présomption, de la timidité, delà sotte hauteur; ce n'est que dans un commerce libre et ingénu qu'on peut bien connoitre les hommes, qu'on se tâte, qu'on se démêle et qu'on se mesure avec eux ; là on voit l'humanité nue avec toutes ses foiblesses et toutes ses forces ; là se découvrent les artifices dont on s'enveloppe pour imposer en public; là paroît la stérilité de notre esprit, la violence et la petitesse de notre amour-propre, l'imposture de nos vertus.
Ceux qui n'ont pas le courage de chercher la vérité dans ces rudes épreuves, sont profondément au-dessous de tout ce qu'il y a de grand ; surtout c'est une chose basse que de craindre la raillerie, qui nous aide à fouler aux pieds notre amour-propre, et qui émousse, par l'habitude de souffrir, ses honteuses délicatesses.
Nécessité de faire des fautes.
Il ne faut pas être timide de peur de faire des fautes ; la plus grande faute de toutes est de se priver de l'expérience. Soyons très persuadés qu'il n'y a que les gens foibles qui aient cette crainte excessive de tomber et de laisser voir leurs défauts ; ils évitent les occasions où ils pourroient broncher et être humiliés ; ils rasent timidement la terre, n'osent rien donner au hasard et meurent avec toutes leurs foiblesses, qu'ils n'ont pu cacher. Qui voudra se former au grand doit risquer de faire des fautes, et ne pas s'y laisser abattre ni craindre de se découvrir ; ceux qui pénétreront ses foibles tâcheront de s'en prévaloir, mais ils le pourront rarement. Le cardinal de Retz disoit à ses principaux domestiques : « Vous êtes deux ou trois « à qui j'ai pu me dérober; mais j'ai si bien éta- «« bli ma réputation, et par vous-mêmes, qu'il
RÉFLEXIONS SUR DIVERS SUJETS
« vous seroit impossible de me nuire quand vous « le voudriez * . » Il ne mentoit pas : son historien rapporte qu'il s'étoit battu avec un de ses écuyers qui l'avoit accablé de coups, sans qu'une aventure si humiliante pour un homme de ce caractère et de ce rang ait pu lui abattre le cœur ou faire aucun tort à sa gloire ; mais cela n'est pas surprenant : combien d'hommes déshonorés soutiennent par leur seule audace la conviction publique de leur infamie et font face à toute la terre ! Si l'effronterie peut autant, que ne fera pas la constance? Le courage surmonte tout.
Sur la libéralité.
Un homme très jeune peut se reprocher comme une vanité onéreuse et inutile la secrète complaisance qu'il a à donner. J'ai eu cette crainte moi-même avant de connoître le monde ; quand j'ai vu l'étroite indigence où vivent la plupart des hommes et l'énorme pouvoir de l'intérêt sur tous les cœurs, j'ai changé d'avis, et j'ai dit : Voulez-vous que tout ce qui vous environne vous montre un visage content, vos enfants, vos domestiques, votre femme, vos amis et vos ennemis? soyez libéral. Voulez- vous conserver impunément beaucoup de vices2? avez-vous besoin qu'on vous pardonne des mœurs singulières ou des ridicules? voulez- vous rendre vos plaisirs faciles, et faire que les hommes vous abandonnent leur conscience, leur honneur, leurs préjugés, ceux même dont ils font plus de bruit ? tout cela dépendra de vous. Quelque affaire que vous ayez, et quels que puissent être les hommes avec qui vous voulez traiter, vous ne trouverez rien de difficile si vous savez donner à propos. L'économe qui a des vues courtes n'est pas seulement en garde contre ceux
(1) Guy Joly, conseiller au Chàtelet , rapporte en effet dans ses Mémoires que, lorsqu'il reprochait au cardinal sa vie licencieuse, ce prélat lui fit cette réponse. F.
(2) Dans cet article, Vauvenargues semblerait mettre au nombre des avantages de la libéralité le droit de conserver impunément beaucoup de vices; ce qui n'est ni ne peut être son projet , comme ou peut s'en convaincre par la pureté du reste de sa morale. Mais ayant à démontrer les avantages que procure la libéralité, il a voulu commencer par démontrer le pouvoir qu'elle a de tout obteuir des hommes , et n'a pas assez distingué ce qui sert de preuve de son pouvoir d'avec la démonstration de ses avantages. S.
qui peuvent le tromper, il appréhende aussi d'être dupe de lui-même : s'il achète quelque plaisir qu'il lui eût été impossible de se procurer autrement, il s'en accuse aussitôt comme d'une foiblesse ; lorsqu'il voit un homme qui se plaît à faire louer sa générosité et à surpayer les services, il le plaint de cette illusion. « Croyezvous de bonne foi, lui dit-il, qu'on vous en ait plus d'obligation? » Un misérable se présente à lui, qu'il pourroit soulager et combler de joie à peu de frais ; il en a d'abord compassion, et puis il se reprend, et pense : « C'est un homme que je ne verrai plus. » Un autre malheureux s'offre encore à lui et il fait le même raisonnement. Ainsi toute sa vie se passe sans qu'il trouve l'occasion d'obliger personne, de se faire aimer, d'acquérir une considération utile et légitime : il est défiant et inquiet, sévère à lui-même et aux siens, père et maître dur et fâcheux ; les détails frivoles de son domestique le brouillent1 comme les affaires les plus importantes, parce qu'il les traite avec la même exactitude : il ne pense pas que ses soins puissent être mieux employés, incapable de concevoir le prix du temps, la réalité du mérite et l'utilité des plaisirs.
Il faut avouer ce qui est vrai : il est difficile, surtout aux ambitieux, de conduire une fortune médiocre avec sagesse et de satisfaire en même temps des inclinations libérales, des besoins présents, etc. ; mais ceux qui ont l'esprit véritablement élevé se déterminent, selon l'occurrence, par des sentiments où la prudence ordinaire ne sauroit atteindre : je vais m'expliquer. Un homme né vain et paresseux, qui vit sans dessein et sans principes, cède indifféremment à toutes ses fantaisies, achète un cheval trois cents pistoles, qu'il laisse pour cinquante quelques mois après, donne dix louis à un joueur de gobelets qui lui a montré quelques tours, et se fait appeler en justice par un domestique qu'il a renvoyé injustement et auquel il refuse de payer des avances faites à son service.
Quiconque a naturellement beaucoup de fantaisies a peu de jugement, et l'âme probablement foible. Je méprise autant que personne des hommes de ce caractère ; mais je dis hardiment aux autres : Apprenons à subordonner les petits intérêts aux grands, même éloignés, et faisons généreusement et sans compter tout le
i(l) Expression familière et négligée pour le troublent, s.
Dien qui tente nos cœurs : on ne peut être dupe d'aucune vertu.
Maxime de Pascal expliquée.
« Le peuple et les habiles composent pour « l'ordinaire le train du monde; les autres le mé- « prisent et en sont méprisés1 : » maxime admira- Lie de Pascal, mais qu'il faut bien entendre. Qui croiroit que Pascal a voulu dire que les habiles doivent vivre dans l'inapplication et la mollesse, etc., condamneroit toute la vie de Pascal par sa propre maxime ; car personne n'a moins vécu comme le peuple que Pascal à ces égards : donc le vrai sens de Pascal , c'est que tout homme qui cherche à se distinguer par des apparences singulières, qui ne rejette pas les maximes vulgaires parce qu'elles sont mauvaises, mais parce qu'elles sont vulgaires; qui s'attache à des sciences stériles, purement curieuses et de nul usage dans le monde ; qui est pourtant gonflé de cette fausse science et ne peut arriver à la véritable ; un tel homme, comme il ledit plus haut, trouble le monde et juge plus mal que les autres. En deux mots, voici sa pensée expliquée d'une autre manière: Ceux qui n'ont qu'un esprit médiocre ne pénètrent pas jusqu'au bien ou jusqu'à la nécessité qui autorise certains usages, et s'érigent mal à propos en réformateurs de leur siècle ; les habiles mettent à profit la coutume bonne ou mauvaise, abandonnent leur extérieur aux légèretés de la mode, et savent se proportionner au besoin de tous les esprits.
L'esprit naturel et le simple.
L'esprit naturel et le simple peuvent en mille manières se confondre et ne sont pas néanmoins toujours semblables. On appelle esprit naturel un instinct qui prévient la réflexion et se caractérise par la promptitude et par la vérité du sentiment. Cette aimable disposition
(1) Pensées de Pascal,!™ partie, arl. VI, Pensée XXV. B.
prouve moins ordinairement une grande sagacité qu'une âme naturellement vive et sincère, qui ne peut retenir ni farder sa pensée, et la produit toujours avec la grâce d'un secret échappé à la franchise. La simplicité est aussi un don de l'âme qu'on reçoit immédiatement de la nature et qui en porte le caractère ; elle ne suppose pas nécessairement l'esprit supérieur, mais il est ordinaire qu'elle l'accompagne ; elle exclut toute sorte de vanités et d'affectations, témoigne un esprit juste, un cœur noble, un sens droit, un naturel riche et modeste, qui peut tout puiser dans son fonds et ne veut se parer de rien. Ces deux caractères comparés ensemble, je crois sentir que la simplicité est la perfection de l'esprit naturel; et je ne suis plus étonné de la rencontrer si souvent dans les grands hommes; les autres ont trop peu de fonds et trop de vanité pour s'arrêter dans leur propre sphère qu'ils sentent si petite et si bornée.
Du bonheur.
Quand on pense que le bonheur dépend beaucoup du caractère, on a raison; si on ajoute que la fortune y est indifférente, c'est aller trop loin ; il est faux encore que la raison n'y puisse rien, ou qu'elle y puisse tout.
On sait que le bonheur dépend aussi des rapports de notre condition avec nos passions : on n'est pas nécessairement heureux par l'accord de ces deux parties; mais on est toujours malheureux par leur opposition et par leur contraste : de même la prospérité ne nous satisfait pas infailliblement; mais l'adversité nous apporte un mécontentement inévitable.
Parce que notre condition naturelle est misérable, il ne s'ensuit pas qu'elle le soit également pour tous, qu'il n'y ait pas dans la même vie des temps plus ou moins agréables, des degrés de bonheur et d'affliction ; donc les circonstances différentes décident beaucoup ; et on a tort de condamner les malheureux comme incapables, par leur caractère, de bonheur.
CONSEILS A UN JEUNE HOMME
Sur les conséquences de la conduite.
Que je serai fâché, mon cher ami, si vojis adoptez des maximes qui puissent vous nuire ! Je vois avec regret que vous abandonnez par complaisance tout ce que la nature a mis en vous. Vous avez honte de votre raison, qui devroit faire honte à ceux qui en manquent. Vous vous défiez de la force et de la hauteur de votre âme, et vous ne vous défiez pas des mauvais exemples. Vous êtes-vous donc persuadé qu'avec un esprit très ardent et un caractère élevé, vous puissiez vivre honteusement dans la mollesse comme un homme fou et frivole? Et qui vous assure que vous ne serez pas même méprisé dans cette carrière, étant né pour une autre? Vous vous inquiétez trop des injustices que l'on peut vous faire et de ce qu'on pense de vous. Qui auroit cultivé la vertu, qui auroit tenté ou sa réputation ou sa fortune par des voies hardies, s'il avoit attendu que les louanges l'y encourageassent? Les hommes ne se rendent d'ordinaire sur le mérite d'autrui qu'à la dernière extrémité. Ceux que nous croyons nos amis sont assez souvent les derniers à nous accorder leur aveu. On a toujours dit que personne n'a créance parmi les siens; pourquoi? parce que les plus grands hommes ont eu leurs progrès comme nous. Ceux qui les ont connus dans les imperfections de leurs commencements, se les représentent toujours dans cette première foiblesse et ne peuvent souffrir qu'ils sortent de l'égalité imaginaire où ils se croyoient avec eux ; mais les étrangers sont plus justes, et enfin le mérite et le courage triomphent de tout.
Sur ce que les femmes appellent un homme aimable.
Êtes-vous bien aise de savoir, mon cher ami, ce que bien des femmes appellent quelquefois un homme aimable? C'est un homme que personne n'aime, qui lui-même n'aime que soi et son plaisir, et en fait profession avec impudence; un homme par conséquent inutile aux Moral.
autres hommes, qui pèse à la petite société qu'ï\ tyrannise, qui est vain, avantageux, méchant même par principe; un esprit léger et frivole, qui n'a point de goût décidé, qui n'estime les choses et ne les recherche jamais pour ellesmêmes, mais uniquement selon la considération qu'il y croit attachée, et fait tout par ostentation; un homme souverainement confiant et dédaigneux, qui méprise les affaires et ceux qui les traitent, le gouvernement et les ministres, les ouvrages et les auteurs; qui se persuade que toutes ces choses ne méritent pas qu'il s'y applique, et n'estime rien de solide que d'avoir des bonnes fortunes, ou le don de dire des riens; qui prétend néanmoins a tout et parle de tout sans pudeur ; en un mot un fat sans vertus, sans talents, sans goût de la gloire, qui ne prend jamais dans les choses que ce qu'elles ont de plaisant, et met son principal mérite à tourner continuellement en ridicule tout ce qu'il connoît sur la terre de sérieux et de respectable.
Gardez-vous donc bien de prendre pour le monde ce petit cercle de gens insolents, qui ne comptent eux-mêmes pour rien le reste des hommes et n'en sont pas moins méprisés. Des hommes si présomptueux passeront aussi vite que leurs modes, et n'ont pas plus de part au gouvernement du monde que les comédiens et les danseurs de corde ; si le hasard leur donne sur quelque théâtre du crédit, c'est la honte de cette nation et la marque de la décadence des esprits. Il faut renoncer à la faveur lorsqu'elle sera leur partage ; vous y perdrez moins qu'on ne pense ; ils auront les emplois, vous aurez les talents; ils auront les honneurs, vous la vertu. Voudriez-vous obtenir leurs places au prix de leurs dérèglements et par leurs frivoles intrigues? Vous le tenteriez en vain : il est aussi difficile de contrefaire la fatuité que la vérita ble vertu.
Ne pas se laisser décourager par le sentiment de ses foiblesses.
Que le sentiment de vos foiblesses, mon ai-
CGC
VAUVENARGU.S.
mable ami, ne vous tienne pas abattu. Lisez ce qui nous reste des plus grands hommes; les erreurs de leur premier âge . effacées par la gloire de leur nom, n'ont pas toujours été jusqu'à leurs historiens ; mais eux-mêmes les ont avouées en quelque sorte. Ce sont eux qui nous (ont appris que tout est vanité sous le soleil ; ils avoient donc éprouvé comme tous les autres de s'enorgueillir, de s'abattre, de se préoccuper de petites choses-, ils s'étoient trompés mille fois dans leurs raisonnements et leurs conjectures ; ils avoient eu la profonde humiliation d'avoir tort avec leurs inférieurs ; les défauts qu'ils cachoient avec le plus de soin leur étoient souvent échappés ; ainsi ils avoient été accablés en même temps par leur conscience et par la conviction publique; en un mot, c'étoient de grands hommes, mais c'étoient des hommes, et ils supportoient leurs défauts. On peut se consoler d'éprouver leurs foiblesses, lorsque l'on se sent le courage de cultiver leurs vertus.
Sur le bien de la familiarité.
Aimez la familiarité, mon cher ami , elle rend l'esprit souple, délié, modeste, maniable, déconcerte la vanité, et donne, sous un air de liberté et de franchise, une prudence qui n'est pas fondée sur les illusions de l'esprit, mais sur les principes indubitables de l'expérience. Ceux qui ne sortent pas d'eux-mêmes sont tout d'une pièce; ils craignent les hommes qu'ils ne connoissent pas, ils les évitent, ils se cachent au monde et à eux-mêmes, et leur cœur est toujours serré. Donnez plus d'essor à votre âme, et n'appréhendez rien des suites ; les hommes sont faits de manière qu'ils n'aperçoivent pas une partie des choses qu'on leur découvre, et qu'ils oublient aisément l'autre. Vous verrez d'ailleurs que le cercle où l'on a passé sa jeunesse se dissipe insensiblement; ceux qui le composoient s'éloignent et la société se renouvelle. Ainsi Ton entre dans un autre cercle, tout instruit : alors si la forlune vous met dans des places où il soit dangereux de vous communiquer, vous aurez assez d'expérience pour agir par vous-même et vous passer d'appui. Vous saurez vous servir des hommes et vous en défendre 5 vous les connoîtrez; enfin vous aurez la sagesse dont les gens timides ont voulu se
revêtir avant le temps, et qui est avortée dans leur sein.
Sur les moyens de vivre en paix avec les hommes.
Voulez-vous avoir la paix avec les hommes? ne leur contestez pas les qualités dont ils se piquent : ce sont celles qu'ils mettent ordinairement à plus haut prix ; c'est un point capital pour eux. Souffrez donc qu'ils se fassent un mérite d'être plus délicats que vous, de se connoître en bonne chère, d'avoir des insomnies ou des vapeurs : laissez-leur croire aussi qu'ils sont aimables, amusants, plaisants, singuliers; et s'ils avoient des prétentions plus hautes, passez-leur encore. La plus grande de toutes les imprudences est de se piquer de quelque chose : le malheur de la plupart des hommes ne vient que de là : je veux dire de s'être engagés publiquement à soutenir un certain caractère, ou à faire fortune, ou à paroître riches, ou à faire métier d'esprit. Voyez ceux qui se piquent d'être riches ; le dérangement de leurs affaires les fait croire souvent plus pauvres qu'ils ne sont ; et enfin ils le deviennent effectivement, et passent leur vie dans une tension d'esprit continuelle, qui découvre la médiocrité de leur fortune et l'excès de leur vanité. Cet exemple se peut appliquer à tous ceux qui ont des prétentions. S'ils dérogent, s'ils se démentent, le monde jouit avec ironie de leur chagrin; et, confondus dans les choses auxquelles ils se sont attachés, ils demeurent, sans ressource, en proie à la raillerie la plus amère. Qu'un autre homme échoue dans les mêmes choses ; on peut croire que c'est par paresse ou pour les avoir négligées; enfin, on n'a pas son aveu sur le mérite des avantages qui lui manquent. Mais s'il réussit, quels éloges! Comme il n'a pas mis ce succès au prix de celui qui s'en pique, on croit lui accorder moins et l'obliger cependant davantage ; car ne paroissant pas prétendre à la gloire qui vient à lui, on espère qu'il la recevra en pur don, et l'autre nous la demandoit comme une dette.
Sur une maxime du cardinal de Retz.
C'est une maxime du cardinal de Retz, qu'il faut tâcher de former ses projets de façon qu?
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leur irréussite même soit suivie de quelque avantage; et cette maxime est très bonne.
Dans les situations désespérées, on peut prendre des partis violents; mais il faut qu'elles soient désespérées. Les grands hommes s'y abandonnent quelquefois par une secrète confiance des ressources qu'ils ont pour subsister dans les extrémités, ou pour en sortir à leur gloire. Ces exemples sont sans conséquence pour les autres hommes.
C'est une faute commune, lorsqu'on fait un plan, de songer aux choses sans songer à soi. On prévoit les difficultés attachées aux affaires; celles qui naîtront de notre fonds, rarement.
Si pourtant on est obligé à prendre des résolutions extrêmes, il faut les embrasser avec courage et sans prendre conseil des gens médioeres; car ceux-ci ne comprennent pas qu'on puisse assez souffrir dans la médiocrité, qui est leur état naturel, pour vouloir en sortir par de si grands hasards, ni qu'on puisse durer dans ces extrémités qui sont hors de la sphère de leurs sentiments. Cachez-vous des esprits timides. Quand vous leur auriez arraché leur approbation par surprise ou par la force de vos raisons, rendus à eux-mêmes, le tempérament les ramèneroit bientôt à leurs principes et vous les rendroit plus contraires.
Croyez qu'il y a toujours dans le cours de la vie beaucoup de choses qu'il faut hasarder et beaucoup d'autres qu'il faut mépriser, et consultez en cela votre raison et vos forces.
Ne comptez sur aucun ami dans le malheur. Mettez toute votre confiance dans votre courage et dans les ressources de votre esprit. Faitesvous, s'il se peut, une destinée qui ne dépende pas de la bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez des honneurs, si vous forcez le monde à vous estimer, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d'amis fidèles, ni de protecteurs, ni d'admirateurs.
Soyez donc d'abord par vous-même, si vous voulez vous acquérir les étrangers. Ce n'est point à une âme courageuse à attendre son sort de la seule faveur et du seul caprice d' autrui. C'est à son travail à lui faire une destinée digne d'elle.
Sur l'empressement des hommes à se rechercher et leur facilité à se dégoûter.
Il faut que je vous avertisse d'une chose, mon très cher ami | les hommes se recherchent quelquefois avec empressement, mais ils se dégoûtent aisément les uns des autres; cependant la paresse les retient longtemps ensemble après que leur goût est usé. Le plaisir, l'amitié, l'estime, liens fragiles, ne les attachent plus: l'habitude les asservit. Fuyez ces commerces stériles, d'où l'instruction et la confiance sont bannies : le cœur s'y dessèche et s'y gâte; l'imagination y périt, etc.
Conservez toujours néanmoins avec tout le monde la douceur de vos sentiments. Faitesvous une étude de la patience, et sachez céder par raison, comme on cède aux enfants qui n'en sont pas capables et ne peuvent vous offenser. Abandonnez surtout aux hommes vains cet empire extérieur et ridicule qu'ils affectent; il n'y a de supériorité réelle que celle de la vertu et du génie.
Voyez des mêmes yeux, s'il est possible, l'injustice de vos amis. Soit qu'ils se familiarisent par une longue habitude avec vos avantages, soit que par une secrète jalousie ils cessent de les reconnoître, ils ne peuvent vous les faire perdre. Soyez donc froid là-dessus; un favori admis à la familiarité de son maître, un domestique, aiment mieux dans la suite se faire chasser que de vivre dans la modestie de leur condition. C'est ainsi que sont faits les hommes; vos amis croiront s'être acquis par la connoissance de vos défauts une sorte de supériorité sur vous ; les hommes se croient supérieurs aux défauts qu'ils peuvent sentir; c'est ce qui fait qu'on juge dans le monde si sévèrement des actions, des discours et des écrits d'autrui. Mais pardonnez-leur jusqu'à cette connoissance de vos défauts, et les avantages frivoles qu'ils essaieront d'en tirer : ne leur demandez pas la même perfection qu'ils semblent exiger de vous. Il y a des hommes qui ont de l'esprit et un bon cœur, mais remplis de délicatesses fatigantes; ils sont pointilleux, difficiles, attentifs, défiants, jaloux; ils se fâchent de peu de chose et auroient honte de revenir les premiers: tout ce qu'ils mettent dans la société, ils craignent qu'on ne pense qu'ils le doivent. N'ayez pas la foi-
blesse de renoncer à leur amitié par vanité ou par impatience, lorsqu'elle peut encore vous être utile ou agréable ; et enfin, quand vous voudrez rompre, faites qu'ils croient eux-mêmes vous avoir quitté.
Au reste, s'ils sont dans le secret de vos affaires ou de vos foiblesses, n'en ayez jamais de regret. Ce que l'on ne confie que par vanité et sans dessein donne un cruel repentir 5 mais lorsqu'on ne s'est mis entre les mains de son ami que pour s'enbardir dans ses idées, pour les corriger, pour tirer du fond de son cœur la vérité, et pour épuiser par la confiance les ressources de son esprit, alors on est payé d'avance de tout ce qu'on peut en souffrir.
Sur le mépris des petites finesses.
Que je vous estime, mon très cher ami, de mépriser les petites finesses dont on s'aide pour en imposer! Laissez- les constamment à ceux qui craignent d'être approfondis, qui cherchent à se maintenir par des amitiés ménagées ou par des froideurs concertées, et attendent toujours qu'on les prévienne. Il est bon de vous faire une nécessité de plaire par un vrai mérite, au hasard même de déplaire à bien des hommes; ce n'est pas un grand mal de ne pas réussir avec toute sorte de gens ou de les perdre après les avoir attachés. Il faut supporter, mon ami, que l'on se dégoûte de vous comme on se dégoûte des autres biens. Les hommes ne sont pas touchés longtemps des mêmes choses ; mais les choses dent ils se lassent n'en sont pas, de leur aveu, pires. Que cela vous empêche seulement de vous reposer sur vous-même ; on ne peut conserver aucun avantage que par les efforts qui l'acquièrent.
Aimer les passions nobles.
Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments, qui vous rende plus généreux, plus compatissant, plus humain, qu'elle vous soit chère.
Par une raison fort semblable, lorsque vous aurez attaché à votre service des hommes qui sauront vous plaire, passez-leur beaucoup de défauts. Vous serez peut-être plus mal servi, mais vous serez meilleur maître : il faut laisser
aux hommes de basse extraction la crainte de faire vivre d'autres hommes qui ne gagnent pas assez laborieusement leur salaire. Heureux qui leur peut adoucir les peines de leur condition!
En toute occasion, quand vous vous sentirez porté vers quelque bien, lorsque votre beau naturel vous sollicitera pour les misérables, hâtez- vous de vous satisfaire -, craignez que le temps, les conseils n'emportent ces bons senti-t ments, et n'exposez pas votre cœur à perdre unr si cher avantage. Mon bon ami, il ne tient pas à vous de devenir riche, d'obtenir des emplois ou des honneurs ; mais rien ne peut vous empêcher d'être bon, généreux et sage. Préférez la vertu à tout : vous n'y aurez jamais de regret. Il peut arriver que les hommes qui sont envieux et légers vous fassent éprouver un jour leur injustice. Des gens méprisables usurpent la réputation due au mérite et jouissent insolemment de son partage 5 c'est un mal, mais il n'est pas tel que le monde se le figure : la vertu vaut mieux que la gloire.
Quand il faut sortir de sa sphère.
Mon très cher ami, sentez-vous votre esprit pressé et à l'étroit dans votre état? c'est une preuve que vous êtes né pour une meilleure fortune ; il faut donc sortir de vos voies et marcher dans un champ moins limité.
Ne vous amusez pas à vous plaindre, rien n'est moins inutile ; mais fixez d'abord vos regards autour de vous : on a quelquefois dans sa main des ressources que l'on ignore. Si vous n'en découvrez aucune, au lieu de vous morfondre tristement dans cette vue, osez prendre un plus grand essor : un tour d'imagination un peu hardi nous ouvre souvent des chemins pleins de lumière. Quiconque connoît la portée de l'esprit humain tente quelquefois des moyens qui paroissent impraticables aux autres hommes. C'est avoir l'esprit chimérique que de négliger les facilités ordinaires pour suivre des hasards et des apparences; mais lorsqu'on sait bien allier les grands et les petits moyens et les employer de concert, je crois qu'on auroit tort de craindre non-seulement l'opinion du monde qui rejette toute sorte de hardiesse dans les malheureux, mais même, Jes. contradictions de la fortune.
CONSEILS A UN JEUNE HOMME
Laissez croire à ceux qui le veulent croire, que l'on est misérable dans les embarras des grands desseins. C'est dans l'oisiveté et la petitesse que la vertu souffre, lorsqu'une prudence timide L'empêche de prendre l'essor et la fait ramper dans ses liens ; mais le malheur même a ses charmes dans les grandes extrémités : car cette opposition de la fortune élève un esprit courageux et lui fait ramasser toutes ses forces qu'il n'employoit pas.
Du faux jugement que l'on porte des choses.
Nous jugeons rarement des choses, mon aimable ami , par ce qu'elles sont en elles-mêmes ; nous ne rougissons pas du vice, mais du déshonneur. Tel ne seferoit pas scrupule d'être fourbe , qui est honteux de passer pour tel, même injustement.
Nous demeurons flétris et avilis à nos propres yeux, tant que nous croyons l'être à ceux du monde ; nous ne mesurons pas nos fautes par la vérité, mais par l'opinion. Qu'un homme séduise une femme sans l'aimer et l'abandonne après l'avoir séduite, peut-être qu'il en fera gloire ; mais si cette femme le trompe lui-même, qu'il n'en soit pas aimé quoique amoureux, et que cependant il croie l'être ; s'il découvre la vérité, et que cette femme infidèle se donnoit par goût à un autre lorsqu'elle se faisoit payer à lui de ses rigueurs, sa défaite et sa confusion ne se pourront pas exprimer, et on le verra pâlir à table, sans cause apparente, dès qu'un mot jeté au hasard lui rapprochera cette idée1.
Un autre rougit d'aimer son esclave qui a
des vertus, et se donne publiquement pour le possesseur d'une femme sans mérite, que même il n'a pas. Ainsi on affiche des vices effectifs, et si de certaines foihlesses pardonnables venoient à paroître, on s'en trouverait accablé. »
Je ne fais pas ces réflexions pour encourager les gens bas, car ils n'ont que trop d'impudence. Je parle pour ces âmes fières et délicates qui s'exagèrent leurs propres foihlesses et ne peuvent souffrir la conviction publique de leurs fautes.
Alexandre ne vouloit plus vivre après avoir tuéClitus ; sa grande âme étoit consternée d'un emportement si funeste. Je le loue d'être devenu par là plus tempérant; mais s'il eût pardu le courage d'achever ses vastes desseins et qu'il n'eût pu sortir de cet horrible abattement où d'abord il étoit plongé, le ressentiment de sa faute l'eût poussé trop loin.
Mon ami, n'oubliez jamais que rien ne nous peut garantir de commettre beaucoup de fautes. Sachez que le même génie qui fait la vertu produit quelquefois de grands vices. La valeur et la présomption, la justice et la dureté, la sagesse et la voiupté, se sont mille fois confondues, succédées ou alliées. Les extrémités se rencontrent et se réunissent en nous. Ne nous laissons donc pas abattre. Consolons-nous de nos défauts, puisqu'ils nous laissent toutes nos vertus ; que le sentiment de nos foihlesses ne nous fasse pas perdre celui de nos forces : il est de l'essence de l'esprit de se tromper; le cœur a aussi ses erreurs. Avant de rougir d'être foibles, mon très cher ami, nous serions moins déraisonnables de rougir d'être hommes.
REFLEXIONS CRITIQUES