‹ Choix de moralistes françaisChapitre 434 sur 509 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

Boileau prouve, autant par son exemple que par ses préceptes, que toutes les beautés des bons ouvrages naissent delà vive expression et de la peinture du vrai ; mais cette expression si touchante appartient moins à la réflexion, sujette à Terreur, qu'à un sentiment très intime et très fidèle de la nature. La raison n'étoit pas distincte, dans Boileau, du sentiment; c'étoit son instinct. Aussi a-t-elle animé ses écrits de cet intérêt qu'il est si rare de rencontrer dans les ouvrages didactiques.

Cela met, je crois, dans son jour ce que je viens de toucher en parlant de La Fontaine. S'il n'est pas ordinaire de trouver de l'agrément parmi ceux qui se piquent d'être raisonnables, c'est peut-être parce que la raison est entrée dans leur esprit, où elle n'a qu'une vie artificielle et empruntée ; c'est parce qu'on honore

trop souvent du nom de raison une certaine médiocrité de sentiment et de génie qui assujettit les hommes aux lois de l'usage et les détourne des grandes hardiesses, sources ordinaires des grandes fautes.

Boileau ne s'est pas contenté de mettre de la vérité et de la poésie dans ses ouvrages, il a enseigné son art aux autres. Il a éclairé tout son siècle -, il en a banni le faux goût autant qu'il est permis de le bannir chez les hommes. II falloit qu'il fût né avec un génie bien singulier pour échapper comme il a fait aux mauvais exemples de ses contemporains et pour leur imposer ses propres lois. Ceux qui bornent le mérite de sa poésie à l'art et à l'exactitude de sa versification ne font pas peut-être attention que ses vers sont pleins de pensées, de vivacité, de saillies et même d'invention de style. Admirable dans la justesse, dans la solidité et la netteté de ses idées, il a su conserver ces caractères dans ses expressions, sans perdre de son feu et de sa force, ce qui témoigne incontestablement un grand talent.

Je sais bien quequelquespersonnes, dont l'autorité est respectable, ne nomment génie dans les poètes que l'invention dans le dessein de leurs ouvrages. Ce n'est, disent-ils, ni l'harmonie, ni l'élégance des vers, ni l'imagination dans l'expression, ni même l'expression du sentiment, qui caractérisent le poète : ce sont, à leur avis, les pensées mâles et hardies jointes à l'esprit créateur. Par là on prouveroit que Bossuet et Newton ont été les plus grands poètes de la terre; car certainement l'invention, la hardiesse et les pensées mâles ne leur manquoient pas. J'ose leur répondre que c'est confondre les limites des arts que d'en parler de la sorte. J'ajoute que les plus grands poètes de l'antiquité, tels qu'Homère, Sophocle, Virgile, se trouveroient confondus avec une foule d'écrivains médiocres si on ne jugeoit d'eux que par le plan de leurs poèmes et par l'invention du dessein, et non par l'invention du style, par leur harmonie, par la chaleur de leur versification et enfin par la vérité de leurs images.

Si l'on est donc fondé à reprocher quelque défaut à Boileau, ce n'est pas, à ce qu'il me semble, le défaut de génie. C'est au contraire d'avoir eu plus de génie que d'étendue ou de profondeur d'esprit, plus de feu et de vérité

REFLEXIONS CRITIQUES

que d'élévation et de délicatesse, plus de solidité et de sel dans la critique que de finesse ou de gaité, et plus d'agrément que de grâce. On l'attaque encore sur quelques-uns de ses jugements qui semblent injustes, et je ne prétends pas qu'il fût infaillible.

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