SCÈNE VII
M. DE FERVAL, ANTOINE
M. DE FERVAL , se jetant el s'élcndanl sur un canapé. Avoue donc, mon pauvre Antoine, que je suis à plaindre d'avoir affaire à un homme aussi brusque que mon oncle.
ANTOINE
Mais, monsieur, à mon avis, il ne vous dit rien que de juste, vous devez sentir vous-même...
Bf. DE FERVAL.
Non, en vérité, je ne sens rien; quand il me parle il m'étourdit, et puis c'est tout.
ANTOINE
Il est vrai qu'il a le ton un peu haut.
M. DE FERVAL
Que dis-tu? haut! Il l'a brutal, insoutenable.
ANTOINE
C'est un oncle qui vous aime , il est au désespoir de voir que vous vous perdez.
M. DE FERVAL, riant.
Je me perds! Tu parles comme lui , voudrais-tu faire sa parodie ?
ANTOINE, vivement.
Oui, vous vous perdez; car enfin la vie que vous menez n'est-elle pas condamnable ?
M. DE FERVAL
Mais c'est la vie de tous les jeunes gens d'aujourd'hui.
ANTOINE , plus vivement. Dites de tous les libertins , de cette espèce d'hommes la plus méprisable de toutes. Si vous vouliez jeter un coup d'œil sur vous-même , vous en sentiriez la honte...
M. DE FERVAL
Sais-tu bien que tu es le seul qui puisse me dire de ces choses-là ? n s'assit^ sgr le c mapé. Tiens , je veux bien t'ouvrir mon cœur : Ja vie que je mène ne laisse pas de m'être à charge; ce n'est pas d'aujourd'hui que je sens combien une vie douce et tranquille lui est préférable; mais que veux-tu , mon cher, il faut
suivre le torrent : irais-je , à mon âge , afficher la sagesse et le ridicule? car ils vont de pair. D'ailleurs, riche comme je le suis et avec les plus grandes espérances , ne me trouvé-je pas dans la nécessité de me faire honneur de mon bien ?
ANTOINE
Ah , monsieur, qu'il vous est possible de vous faire honneur de vos richesses d'une autre manière ! et au fond pensez-vous être bien honoré en vous ruinant pour un tas de jeunes débauchés qui se moquent de vous et vous grugent impitoyablement sans vous en avoir la moindre obligation ?
M. DE FERVAL
Je m'embarrasse peu de leur reconnaissance. Crois-tu que ce soit pour eux que je m'épuise en dépenses ? Non, mon cher, c'est pour moi seul que j'agis ainsi; j'en tire seul le véritable profit. Ils sont très contents de soutenir à mes frais une noblesse indigente; et moi , fils d'un simple négociant , je suis très satisfait à ce prix de marcher leur égal. J'ai le bonheur de jouir en leur compagnie d'une considération qu'on n'accorde qu'au sang le plus illustre... Mon cher Antoine, un pareil honneur peut-il se payer? non, toute ma fortune...
ANTOINE, l'interrompant avec grande vivacité. Bon Dieu! quelle folie ! quelles chimères! comment pouvez- vous pousser l'extravagance...
M. DE FERVAT. , avec lïerlé.
Monsieur Antoine, monsieur Antoine, doucement, s'il vous plaît; vous abusez un peu de mes égards pour vous.
ANTOINE
Non, monsieur, c'est par affection que je vous sers, je ne souffrirai jamais que vous couriez ainsi à votre perte.
M. DE FERVAL
Mais, monsieur Antoine...
ANTOINE, très vivement.
Vous pouvez me renvoyer, monsieur ; payer parce trait de reconnaissance si digne de vous, le zèle qui m'anime; mais vous ne pourrez jamais me faire trahir mon devoir , approuver lâchement vos extravagances , ni encenser vos défauts.
M. DE FERVAE.
Antoine, je respecte votre âge, je pardonne à votre zèle, mais...
ANTOINE , d'ini Ion pt'nélié ci s 'approchant affectueusement de M. de F rva'.
Mon cher maître, rentrez en vous-même, vous avez une âme honnête et faite pour le bien : est-il possible que l'orgueil \ous aveugle assez pour vous empêcher de voir toute l'indignité et la bassesse... oui, la bassesse du personnage que vous jouez ? avec de l'esprit et du bon sens, il vous rend la dupe d'une troupe de jeunes insensés. Pensez à un père qui vous
LE BON PÈRE. Ul
aime , qui vous idolâtre ; songez quel serait son chagrin s'il apprenait que vous menez une vie aussi méprisable. Ah! je le connais, il en mourrait.
M. DE FERVAT. , vivement.
Mon cher Antoine! tu connais mon père, où l'astu vu? Y a-t-il long-temps? Pense-t-ilà... sa famille? ANTOINE, froùknvnf.
Je l'ai vu à la Guadeloupe, où j'ai demeuré plus de quinze ans : il n'est occupé que de vous.