M. DE FAVIÈRES, THOMAS
M. DE FAVIÈRES, lui mettant la main sur la bouche, et cherchant à lui imposer silence.
Eh bien ! Thomas, ne fais donc pas l'enfant. Est-ce que tu ne me connais plus ?
THOMAS, sans le regarder.
Il n'y a que Satan qui puisse te connaître. Je ne suis pas de ta clique.
M. DE FAVIÈRES
Ah ! je vois ce que c'est, n ôte son masque. Regardemoi à présent.
THOMAS, le visage caché dans ses mains.
Moi, regarder votre effroyable visage ! Laissez-moi aller, ou je crie dix fois plus fort.
M. DE FAVIÈRES , lâchant de lui séparer les mains. Que crains-tu de moi ?
THOMAS
Finissez; vous allez me rôtir. Oh! comme vous brûlez !
M. DE FAVIÈRES ni lâche les mains.
Es-tu fou , Thomas ? Remets-toi donc , mon ami ; est-ce que ma voix ne t'est plus connue ?
THOMAS
Je la connais bonne à faire mourir de peur.
M. DE FAVIÈRES
Regarde-moi seulement à travers tes doigts.
THOMAS
Eh bien ! oui ; mais reculez-vous.
M. DE FAVIKRES, s'écartant de lui.
Tiens , te voilà satisfait.
THOMAS, recelant aussi.
Êtes-vous bien loin? Attendez, n écarte un peu ses mains , et le fixe. Que vois-je , M. de Favières! Est-ce vous ?
M. DE FAVJÈRES.
Eh oui ! mon cher Thomas , c'est ton maître.
THOMAS , se découvrant un peu p!us le visage.
Êtes-vous bien sûr, au moins, de n'être pas son ombre ?
M. DE FAVIÈRES
Mais je ne te reconnais plus , à mon tour ; toi que j'ai vu autrefois si brave et si gaillard.
THOMAS, le visage tout-à-fait découvert, et le regardant encore.
Oh oui! c'est bien vous, à présent, n tombe à ses genoux, et les embrasse. 0 mon cher maître ! pardon de ne vous avoir pas reconnu tout de suite. I se relève. C'est mon benêt de fils qui m'avait fourré ces frayeurs dans la tête, prenant un air fanfaron. Un revenant ! Oh! bief] oui ! comme si je croyais aux revenants, moi... Mais, monsieur, où diantre avez -vous chaussé ce grand vilain bonnet? Savez-vous qu'il ne faut pas se jouer avec ces habits de païen? Si vous alliez rester Turc pour toute votre vie ! Tenez , je me rappelle fort bien avoir entendu conter cent fois à ma mère qu'elle avait vu quelqu'un qui avait entendu dire de
tout temps dans sa famille Oh! ce que je vous
dis là est vrai , au moins.
M. ])E FAVIÈRES
Bon ! bon ! tu me raconteras un autre jour ton histoire. Sommes-nous seuls?
THOMAS
Oui , vous et moi ; car ce sot de Colin ne s'avisera pas de revenir. Il a peur, lui. Voyez pourtant! vous n'aviez qu'à être un esprit , il vous aurait laissé tordre le cou à son père.
M. DE FAVIÈRES
Ma femme, mes enfants et leur précepteur, sontils toujours ici ?
THOMAS
Eh ! sûrement. Ils sont restés pour vous préparer une fête à votre retour. Oh ! comme ils vont être contents! Attendez, attentiez. Sot que je suis, de ne pas courir leur apprendre cette nouvelle , et la répandre ensuite dans tout le village! il vtui sortir. Allons , Thomas , allons mon ami.
M. DE FAVIÈRES le relient.
Doucement, doucement; c'est précisément ce que je ne veux pas.
THOMAS
Comment ! Est-ce que vous ne seriez pas de la fête qu'on célèbre pour la paix? C'est à cause de Vdus qu'on l'a retardée. Tous les villages voisins ont déjà fait leur feu de joie.
M. DE FAVIÈRES
Nous ferons aussi le nôtre; sois tranquille.
THOMAS
Pardienne , nous en ferions pour vous tout seul , quand vous n'auriez pas amené la paix avec vous. Vous êtes un si bon seigneur, et nous vous aimons tant dans le village ! Toutes les cloches devraient être en branle déjà. A quoi s'amuse le carillonneur ?
M. DE FAVIÈRES
Mon cher Thomas , un peu de patience. Je paraîtrai bien quand il en sera temps.
Voilà qui est fort aisé à dire. Mais je vais crever d'impatience si cela dure.
M. DE FAVIÈRES
Et moi , tu me fais mourir de peur de ton indiscrétion. Ne va pas me ravir la joie que je me suis promise. Veux-tu que , pour ma bien-venue , je sois obligé de te congédier ?
THOMAS
Oh ! que dites-vous ? S'il ne tient qu'à cela , je serai muet comme un poisson. C'est bien mal à vous , pourtant, de me laisser plus long-temps dans l'inquiétude. Nous vous croyions pris ou noyé, de ne pas vous voir revenir. Vous ne savez pas tous les soupirs que cette crainte nous a coûtés. O mon bon maître ! si nous vous avions perdu ! s'il nous avait fallu marcher aux fêtes de la paix en longs crêpes et en habits de deuil ! Je frissonne seulement d'y penser. Nous aurions mieux aimé encore la guerre pour dix ans , et ne pas vous perdre.
M. DE FAVIÈRES
Que je suis sensible à ces témoignages naïfs de ton attachement ! Quelle joie plus touchante encore ils me font espérer en rentrant dans ma famille ?
THOMAS
Eh bien ! que n'y venez-vous tout de suite !
M. DE FAVIÈRES
Non, te dis-je, mon ami. Je veux doubler ce
plaisir par une vive surprise. Fais-moi seulement parler au précepteur de mes enfants.
A M. Armand?
M. DE FAVIÈRES
Oui, je lui iii écrit de Marseille pour le prévenir. Lui et toi, vous serez les seuls du mystère. Mais chut! J'entends venir quelqu'un par cette allée. Il va se cacher derrière la charmille. De la discrétion, Thomas.