‹ Choix de moralistes françaisChapitre 48 sur 509 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De l'imagination et opinion.

L'imagination est une très puissante chose , c'est celle qui faict tout le bruit, l'esclat : le remuement du monde vient d'elle (comme nous avons dict cy-dessus estre la faculté de l'ame seule, ou bien la plus active et remuante2). Ses effects sont merveilleux et estranges ; elle agit non seulement en son corps et son ame propre, mais encores en celle d' autruy, et produict effects contraires. Elle faict rougir, pallir, trembler, trémousser, tressuer, ce sont les moindres lus doux ; elle oste la puissance et l'usage des parties génitales, voire lors qu'il en est plus besoing, et que l'on y est plus aspre, non seulement à soy-mesme, mais à autruy; tesmoin\ les liaisons dont le monde est plein, qui sont

(i) il faut qu'un menteur ait de la mémoire. Aru« Apolog. pro se ipso.

$) Chap. 15, art. 8,

DE LA. SAGESSE, PAR CHARRON

pour la pluspart impressions de l'appréhension et de la crainte : et au contraire sans effort , sans object et en songe , elle assouvit les amoureux désirs, faict changer de sexe -, tesmoin Lucius Cossitius, que Pline dict avoir veu estre changé de femme en homme le jour de ses nopces, et tant d'autres : marque honteusement, voire tue et fait avorter le fruict dedans le ventre : faict perdre la parole et la donne à qui ne l'a jamais eue, comme au fils de Cresus; oste le mouvement, sentiment, respiration. Voylà au corps. Elle faict perdre le sens, la cognoissance, le jugement ; faict devenir fol et insensé-, tesmoin Gallus Vihius qui, pour avoir trop bandé son esprit à comprendre l'essence et les mouvemens de la folie , disloca et desnoua son jugement si qu'il ne le peust remettre ; faict deviner les choses secrettes et à venir, et cause les enthousiasmes, les prédictions et merveilleuses inventions et ravit en extase ; réellement tue et faict mourir, tesmoin celui à qui l'on desbanda les yeux pour luy lire sa grâce et fust trouvé roide mort sur l'eschafaut. Bref, c'est d'elle que vient la pluspart des choses que le vulgaire appelle miracles, visions, enchantemens. Ce n'est pas toujours le diable * ou esprit familier, comme incontinent l'ignorant pense, quand il ne peust trouver le ressort de ce qu'il voyt, ny aussi tousjours l'esprit de Dieu (à ces mouvemens surnaturels on ne louche point ici); mais le plus souvent c'est l'effect de l'imagination, ou celle de l'agent qui dict et faict telles choses, ou du patient et spectateur qui pense voyr ce qui n'est point : ce qui est requis en tel cas, et qui est excellent, est de sçavoir prudemment discerner quel ressort joue, naturel ou surnaturel, vray ou faulx, discrelio spirituum*, et ne précipiter son jugement comme faict la pluspart mesmes des populaires qui n'en ont guêpes.

En ceste partie et faculté d'ame se tient et loge l'opinion, qui est un vain et léger, crud et imparfaict jugement des choses, tiré et puisé des sens extérieurs, et du bruict commun et vulgaire, s'arrestant et tenant bon en l'imagination, et n'arrivant jamais jusques à l'enten-

* Variante. Ce n'est point le diable ny l'esprit, comme il pense ; mais c'est l'effect de l'imagination ou de celle de l'agent qui faict telles choses , ou du patient et spectateur qui 'pense voyr ce qu'il ne voyt point, (i) Le Uisccrncffient des esprit*.

dément, pour y estre examiné, cuict et elabouré, et en estre faict raison, qui est un vray entier et solide jugement des choses ; dont elle est inconstante, incertaine, volage, trompeuse, un très mauvais et dangereux guide, et qui faict teste à la raison, de laquelle elle est une ombre et image, mais vaine et faulse ; elle est mère de tous maux, confusions, desordres; d'elle viennent toutes passions et les troubles ; c'est le guide des fols, des sots, du vulgaire, comme la raison des sages et habiles.

Ce n'est pas la vérité ni le naturel des choses qui nous remue et agite ainsi l'ame, c'est l'opinion selon un dire ancien. Les hommes sont tourmentés par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mesmes : Opinione sœpius quam re laboramus : plura sunt quœ nos tenent quam quœ premunt1. La vérité et l'estre des choses n'entre ny ne loge chez nous de soymesme, de sa propre force et authorité; s'il estoit ainsi, toutes choses seroient receues de tous, toutes pareilles et de mesme façon, sauf peu plus, peu moins -, tous seroient de mesme créance ; et la vérité, qui n'est jamais qu'une et uniforme, seroit embrassée de tout le monde. Or, il y a si grande diversité, voire contrariété d'opinions par le monde, et n'y a chose aucune de laquelle tous soient généralement d'accord, pas mesme les sçavans et les mieux nays, qui monstre que les choses entrent en nous par composition, se rendent à nostre mercy et dévotion, et logent chez nous comme il nous plaist, selon l'humeur et la trempe de nostre ame. Ce que je crois, je ne puis faire croire à mon compagnon ; mais qui plus est, ce que je crois aujourd'hui si fermement, je ne puis respondre que je le croiray encore ainsi demain ; voire il est certain que je le trouveray et jugeray tout autre et autrement une autre fois. Certes les choses prennent en nous telle place, tel goust et couleur que nous leur en donnons, et telle qu'elle est la constitution interne de l'ame : omnia munda mundis, immunda immundis*. Comme les accoustremens nous eschauffent, non de leur chaleur, mais de

(l) Nous sommes tourmentés plus souvent par l'opinion que par la chose même ; il y a plus de choses qui nous occupent et nous inquiètent qu'il n'y en a qui nous oppriment réellement. Sén. Ëp. XIII.

(-2) Tout parait pur aux purs, immonde aux immondes. Ep. ad Titum , c, 1 v 13^

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