MÉDITATIONS SUR LA FOL
Heureux sont ceux qui ont une foi sensible et dont l'esprit se repose dans les promesses de la religion ! Les gens du monde sont désespérés si les choses ne réussissent pas selon leurs désirs. Si leur vanité est confondue, s'ils font des fautes , ils se laissent abattre à la douleur : le repos, qui est la fin naturelle des peines, fomente leurs inquiétudes ; l'abondance, qui devoit satisfaire leurs besoins, les multiplie: la raison, qui leur est donnée pour calmer leurs passions, les perd; une fatalité marquée tourne contre euxmêmes tous leurs avantages. La force de leur caractère, qui leur serviroit à porter les misères de leur fortune s'ils savoient borner leurs désirs, les pousse à des extrémités qui passent toutes leurs ressources et les fait errer hors d'eux mêmes loin des bornes de la raison. Ils Moral.
se perdent dans leurs chimères ; et pendant qu'ils y sont plongés, et pour ainsi dire abîmés , la vieillesse, comme un sommeil dont on ne peut pas se défendre vers la fin d'un jour laborieux, les accable, et les précipite dans la longue nuit du tombeau.
Formez donc vos projets, hommes ambitieux, lorsque vous le pouvez encore; hâtez-vous, achevez vos songes ; poussez vos superbes chimères au période des choses humaines. Élevés par cette illusion au dernier degré de la gloire, vous vous convaincrez par vous-mêmes de la vanité des fortunes; à peine vous aurez atteint, sur les ailes de la pensée, le faîte de l'élévation, vous vous sentirez abattus, votre joie mourra ; la tristesse corrompra vos magnificences ; et jusque dans cette possession imaginaire des faveurs du monde, vous en connoîtrez l'imposture. 0 mortels! l'espérance enivre; mais la possession sans espérance, même chimérique,
VAUVEINARGUES.
traîne le dégoût après elle; au comble des grandeurs du monde , c'est là qu'on en sent le néant.
Seigneur, ceux qui espèrent en vous s'élèvent sans peine au-dessus de ces réflexions accablantes. Lorsque le cœur, pressé sous le poids des affaires, commence à sentir la tristesse, ils se réfugient dans vos bras , et là , oubliant leurs douleurs, ils puisent le courage et la paix à leur source. Vous les échauffez sous vos ailes et dans votre sein paternel; vous faites briller à leurs yeux le flambeau sacré de la foi; l'envie n'entre pas dans leur cœur, l'ambition ne le trouble point, l'injustice et la calomnie ne peuvent pas même l'aigrir. Les approbations, les caresses, les secours impuissants des hommes, leurs refus, leurs dédains, leurs infidélités, ne les touchent que faiblement; ils n'en exigent rien, ils n'en attendent rien, ils n'ont pas mis en eux leur dernière ressource ; la foi seule est leur saint asile, leur inébranlable soutien. Elle les console delà maladie qui accable les plus fortes âmes, de l'obscurité qui confond l'orgueil des esprits ambitieux , de la vieillesse qui renverse sans ressource les projets et les vœux outrés, de la perte du temps qu'on croit irréparable, des erreurs de l'esprit qui l'humilient sans fin, des difformités corporelles qu'on ne peut ni cacher ni guérir, enfin des faiblesses de l'âme, qui sont de tous les maux le plus insupportable et le plus irrémédiable. Hélas! que vous êtes heureuses, âmes simples, âmes dociles! vous marchez dans les sentiers sûrs. Auguste religion, douce et noble créance, comment peut-on vivre sans vous? et n'est-il pas bien manifeste qu'il manque quelque chose aux hommes, lorsque leur orgueil vous rejette? Les astres, la terre, les cieux, suivent dans un ordre immuable l'éternelle loi de leur être ; toute la nature est conduite par une sagesse éclatante : l'homme seul flotte au gré de ses incertitudes et de ses passions tyranniques, plus troublé qu'éclairé de sa foible raison. Misérablement délaissé, conçoit-on qu'un être si nob/e soit le seul privé de la règle qui règne dans tout l'univers? ou plutôt, n'est-il pas sensible que, n'en trouvant point de solide hors de la religion chrétienne, c'est celle qui lui fut tracée avant la naissance des cieux? Qu'oppose l'impie à la foi d'une autorité si sacrée? Pense-t-il qu'élevé par-dessus tous les êtres, son génie est indé-
pendant? Et qui nourriroitdans ton cœur un si ridicule mensonge, être infirme? Tant de degrés de puissance, d'intelligence, que tu sens au-delà de toi, ne te font-ils pas soupçonner une souveraine raison? Tu vis, foible avorton de l'être; tu vis, et tu t'oses assurer que l'Etre parfait ne soit pas! Misérable, lève les yeux, regarde ces globes de feu qu'une force inconnue condense. Ecoute ; tout nous porte à croire que des êtres si merveilleux n'ont pas le secret de leur cours ; ils ne sentent pas leur grandeur ni leur éternelle beauté ; ils sont comme s'ils n'étoient pas. Parle donc : qui jouit de ces êtres aveugles qui ne peuvent jouir d'eux-mêms? qui met un accord si parfait entre tant de corps si divers, si puissants, si impétueux? d'où naît leur concert éternel? D'un mouvement simple, incréé... Je t'entends: mais ce mouvement qui opère ces grandes merveilles, les sait-il, ne les sait-il pas? Tu sais que tu vis; nul insecte n'ignore sa propre existence, et le seul principe de l'être, l'âme de l'univers., ô prodige ! ô blasphème ! l'âme de l'univers... O puissance invisible! pouvez-vous souffrir cet outrage! Vous parlez, les astres s'ébranlent, l'être sort du néant, les tombeaux sont féconds ; et l'impie vous défie avec impunité; il vous brave, il vous nie ! O parole exécrable ! il vous brave, il respire encore, et il croit triompher de vous. O Dieu! détournez loin de moi les effets de votre vengeance. O Christ! prenez-moi sous votre aile. Esprit saint, soutenez ma foi jusqu'à mon dernier soupir.