JULES, AUGUSTE
AUGUSTE
Que vas-tu donc faire chez Albert?
JULES
11 faut que je lui parle. Ta le connais aussi, toi?
Seulement pour l'avoir trouvé quelquefois chez nos amis. Vous n'étiez pas alors trop liés ensemble. JULES.
Je le vois plus souvent depuis que son père a loué un appartement dans cette maison. Nous avons causé le soir dans le jardin ; il est même venu le premier me trouver dans ma chambre, où nous nous sommes amusés à quelques petits jeux.
AUGUSTE
Tu n'as plus que des jeux en tête , à ce qu'il me paraît. Je te vois toujours faufilé avec des jeunes gens, tels que Raoul et Victor , dont je n'attends rien de bon.
JULES
Tu ne les connais que trop bien ! Plût à Dieu que ne les eusse jamais connus !
AUGUSTE
Que me dis-tu, mon ami? Mais il est encore temps de rompre société. C'est de toi seul qu'il dépend de fuir ou de rechercher leur entretien.
JULES
Ah! ce n'est plus en mon pouvoir. Me trahirais-tu, si je te confiais mon embarras?
AUGUSTE
Nous sommes amis depuis l'enfance, et tu crains de m'ouvrir ton cœur ?
O mon cher Auguste ! ils m'ont rendu bien malheureux. Us m'ont engagé à des choses qui vont me perdre, si mon papa vient à les découvrir. Je n'ai plus un moment de repos.
AUGUSTE
Tu m'épouvantes, au moins. Qu'est-ce donc, mon ami?
JULES
Je me suis^laissé entraîner hier chez Garaffa , ce
jeune Italien qui voyage. Il y avait à déjeuner du vin de Champagne et des liqueurs. J'en ai bu pour la première fois; on m'a fait jouer, et ils m'ont gagné tout mon argent.
AUGUSTE
Te voilà bien puni d'aller boire et jouer comme un libertin. 3Iais que cette aventure te serve de leçon. Ne joue plus, et ta perte sera un gain pour toi.
JULES
Oh ! ce n'est pas tout. Écoute-moi seulement , et ne me chasse pas de ton cœUr. Comme je n'avais plus d'argent , et que je croyais toujours prendre ma revanche en continuant de jouer, ils m'ont gagné ma montre, la garniture de boulons d'argent de mon habit, mes boucles, mes boutons de manche, et tout ce que je pouvais avoir sur moi de quelque valeur. Je dois encore un louis à l'Italien. Si je ne le paie pas aujourd'hui, il doit venir demain trouver mon papa; et tu connais sa sévérité.
AUGUSTE
Je ne vois qu'un parti à prendre; c'est de lui avouer ta faute, et de te soumettre à sa punition. Je suis sûr qu'il te fera grâce, en voyant ton repentir.
JULES
Jamais, jamais. Tu ne Lais pas ce que j'aurais à craindre de sa première fureur.
UCUSÏT.
Mais que veux-tu donc faire ?
JULES
Je n'ose te le dire.
AUGUSTE
Voyons toujours.
JULES
J'ai découvert ma peine à Raoul et Victor. Je leur ai dit tous les malheurs qui ne manqueraient pas de m'arriver, si mon papa savait ma perte , et nous avons fait un complot pour me tirer d'embarras. AUGUSTE.
Cela doit être bien imaginé.
JULES
Ce n'est pas certainement ce qu'il y aurait de mieux à faire. .Mais jque veux-tu ? Je leur ai déjà fait lier connaissance avec le jeune Albert... il a de l'argent, lui ; je lui ai vu une bourse toute pleine d'écus.
AUGUSTE
Eh bien! est-ce (pie vous prétendez le voler?
Dieu m'en préserve ! Ils veulent seulement lui faire ce qu'il m'ont fait : ensuite ils partageront avec moi le profit, pour que je puisse payer ce que je dois. AUGUSTE.
Comment! pour sortir d'un mauvais pas où tu es tombé par ta faute, tu leur donnes de sang-froid ton ami à dépouiller! Et d'où savez-vous, vous autres, que vous terez les plus heureux ? Ne t'exposes-tu pas à perdre encore davantage?
JULES
Oh ! que non. J'ai vu qu'il jouait sans malice.
AUGUSTE
Est-ce que tu joues en aigrefin, toi?
JULES
Que veux-tu dire? Je joue en garçon d'honneur.
AUGUSTE
Voilà pourquoi tu as perdu. Et si , comme je l'espère, tu joues toujours de même, es -tu sûr de gagner?
JULES
Je ne sais comment cela doit arriver; mais Raoul m'a bien assuré qu'ils avaient de petites adresses particulières, et que ceux qui ne les entendent pas perdent toujours avec eux.
AUGUSTE
Des adresses? Il n'y a qu'un mot pour nommer cela; ce sont des escroqueries. Et toi, Jules, tu voudrais t'en servir, ou en profiter! Tu sais que je ne suis pas riche; mais, quand je devrais le devenir comme Crésus , je rougirais d'acquérir ma fortune à ce prix; et je voudrais, pour tout au monde, ignorer encore ton dessein.
JULES
Mon cher Auguste, prends pitié de moi, je te promets. . .
AUGUSTE
Ou'oses-tu me promettre pour t'aider à tromper?
J ULES.
Non ; je veux dire que si j'ai le bonheur de gagner de quoi satisfaire ce maudit Caraffa, je romps sur-lechamp tout commerce avec les joueurs, et que je ne touche plus une carte de ma vie. S'il m'arrive de manquer à cette promesse , tu peux aller trouver mon père, et lui dire tout, tout. Auguste branle la tête. Et puis, ce n'est pas moi qui peux tromper; je ne suis pas adroit. C'est Caraffa qui prend la chose sur lui. Je me laisserai seulement donner des cartes. Ils m'ont promis de ne rien prendre de moi si je perds, et que je ne serais de moitié que dans le profit.
AUGUSTE
Eh bien ! je veux être témoin de la partie.
JUUES.
Je ne demande pas mieux. Je cours inviter Albert pour cet après-midi. Son père est à la campagne, et ne doit revenir que dans quelques jours.
AUGUSTE
A merveille. Mais je te préviens que si tu te permets quelque tromperie...
Eh! mon Dieu, uon ! Ne me tourmente pas davantage : ne suis-je pas assez malheureux ? Je voudrais ne t'avoir pas dit mon secret.
AUGUSTE
Je voudrais aussi que tu l'eusses gardé ; je n'aurais à répondre de rien.
JULES
Et à qui aurais-tu à répondre?
AUGUSTE
A ma conscience. Je vois qu'un honnête jeune homme va être trompé.
JULES
Mais ce n'est pas moi qui trompe, ni toi non plus.
AUGUSTE
Garderais-tu le silence, si tu voyais un filou escamoter une bourse, même à un étranger?
JULES
Bon! Albert en sera quitte pour quelques écus. C'est peut-être un bonheur pour lui ; cette leçon le dégoûtera du jeu.
ALGUSTE.
Oui, comme tu t'en dégoûteras toi-même. On joue encore pour regagner ce que l'on a perdu, et l'on emploie des moyens infâmes.
Doucement, j'entends quelqu'un à la porte.
AUGUSTE
C'est le jeune Albert lui-même.