‹ Choix de petits drames et de contes tirés de BerquinChapitre 13 sur 102 · M. DE VALCOURT, MARIANNE, DOROTHÉE, PÉTREL · texte numérisé non relu

M. DE VALCOURT, MARIANNE, DOROTHÉE, PÉTREL

dorothée. Mon cher oncle, voici Pétrel.

pétrel. Je vous demande pardon, monsieur; mais je ne puis croire que vous soyez toujours en colère contre moi. Ne trouvez pas mauvais que j’aie pris la liberté de paraître devant vous en traversant le village , pour vous prier de me donner un bon certificat.

m. de valcourt. Est-ce que je ne t’en ai pas donné?

pétrel. Je n’en ai pas eu d’autre que.... « Tiens, voilà ton argent; sors à l’instant du château, et ne te présente jamais à mes yeux. » Vous ne me laissâtes pas le temps de vous demander une attestation en forme plus gracieuse.

m. de valcourt. C’est que tu ne méritais pas qu’on fit plus de cérémonie ; car il m’en a coûté ma plus belle voiture. Plût à Dieu que Frédéric s’y fût aussi tordu le cou !

pétrel. Que voulez-vous, monsieur? Un cocher j l’a de tête qu’avec son fouet, et le mien m’était échappé. Je serai plus prudent à l’avenir.

m. de valcourt. Allons , tout est oublié. Comment fais-tu pour vivre?

pétrel. Ah! mon cher maître, depuis que je suis hors de chez vous , je n’ai pas eu un bon moment. Vous savez qu’en sortant d’ici, j’entrai chez M. le major de BratTort. Oh ! quel homme ! il 11e savait parler que la canne levée. Que Dieu lui fasse paix !

M. DE VALCOURT. 11 CSt doilC lllOrt?

pétrel. Oui , au grand contentement de scs soldats. Il ne me donnait jamais ses ordres qu’en jurant comme un Turc. Pleine mesure d’avoine à ses chevaux et force coups de bâton, mais peu de pain à ses gens.

Marianne. Ah! mon pauvre Pétrel, pourquoi denieurais-tii à son service?

pétrel. Où serais-je allé? Ce qui me retenait encore , c’est que nia femme trouvait de l’emploi dans la maison , à blanchir et à raccommoder le linge. Elle gagnait au moins à demi de quoi nourrir nos enfants. Tout le monde tremblait devant M. le major : il n’y eut que la mort qui le fit trembler , et qui le terrassa. Maintenant je n’ai plus de condition , et je ne sais où donner de la tète.

m. de valcourt. Mais lu sais que je ne laisse mourir personne de faim, et encore moins un ancien domestique.

pétrel. Ali! je le pensais toujours! mais vos terribles paroles : « Ne te présente jamais à mes yeux, » elles résonnaient sans cesse comme un tonnerre à mon oreille. Dix des plus gros jurements de M. le major ne m’auraient pas fait tant de peur.

Marianne. Et tu n’as pas trouvé de maitre depuis ce temps?

pétrel. Oh ! ma chère demoiselle ! ce n’est pas ici comme à Paris. Dans ce village et tous les environs, les gens sont si pauvres, qu’ils ont plus besoin de leur avoine pour eux-mèincs que pour leurs chevaux. Je me louais à la journée pour les travaux des champs , ma femme tourmentait sa quenouille, et mes enfants allaient demandant l’au-

mône. Mais nous gagnions tous ensemble si peu à cela, que nous étions hors d’état de payer, à la fin de la semaine , le loyer d’un grabat dans un recoin de grenier. Bientôt nous n’eùines plus que la terre sous nous , et le ciel par-dessus. Ma pauvre fbmino en est morte de mal et de chagrin. (// s’essuie les yeux.)

m. de valcourt. Tu l’as mérité. Que ne venais-tu chercher du secours auprès de moi ?

Marianne, à Dorothée. Voilà mon papa qui se remontre. Bon augure pour Frédéric!

pétrel. Ah! monsieur, quelle femme c’était! jamais on n’a su tenir un ménage comme elle. Lorsque je rentrais le soir sans avoir un sou , et que je croyais être obligé de me coucher avec la faim , je trouvais qu’elle n’avait mangé que la moitié de son pain pour me garder l’autre. Quand j’écumais de rage comme un possédé, et que je voulais tout briser autour de moi, elle savait me rendre au bon Dieu, et me refaire honnête homme. A présent elle est morte , et je ne peux la ressusciter. C’est de là que mon véritable malheur commence , et Dieu sait quand il finira.

dorothée. Ah ! mon pauvre Pétrel !

pétrel. Il n’y avait plus à espérer de trouver condition dans le pays. Je partis un beau soir. Je chargeai ma fille sur mes épaules, et je pris mon

garçon par la main. Nous marchâmes une grande 46 c

partie de la nuit , et nous passâmes le reste à dormir dans la forêt. Le lendemain au matin , à la pointe du jour , nous étions à la porte d’un village. Par bonheur la foire s’y tenait ce jour-là. Je gagnai quelque argent à porter des paquets. Mais écoutez bien, monsieur, un ange , un ange du ciel, M. Frédéric....

m. de valcourt. Un ange, Frédéric? ce garnement? ( Marianne et Dorothée se prennent par la main , et s'approchent de Pétrel d’un air de curiosité et de joie, en s’écriant ensemble : ) Frédéric ? Frédéric?

pétrel. Lui, mon cher maître; maltraitez-moi si vous voulez, mais non ce brave et généreux enfant. J’aimerais mieux me voir foulé sous vos pieds.

dorothée. Ah! conte-nous, conte-nous , Pétrel!

pétrel. Ma petite Louison alla demander l’aumône à la porte d’une auberge. M. Rodolphe et M. Frédéric v étaient assis à une table , avec une bonteille de bière à leur côté.

m. de valcourt. Ah ! voilà de jolies inclinations ! dans un cabaret !

dorothée. Mon oncle , c’est qu’il avait besoin de se rafraîchir.

m. de valcourt. Qu’avait-il à faire dans ce village ?

Marianne. Il était allé voir la foire. Votre Rodolphe y était bien aussi.

pétrel. Il reconnut aussitôt ma tille , et se leva de table , malgré tout ce que son compagnon put lui dire. Il fit avaler un verre de bière à la pauvre Louison , la prit par la main , la conduisit dehors, et se fit raconter en peu de mots notre misère. Alors il lui ordonna de le mener où j’étais. Il me trouva dans la nie voisine , puisant de l’eau dans mon chapeau à une fontaine , pour me rafraîchir de la grande chaleur. Je crus que je deviendrais fou de joie quand je le vis. Tout sale ei tout déguenillé que j’étais, je le pris dans mes bras devant tout le monde, et on craignait que je ne l’étouffasse , tant je le pressais contre mon cœur. Ah ! je sentis qu’il me serrait bien aussi de son côté. Enfin , comme nous étions environnés d’une grande foule, il me dit de le conduire dans un endroit où nous fussions seuls , et je le menai dans une grange où j’avais déjà retenu mon coucher.

Marianne. Ah! mon papa, je parierais....

m. de valcourt. Silence. Eh- bien! Pétrel?

pétrel. Je lui racontai tout ce que je vous ai dit. Le brave enfant se mit à pleurer et à se désoler. Ce serait à moi, s’écriait-il, de mendier pour vous : je suis la cause de votre malheur. Mais je ne dormirai pas sans vous avoir secouru. Prends, prends, mon Pétrel, tout ce que j’ai sur moi, dit-il en fouillant dans ses poches. Je ne voulais pas le recevoir, il se fâcha. Je lui dis que c’était apparemment de

l’argent qu’on lui avait donné pour s’amuser, que j’étais accoutumé à souffrir. Il serra les dents, trépigna des pieds, et je pense qu’il m’aurait battu, si je n’avais pris sa bourse.

m. de vàlcourt. Et combien y avait-il?

pétrel. Près de six francs. Il ne voulut garder qu’une pièce de six sous. Il ne sera pas dit, continua-t-il, qu’un brave domestique de mon oncle, qui n’a ni volé, ni assassiné, soit obligé dans scs vieux jours d’aller mendier avec ses enfans, et qu’il n’ait pas un gîte assuré. Mettez -vous dans une petite chambre. Avant qu’d soit trois jours , je reviens à vous, et je vous porterai des secours, jusqu’à ce que j’aie écrit à mon oncle. Nous l’avons tous deux mis en colère contre nous , mais il est trop bon et trop généreux pour vous abandonner à votre misère.

m. de vàlcourt. Est-il bien vrai qu’il ait dit cela? pétrel. Voulez-vous que j’en jure, mon maître? Marianne. Va, va, nous t’en croyons assez. Achève ton récit.

pétrel. Que fais-tu de tes enfans? me dit-il en caressant Guillot. Ce que j’en fais? lui répondis-je, Us courent les chemins, portant des fleurs et des balais de plume à vendre , et quand personne n’eu veut acheter, demandant l’aumône. Cela n’est pas bien, reprit-il. Ils ne deviendraient, à ce métier, que des libertins et des paresseux. Il faut que tu fasses

apprendre un métier au petit garçon, et que tu places ta fille chez d’honnôtes gens.

Marianne. Frédéric avait bien raison, mon papa. rÉTREL. Oui, lui dis-je ; mais comment aller présenter des enfants avec ces haillons? Si j’avais seulement une vingtaine d’écus , je trouverais bien à in’en débarrasser. Il y a ici un tisserand qui occupe de petites mains, et qui prendrait mon Guiliot en apprentissage, si je pouvais lui donner dix écus d’avance. Une jardinière se chargerait aussi de Louison, pour aller vendre des fleurs ; si j’avais de quoi lui donner un cotillon. Je pourrais alors me présenter chez des gens riches pour avoir du service, et je ne serais pas réduit à rôder comme un fainéant.

m. de valcourt. Et que te répondit Frédéric?

pétrel. Rien, monsieur. Il s’en alla; mais deux jours après, il était déjà de retour. Où est le tisserand qui veut prendre ton fils en apprentissage? mène-moi chez lui. Je l’y conduisis; et il lui parla en secret. Et la jardinière qui se charge de Louison? mène-moi chez elle. Je l’y conduisis aussi. Il me laissa à la porte, alla parler à cette femme dans son jardin, me reprit ensuite sans dire mot, et nous sortîmes. A cent pas de là , il s’arrête , et me dit , en me sautant au cou : Bon vieillard , sois tranquille pour tes enfants. Il m’ordonna ensuite d'aller chez un fripier, dont il me montra de loin la bou-

tique. Il lui avait déjà payé ce surtout et cette redingote que vous me voyez.... N’ai-je pas l’air d’un prince là-dessous?

Marianne. O mon brave cousin! le bon Frédéric! m. de valcourt, s’essuyant tantôt un œil , tantôt Vautre. Je vois maintenant où la montre s’en est allée.

pétrel. Ce n’est pas tout, monsieur. Ne le surpris-je pas à me glisser de l’argent dans la poche? Je voulus absolument le lui rendre, en lui disant qu’il n’avait déjà l'ait que trop de choses pour moi. Mais si jamais je l’ai vu se mettre en colère, c’est dans ce moment. Il m’assura que c’était vous, mon- . sieur, qui le lui aviez envoyé pour me le donner. Comme je voulais courir ici pour me jeter à vos pieds, il me dit que vous vouliez faire semblant de n’en rien savoir. Ah ! dis-je en moi-même, ce M. de Valcourt est si bon maître ! peut-être qu’il me reprendrait ! Cependant je n’osais pas venir, puisque M. Frédéric me l’avait défendu.

m. de valcourt. O mon Frédéric! mon cher Frédéric ! tu as donc toujours ce cœur noble et généreux que je t’ai vu dès l’enfance!

dorothée. Et qui t’a enfin décidé à reparaître devant mon oncle ?

pétrel. Le voici. On n’a pas voulu recevoir mon Guillot sans son extrait de baptême. Il fallait venir le demander au curé. En entrant dans le village,

comme si M. Frédéric m’avait porté bonheur, j’appris que M. le comte de Vienne avait besoin d’un

cocher. J’allai me présenter à lui , et il me promit de me prendre à son service , si je lui apportais un bon certificat de mon dernier maître. Je ne pouvais

pas aller dans l’autre monde en demander un à M. le major, je me suis hasardé, en tremblant, à m’adresser à vous. Peut-être refuserez-vous de me le donner; mais j’aurai toujours gagné de vous faire mes remercîments pour les secours que vous avez bien voulu me faire passer par les mains de M. Frédéric.

m. de valcoürt. Non, mon honnête Pétrel, tu ne les dois qu’à lui seul. C’est lui qui s’est dépouillé pour te couvrir. Mais il te doit aussi le retour de mon amitié. De quel malheur tu le sauves! Oui, sans toi , sans toi , j’étais si en colère contre lui, que je l’aurais banni pour jamais de ma présence.

pétrel. Que dites-vous , monsieur ? Ah ! je serais l’homme de la terre le plus heureux! il m’aurait tiré de peine et je l’en aurais tiré à mon tour! nous nous aurions cette obligation l’un à l’autre !

m. de valcoürt. Ce maudit coquin de Rodolphe l’avait presque chassé de mon cœur. Comment pouvais-je m’en rapporter à ce fripon , qui m’en a si souvent imposé ? Mais le préfet ! le préfet !

Marianne. Eli! mon papa! c’est qu’il l’aura trompé comme vous.

m. de valcoürt. Mais, mon Dieu! on m’écrit que Frédéric s’est échappé. Si le désespoir allait le prendre! s’il lui arrivait quelque malheur!

pétrel. Un cheval! un cheval! Je vous le ramè-

nerai quand il serait au bout du monde. (// veut courir.)

dorothée , le retenant. Est-il bien vrai , mon cher oncle, que vous lui pardonneriez? que vous le presseriez encore contre votre cœur?

m. de valcourt. Ah! quand il aurait vendu tous ses habits! quand il reviendrait nu comme la main! {Dorothée fait un signe à Marianne , et part comme un éclair .)

Marianne. Et s’il était ici, mon papa?

m. de valcourt. Ici! Quelqu’un l’a-t-il vu? Où est-il? Où est-il?

pétrel. Ah! s’il était ici! S’il était ici, j’irais donner de la tête là-haut contre le plancher. Marianne. Eh! mon papa, le voyez-vous?

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