CLXXXVIII
Les foibles veulent dépendre, afin d'être protégés. Ceux qui craignent les hommes aiment les lois.
Qui sait tout souffrir peut tout oser.
Il est des injures qu'il faut dissimuler, pour ne pas compromettre son honneur.
Il est bon d'être ferme par tempérament et flexible par réflexion.
Les foibles veulent quelquefois qu'on les croie méchants; mais les méchants veulent passer pour bons.
Si Tordre domine dans le genre humain, c'est une preuve que la raison et la vertu y sont les plus forts.
La loi des esprits n'est pas différente de celle Moral,
des corps, qui ne peuvent se maintenir que par une continuelle nourriture.
excv.
Lorsque les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs , et nous disons que rien ne peut remplir le cœur de l'homme.
Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nous-mêmes.
Notre dégoût n'est point un défaut et une insuffisance des objets extérieurs, comme nous aimons à le croire, mais un épuisement de nos propres organes et un témoignage de notre foiblesse.
Le feu, l'air, l'esprit, la lumière, tout vit par l'action. De là la communication et l'alliance de tous les êtres ; de là l'unité et l'harmonie dans l'univers. Cependant cette loi de la nature si féconde, nous trouvons que c'est un vice dans l'homme ; et parce qu'il est obligé d'y obéir, ne pouvant subsister dans le repos, nous concluons qu'il est hors de sa place.
L'homme ne se propose le repos que pour s'affranchir de la sujétion et du travail; mais il ne peut jouir que par l'action et n'aime qu'elle.
Le fruit du travail est le plus doux des plaisirs.
Où tout est dépendant, il y a un maître : l'air appartient à l'homme, et l'homme à l'air, et rien n'est à soi, ni à part.
0 soleil ! ô cieux ! qu'êtes-vous ? Nous avons surpris le secret et l'ordre de vos mouvements. Dans la main de l'Être des êtres, instruments aveugles et ressorts peut-être insensibles, le monde sur qui vous régnez mériteroit-il nos hommages? Les révolutions des empires, la diverse face des temps, les nations qui ont dominé, et les hommes qui ont fait la destinée de ces nations mêmes, les principales opinions et
YAUVEÏSARGUES.
les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la religion, les arts, la morale et les sciences, tout ceh, que peut-il paroître? Un atome presque invisible, qu'on appelle l'homme , qui rampe sur la face de la terre et qui ne dure qu'un jour, embrasse en quelque sorte d'un coup d'œil le spectacle de l'univers dans tous les âges.
Quand on a beaucoup de lumières, on admire peu; lorsque l'on en manque, de même. L'admiration marque le degré de nos connoissances, et prouve moins, souvent, la perfection des choses que l'imperfection de notre esprit.
Ce n'est point un grand avantage d'avoir l'esprit vif, si on ne l'ajuste. La perfection d'une pendule n'est pas d'aller vite, mais d'être réglée.
Parler imprudemment et parler hardiment est presque toujours la même chose ; mais on peut parler sans prudence, et parler juste ; et il ne faut pas croire qu'un homme a l'esprit faux parce que la hardiesse de son caractère ou la vivacité de ses passions lui auront arraché, malgré lui-même, quelque vérité périlleuse.
Il y a plus de sérieux que de folie dans l'esprit des hommes. Peu sont nés plaisants; la plupart le deviennent par imagination, froids copistes de la vivacité et de la gaité.
CCVIT.
Ceux qui se moquent des penchants sérieux aiment sérieusement les bagatelles.
Différent génie, différent goût. Ce n'est pas toujours par jalousie que réciproquement on se rabaisse.
On juge des productions de l'esprit comme des ouvrages mécaniques. Lorsque Ton achète une bague, on dit : Celle-là est trop grande, l'autre est trop petite, jusqu'à ce qu'on en rencontre une pour son doigt. Mais il n'en reste pas chez le joaillier, car celle qui m'est trop petite va bien à un autre.
Lorsque deux acteurs ont également excellé en divers genres, on n'a pas ordinairement assez d'égards à la subordination de leurs talents, et Despréaux va de pair avec T\acine : cela est injuste.
J'aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays, et rapporte beaucoup d'effets à peu de causes ; qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles; qui, par des exemples tirés de la peinture ou de la musique, me fait connoître les beautés de l'éloquence et l'étroite Liaison des arts. Je dis d'un homme qui rapproche ainsi les choses humaines qu'il a un grand génie, si ses conséquences sont justes. Mais s'il conclut mal, je présume qu'il distingue mal les objets, ou qu'il n'aperçoit pas d'un seul coup d'œil tout leur ensemble, et qu'enfin quelque chose manque à l'étendue ou à la profondeur de son esprit.
On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d'esprit ; car l'une agrandit ses sujets, et l'autre, par l'abus des épisodes et par le faste de l'érudition, les anéantit.
CCXTII.
Quelques exemples rapportés en peu de mots et à leur place donnent plus d'éclat, plus de poids et plus d'autorité aux réflexions; mais trop d'exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l'unité du sujet, et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu'on les détourne de l'objet principal, et qui d'ailleurs ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne sauroit trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure. Il faut saisir d'un coup d'œil la véritable preuve de son discours, et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple, qui lit sans objet, sans pénétration et sans goût.
Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein
RÉFLEXIONS ET MAXIMES
de pensées et de faits; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.
Savoir bien rapprocher les choses, voilà l'esprit juste. Le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses fait les esprits vastes. Ainsi la justesse paroît être le premier degré, et une condition très nécessaire de la vraie étendue d'esprit.
GCXVI.
Un homme qui digère mal et qui est vorace est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savants.
Je n'approuve point la maxime qui veut « qu'un honnête homme sache un peu de tout. » C'est savoir presque toujours inutilement, et quelquefois pernicieusement, que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connoître profondément ; mais il est vrai aussi que cette seience superficielle qu'ils recherchent ne sert qu'à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie ; car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans les détails et sur des objets étrangers à leurs besoins et à leurs talents naturels; et enfin elle ne sert point, comme ils s'en flattent, à prouver l'étendue de leur esprit. De tout temps on a vu des hommes qui savoient beaucoup avec un esprit très médiocre , et au contraire, des esprits très vastes qui savoient fort peu. Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit, ni le savoir n'est preuve de génie.
CCXYIII.
La vérité échappe au jugement comme les faits échappent à la mémoire. Les diverses faces des choses s'emparent tour à tour d'un esprit vif, et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant : il s'use sur les choses les plus agréables et varie comme notre humeur.
Il y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d'erreurs, autant de bonnes qualités que de mauvaises, autant de plaisirs que de peines; mais nous aimons à contrôler la nature
humaine, pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre humain sans nous compromettre. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices. Mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus; car la philosophie a ses modes comme les habits, la musique et l'architecture, etc. *
Sitôt qu'une opinion devient commune, il ne faut point d'autre raison pour obliger les hommes à abandonner et embrasser son contraire, jusqu'à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi, s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science, on doit s'attendre qu'ils le passeront pour acquérir une nouvelle gloire ; et c'est ce qui fait en partie que les plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie ils s'y replongent.
Les grands hommes, en apprenant aux foibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l'erreur.
Où il y a de la grandeur, nous la sentons malgré nous. La gloire des conquérants a toujours été combattue ; les peuples en ont toujours souffert, et ils l'ont toujours respectée.
Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée, invective contre le soldat qui passe les nuits de l'hiver au bord d'un fleuve, et veille en silence sous les armes pour la sûreté de sa patrie.
(1) Var. La philosophie a ses modes comme l'architecture , les habits, la danse, etc. L'homme est maintenant en disgrâce chez les philosophes, et c'est à qui le chargera rie plus de vices; mais peut-être est-il sur le point de se rclewr cl cta >Q l'aire restituer toulès ses venus.
VACVENARGUES.