SCÈNE XVII
M. et Madame DE VALENCE, VALENTIN, MATTHIEU.
madame de valence , courant à son fils. Ah ! je te vois donc enfin , mon cher fils !
Matthieu. Oui, madame; le voilà, un peu meilleur, peut-être, que vous ne l’avez perdu.
m. de valence. Est-il vrai?
valentin. Oui, mon papa; j’ai bien été puni de mon orgueil. Que donneriez-vous à celui qui m’aurait corrigé?
LA VANITÉ PUNIE. 127
m. de valence. Une bonne recoin pense , et de grand cœur.
valentin, lui présentant Matthieu. Eh bien! voilà celui à qui vous la devez. Je lui dois aussi mon amitié ; et il l’aura pour la vie.
m. de valence. Si cela est ainsi, je lui fais tous les ans une petite pension de deux louis d’or, pour t’avoir délivré d’un défaut si insupportable.
madame de valence. Et moi , je lui en fais une de la môme somme pour avoir conservé mon fils.
Matthieu. Si vous me payez pour le plaisir que vous avez, il faudrait donc que je vous payasse aussi, de mon côté, pour celui que j’ai eu. Ainsi, quitte à quitte.
m. de valence. Non, mon petit ami, nous ne reviendrons pas sur notre parole. Mais nous allons déjeuner tous les quatre ensemble. Valentin nous racontera ses aventures nocturnes.
valentin. Oui, mon papa, et je ne m’épargnerai point sur le ridicule que je mérite. J’en veux rougir encore aujourd’hui, pour n’avoir jamais plus à en rougir.
m. de valence. O mon fils! combien tu nous rendras heureux, ta mère et moi, en nous prouvant que ton changement est sincère et qu’il sera sans retour! ( Valentin prend Matthieu par la main. M. de Valence présente la sienne à sa femme , et ils passent tous ensemble dans le salon voisin. )
LE VIEUX LAURENT
Lettre de George de Vallière à Camille sa sœur.
Ma chère Camille,
J’ai de bien tristes nouvelles à t’apprendre. Notre vieux ami Laurent vient de mourir. Il était, comme tu le sais, indisposé depuis cet automne; et il y a quinze jours qu’il ne sortait plus de sa chambre. Avant-hier au soir, quand je revins de mes exercices, on me dit qu’il était mort dans l’après-midi. J’ai bien pleuré, je l’assure. Sa maladie me l’avait fait prendre dans une nouvelle amitié. J’employais mes heures de récréation à lui rendre tous les soins dont j’étais capable. Ah! je lui devais bien plus que je n’ai pu faire. C’était l’ami de notre plus tendre enfance. Pendant nos premières années, nous avons plus vécu dans ses bras que sur nos pieds. Jamais il ne grondait : au contraire, on le voyait toujours gai, doux et complaisant. Comme il était joyeux quand il nous avait procuré quelque
LE VIEUX LAURENT
nouveau plaisir ! Je crois que sa plus grande peine en mourant était de ne pouvoir plus nous rendre de services. Il était plus ancien dans la famille que mon papa. Quoiqu’il ne fût qu’un simple domestique, tout le monde avait une espèce de vénération pour lui. Tant qu’a duré sa dernière maladie, il ne venait personne nous rendre visite, sans demander aussitôt: Et le pauvre Laurent, comment va-t-il? Je voyais que cette question flattait mon papa, qui le regardait comme son ami le plus fidèle. Aussi ne l’a-t-il pas abandonné dans ses vieux jours, et il lui a procuré tous les secours dont il avait besoin. Un homme bien riche n’aurait pu en avoir davantage. Hier au soir on fit ses funérailles; je demandai à mon papa la permission de les suivre. Il eut quelque peine à me l’accorder, craignant que cela ne me fit trop d’impression. Mais il vit que j’aurais été bien plus triste s’il m’avait refusé. J’accompagnai donc le convoi, tenant un bout du drap noir qui couvrait le cercueil. Il me semblait que par là nous étions encore attachés l’un a l’autre, et que je le retenais sur la terre. Lorsqu’il fallut le lâcher, ma main s'était roidie ; elle ne pouvait plus s’ouvrir. Mais ce fut bien plus douloureux au moment où je le vis descendre dans la fosse, et surtout après quelle fut recouverte. Je ne pouvais en détacher mes regards. Jusque-là je n’avais pu me figurer que nous fussions tout à fait
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séparés par la mort. Tant que je voyais son cercueil, il me restait quelque chose de lui; mais
lorsque ce dernier reste m’eût échappé, c’est alors que je sentis qu’il était réellement et à jamais perdu pour moi. Toute celte nuit j’ai cru le voir
LE VIEUX LAURENT
en songe. Son ombre ne m’a pas fait peur. Il semblait me sourire, et je trouvais du plaisir à le caresser. J’ai passé toute la matinée dans ma chambre tout seul, et occupé à t’écrire. Je croyais ne pouvoir te dire que deux mots, et ma lettre s’est allongée en te parlant de lui. Notre ami est venu me voir. M. Hutton, ce respectable vieillard qui cherche à faire du plaisir aux gens, lorsqu’il n’est pas occupé à leur faire du bien, lui avait donné pour moi ime petite histoire en anglais, d’une servante qui avait nourri sa maîtresse. Je l’ai trouvée si touchante que je me suis mis tout de suite à la traduire de mon mieux, pour qu’elle serve à ta consolation, comme elle a fait un moment la mienne. Ah ! mon pauvre Laurent ! mon ami Laurent ! Adieu , ma chère sœur, je ne puis t’en écrire davantage. 11 faut que je descende auprès de mon papa, pour tâcher d’adoucir son chagrin, tout triste que je suis. Présente mes respects à mon oncle et à ma tante, et donne -leur deux baisers bien tendres pour moi. Nous avons fait une perte que nous ne pouvons réparer qu’en nous aimant de plus en plus. Adieu donc. Je t’embrasse avec un nouveau cœur de frère et d’ami.
George de Vàllière.
L’INCENDIE
PERSONNAGES
M. DE CRESSÀC.
Madame DE CRESSAC.