‹ Choix de petits drames et de contes tirés de BerquinChapitre 21 sur 102 · MARCELLIN, M. DE BEAUVAL, HUBERT · texte numérisé non relu

MARCELLIN, M. DE BEAUVAL, HUBERT

Marcellin, en courant à son père. Ah! que je suis aise, mon cher papa, de vous rencontrer? (A Hubert.) Rends-moi cette corbeille.

hübert. Doucement, doucement, monsieur, vous allez m’arracher le cou.

m. de beauval. Que veux-tu faire de cette corbeille , Marcellin ?

marcellin. Elle appartient à une pauvre petite

fille , à qui ce vilain Hubert l’a prise , avec les épis qu’on lui avait donnés. Vous saurez tout; mon papa.

hubert. Ho! ho! on est donc vilain pour faire son devoir, et pour ne pas aider les voleurs à faire leur coup ? Pourquoi donc monseigneur me donnet-il des gages ?

m. de beauval. Je vous l’ai déjà dit plusieurs fois, Hubert, c’est pour empêcher les vagabonds de courir sur mes terres et d’incommoder mes vassaux ; mais non pas pour arrêter et traîner en prison les pauvres , et encore moins d’honnêtes nécessiteux , qui cherchent à se nourrir d’une miette de mon superflu , et de quelques épis échappés à une riche moisson.

hubert. Premièrement, je ne les empêche point de glaner tant qu’ils veulent, lorsque la moisson est hors du champ; mais tant qu’il y reste une gerhe....

marcellin, ironiquement. Que ne dis-tu aussi lorsque les champs sont en friche ou couverts de neige? Il y a grand’chose à ramasser, n’cst-ce pas, lorsque la moisson est rentrée?

hubert. Vous n’entendez rien du tout à cela, monsieur. Secondement, qui peut nous répondre que ce ne sont pas des voleurs?

marcellin. Des voleurs , grand Dieü ! des voleurs ! La petite fille m’a dit qu’elle n’avait pris

ici aucun épi , et que c’était un vieux moissonneur du champ voisin qui lui avait rempli sa corbeille.

Hubert. Bon, elle vous l’a dit, comme s’il y avait un mot de vérité dans ce que ces gens-là vous disent! Je l’ai surprise ici sur une gerbe.

m. de beauval. Qui détachait des épis?

hubert. Je ne dis pas tout à fait cela. Mais sais-je, moi, ce qu’elle avait fait avant mon arrivée? Et puis , n’est-ce pas un mensonge que cette histoire d’un vieux moissonneur qui lui remplit sa corbeille? Oh! je reconnais bien là nos paysans : ce sont des messieurs si charitables !

marcellin. Et moi je soutiens que ces épis lui ont été donnés , car elle me l’a dit ; et une si bonne petite fille ne saurait mentir.

hubert. Et vous, n’avez-vous jamais menti, monsieur? cependant nous vous regardons comme un brave gentilhomme.

marcellin. Entendez-vous , mon papa, comme ce vilain Hubert me traite? ( A Hubert en colère 0 Non, si je mentais, je serais un méchant garçon; mais je ne mens pas, ni la bonne petite tille non plus. Et c’est vous qui êtes un....

m. de beauval. Doucement, Marcellin : je suis content jusque-là de ta défense. On doit croire tous les hommes honnêtes gens jusqu’à ce que l’on soit bien convaincu du contraire ; mais l’on ne doit pas

s’emporter contre ceux qui sont d’une opinion différente; et il faut chercher à les ramener avec douceur à des pensées plus consolantes et plus vraies.

Hubert. Non, non, monseigneur, il vaut mieux croire tous les hommes méchants, jusqu’à ce que l’on voie , à n’en pouvoir douter, qu’ils sont honnêtes ; c’est beaucoup plus sage. Lorsque jê rencontre un bœuf sur ma roule, je suppose toujours qu’il a la corne mauvaise, et je me retire de son chemin. Il peut se faire qu’il ne soit pas méchant; mais je ne cours aucun risque à prendre mes précautions. Le plus sûr est toujours le meilleur.

m. de beauval. Si tous les hommes avaient ta façon de penser, Hubert, avec qui pourrions-nous vivre ? Et qu’en serait-il résulté entre toi et moi , si , au lieu de te donner un service honnête dans ma terre, pour procurer du pain à un vieux soldat réformé, je t’avais livré à la justice comme un vagabond qui n’avait ni cerlilicat ni passeport?

iiubert. Oui , cela est vrai ; mais il est vrai aussi que je suis un honnête homme.

m. de beauval. Je ne te garde auprès de moi que parce que j’en suis persuadé ; mais je ne pouvais le croire d’abord que sur ta parole et sur ta physionomie.

marcellin. (Ml ! mon cher papal si vous vous en rapportez à la parole et à la physionomie , vous eh croirez bien plus ma petite fille qu’Hubert.

hubert. Oui-da, monsieur! regardez-moi en face. Votre papa sera certainement bien content de la physionomie de votre petite fille si elle lui revient autant que la mienne.

marcellin. Vraiment oui , il te sied bien , avec ta figure d’ours....

m. de beauval. Fi donc! Marcellin. — Hubert, connais-tu la petite fille?

Hubert. Oui, je la connais, et je ne la connais pas. Je sais qu’elle est ici depuis dix à douze jours , avec sa mère; mais comment et pourquoi elles y sont venues, il n’y a que M. le bailli qui puisse vous en instruire. Vous le dirai-je, monseigneur? C’est bien mal fait à lui de recevoir cette espèce de gens dans la paroisse , pour y être nourris aux dépens de la communauté.

marcellin. Eh bien ! c’est moi qui les nourrirai , oui, moi.

hubert. Vous avez donc quelque chose à vous , monsieur?

marcellin. Si je n’ai rien , mon papa en a assez.

hubert. En attendant, toute la communauté murmure. Mais lorsqu’on graisse la patte aux gens en place (il compte dans sa main), car j’imagine que M. le bailli....

marcellin. Ne voilà-t-il pas qu’il dit aussi des iiiiures à M. le bailli? Je le lui dirai, va!

m. de beauval. Doucement, mon fils. Je vois, Hubert, qu’il est impossible de guérir ton esprit soupçonneux ; mais je conçois des soupçons à mon tour. Tu juges que cette petite fille a rempli ici sa corbeille,' parce que tu l’as trouvée dans mon champ auprès d’une gerbe; tu juges que M. le bailli s’est laissé corrompre pour de l’argent, parce qu’il a reçu une pauvre famille dans le village. Eli bien ! je juge aussi que tu n’as retenu la corbeille de la petite tille, que parce qu’elle n’a pas eu de l’argent ou quelques prises de tabac à te donner, et qu’à ce prix tu l’aurais volontiers relâchée.

bübert. Quoi , monseigneur ! vous pourriez croire?...

m. de beauval. Pourquoi ne veux-tu pas que je pense sur ton compte ce que tu te permets de penser sur le compte des autres?

hubert. Tenez , monseigneur , il vaut mieux que je me taise. Et quand je verrais ces mendiants charger sur leurs épaules vos champs , vos bois et vos prairies.... Faut-il porter la corbeille chez M. le bailli ?

marcellin. Oh ! non , non , mon cher papa , je vous en supplie.

m. de beauval. Hubert, vous la rapporterez chez 4c f

la pauvre femme , et vous ferez des excuses à la

petite fille.

hubert. Des excuses, monseigneur, des excuses,

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