SCÈNE VIII
VALBELLE , L'HOTESSE , ROSE portant du bois, un pot a l'eau, une poignée de paille, et une chandelle allumée ; aussitôt elle se met à préparer le feu.
VALBELLE, à part, en regardant Rose.
Que de grâce ! quelle figure noble et décente ! L'HOTESSE , à Rose.
Monsieur attend hâtez-vous donc quelle
lenteur !
VALBELLE
Pour Dieu, ne lui parlez pas ainsi.... La pauvre
enfant est toute tremblante.
Rose par ses gestes et ses regards témoigne à Valbelle sa reconnaissance.
L'HOTESSE
C'est que ces domestiques sont d'une nonchalance.... Allons, ma bonne petite, dépêche-toi.
VALBELLE, à part.
Elle pleure.... Quelle peut être la cause de ses larmes ?
Rose tressaille, et baisse les yeux en soupirant ; elle s'approche de la cheminée. Valbelle prend une chaise comme pour s'asseoir. Rose le regarde de nouveau, et lui fait signe de se taire, en mettant le doigt sur la bouche. Elle se remet à arranger le feu. L'hôtesse ouvre le buffet. Valbelle regarde toujours Rose avec le plus grand intérêt; celle-ci se retourne, et, profitant du moment où l'hôtesse a ouvert l'armoire, elle met la main sur son cœur, et regarde le ciel, comme si elle le prenait à témoin ; elle a l'air de faire une promesse à Valbelle, elle répète le signe qui lui prescrit le silence, et se remet à souffler le feu.
L'HOTESSE, à Rose.
Aurez-vous bientôt fini ? faut-il une heure pour allumer un fagot ?
VALBELLE
C'est que le bois est vert et mouillé. l'hôtesse.
Vous avez raison. La vivacité m'emporte toujours. Mais c'est qu'on croirait qu'elle l'a choisi exprès pour perdre ici son temps, car rtous en avons de plus sec. Rose souffle 1^ feu; on frappe avec forco à !a porte de la maison.
A part. Ah ! ah ! ce sont eux , je les entends. Elle crie
par a fenêtre, qu'd"e ouvre et referme: Passez parla petite
porte , je l'ai laissée ouverte.
Rose frissonne , le soufflet tombe de ses mains. Valbelle etl inquiet.
VALBELLE
Qu'est-ce ceci ?
l'hôtesse.
Rien. C'est mon mari qui rentre.... Je ne l'attendais pas aujourd'hui.
VALBELLE
Il revient seul ?
L' HOTESSE
Oh ! je ne sais pas trop. ... Ils pourraient bien être plusieurs Ce sont ses garçons.
VALBELLE, à part.
Plusieurs !
Rose s'appuie sur son soufflet, comme prête à se trouver mal. L'hôtesse lui donne un coup sur le bras.
L'HOTESSE , à Rose.
Eh bien ! dormez-VOUS ? Elle va à la porte faire signe aux voleurs de ne pas entrer.
Rose, que Valbelle regarde toujours avec inquiétude, veut désigner que les voleurs sont au nombre de quatre; pour cela elle prend une branche mince de fagot , et la casse en quatre parts, ce qui fait un léger bruit qui s'entend de Valb:Ile, et ne peut donner de soupçons à l'hôtesse.
VALBELLE , comptant bas et des lèvres seulement , dit haut et à part le dernier nombre.
Quatre ! a l'hôtesse. Comment , vous ne savez pas précisément le nombre des gens qui sont chez vous? l'hôtesse.
C'est que.... c'est qu'il y a un homme de journée qu'on n'amène que lorsqu'il y a quelque travail ex-
Oi: UNE NUIT DANS LA FORÊT. 89
traordinaire. a pan. Pourquoi donc toutes ces questions?
Au mot de travail extraordinaire, Rose fait un signe d'horreur, et d'un geste elle montre le lit, fait le signe de dormir, et annonce l'action de tuer d'un coup de poignard.
VALBELLE
Ah! et peut- être aujourd'hui y a-t-il quelque travail....
l'hotessè.
C'est ce que nous apprendrons bientôt ; mais cela ne doit pas vous inquiéter : ce sont tous de braves gens; et s'il arrivait quelque chose ici, nous sommes là pour vous défendre.
Oh ! rien ne m'effraie ! Je me suis trouvé quelquefois dans des circonstances assez embarrassantes. Mais alors je me disais ce que je me dis encore aujourd'hui : je puis braver tous les méchants, pourvu qu'un bon cœur prenne ma défense.
Il serre la main à l'hôtesse, qui remercie, croyant que cela est pour elle , et regarde tendrement Rose , qui est très émue.
L'HOTESSE
Les méchants ! ah ! vous n'avez pas à craindre cela, vous.
VALBELLE
Je le crois.
L'HOTESSE
Pour les bons cœurs, ce n'est pas pour nous vanter, mais il y en a ici.
VALBELLE , regardant Rose.
Ah ! j'en suis sûr.
l'hôtesse.
Pardonnez si je vous laisse un moment , mais il faut bien que j'aille voir le cher homme, et m'informer s'il n'a besoin de rien.
VALBELLE
C'est bien juste, et cela fait honneur à votre sensibilité.
l'hôtesse.
Rose, suivez-moi. L'hôtesse avance doucement, Rose derrière elle, après avoir posé lentement le soufflet, joint les mains avec expression , et réitère !c signe du silence. Allons donc !
allons donc ! venez prendre la couverture et l'oreiller pour faire le lit de monsieur.
VALBELLE
Puisque voilà votre mari , vous pouvez rester en bas, Rose suffira pour me servir.
l'hôtesse.
Nenni ! nenni ! il est plus convenable que je revienne avec elle ici.
VALBELLE
Vous avez des principes austères , madame.
l'hôtesse.
Très austères, monsieur : on n'a que ça ; notre ri-
chesse à nous, pauvre gens, c'est l'honneur, a Rose. Que faites-vous donc là? Avancez, avancez donc.
En sortant , et presque dehors, e!!e !a pousse rudement. Ah ! je
te relèverai du péché de paresse. Va , marche donc , marche.