‹ Choix de petits drames et de contes tirés de BerquinChapitre 17 sur 102 · ÉMILIE, HUBERT · texte numérisé non relu

ÉMILIE, HUBERT

hubert , l'arrêtant par le bras. Ah ! petite voleuse , je vous y prends !

émilie. Que voulez-v^Lis dire, monsieur? je ne suis pas une petite voleuse ; je suis une honnête petite fille, entendez-vous?

hubert. Une honnête petite fille! toi, une honnête petite tille ? (Il lui arrache la corbeille des mains.) Que portez-vous donc là dedans, l’honnête petite tille?

émilie. Des épis, comme vous voyez.

Hubert. Et ces épis sont apparemment poussés dans ta corbeille ?

émilie. Ah! s’ils poussaient dans ma corbeille, je n’aurais pas besoin de prendre tant de peine à les ramasser dans les champs.

hübert. C’est donc volé !

êmilie. Monsieur, ne me traitez pas si vilainement , je vous prie. J’aimerais mieux mourir de faim avec ma mère que de faire ce que vous dites là.

hubert. Mais ils ne sont pas venus se jeter d’euxmêmes dans ta corbeille , de par tous les diables !

êmilie. Mon Dieiil Vôüs me faites peur avec vos jurements ; écoutêz-nïôi. J’étais allée glaner dans ce eham$ là-bàè: Il ÿ àvait un bon vieillard qui me voyait fàlïfr. Là pauvre enfant ! a-t-il dit , qu’elle a dé pcirtc ! je vcdx la secourir. Il y avait des gerlfës touchées sur sort champ ; il en a tiré de pleines poignées d’épis, qu’il a jetées dans nia corbeille: fce ‘qü'e l’on donne au pauvre; disait-il,

Dieu le rend: et...;

huberT: Àh! j’entends. Le vieillard de éfe 'champ là-bas fà donné plein ta corbeille d’épi! que tu prends ici dans nos gerbes, n’est-il pas Virài?

êmilie. Allez plutôt lui demander à lùïdrtême, il pourra Vous le dire.

hübeBt. Que j’aille courir là-bas 1 oh bieft 1 tu n’as qu’à attendre : je t’ai prise ici , lotit est dit.

êmilie. Mais quand je vous dis que je n’ai touché à aucune gerbe ! le peu d’épis que j’ai dans mon tablier, je les ai ramassés à terre, parce que j’ai cru que cela était permis. Cependant , si vous y avez du regret , je suis prête à vous les rendre ; tenez, voilà les vôtres.

Hubert- Non , non , çeux-ci resteront avec çeuxlà ; et où la corbeille restera , il faudra bien quq que tu restes aussi. Allons, suis-moi dans le chenil.

Emilie , avec effroi. Comment 1 que dites-vpus, mon brave homme ?

hubert. Oh ! oui , ton brave homme ! je serais bien plus brave homme si je te laissais échapper, n.’estce pas? Dans le chenil , te dis-je, allons! allons !

émilie. Ah ! je vous supplie, pour l’amour de Dieu ! Je n’ai ramassé ici , je vous assure , que la poignée d’épis que je vous ai rendue. Que dirait ma pauvre mère si je ne rentrais pas de la journée, si elle apprenait que l’on m’a mise en prison ! elle est capable d’en mourir.

hubert. Le grand malheur ! la paroisse en serait débarrassée.

émilie se met à pleurer. Ah ! si vous saviez quelle bonne mère c’est ! combien nous sommes pauvres ! vous auriez pitié de nous.

hubert. Je ne suis pas ici pour avoir pitié des gens ; j’y suis pour les arrêter lorsqu’ils entrent sur les terres de monseigneur , et pour les foipxeç en prison.

émilie. Mais lorsqu’on n’a rien fait, lorsqu’on est innocent comme moi ?

hubert. Oui , parle-moi de ton innocence ! Venir nous voler une pleine corbeille d’épis, et me faire

1b LA PETITE GLANEUSE.

ensuite mille menteries ! Allons , allons , qu’on me suive !

émilie. ( Elle tombe auprès d’une gerbe.) Ah! mon cher monsieur! ayez pitié de moi. Prenez, si vous voulez , ma corbeille : hélas ! ma petite provision ne vous rendra guère plus riche ; mais laissez-moi aller , je vous en prie ; si ce n’est pas pour moi , que ce soit pour ma pauvre mère ! je suis toute sa consolation, tout son secours.

hubert. Si je te laisse aller, ce n’est pas pour ta mère , au moins, je t’en avertis; je voudrais la voir à cent lieues ; c’est pour toi seule, parce que tes pleurnicheries m’ont un peu remué le cœur. Mais n’attends pas que ta corbeille te suive : je la confisque pour la justice; et puis, e’est vendredi jour d’audience , 31. le bailli prononcera une bonne amende; si on ne la paye pas, en prison, et chassée du village. {Il charge la corbeille sur son épaule. Émilie pleure à chaudes larmes, et se jette à ses genoux.) Allons , ne m’étourdis plus , ou lu verras ce qu’on y gagne. {Il s’éloigne en grommelant.) Mais voyez donc, si l’on n’était pas toujours à les épier, si petits qu’ils soient, ils nous enlèveraient, je crois, jusqu’à la terre de nos champs.

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